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Full text of "Ion Gheorghe Les Petits Fils De L'oncle Sam 1954"

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LES PETITS FILS 
DE L'ONCLE SAM 


Ce livre évoque, irrésistible. 
ment, ‘La vingt - cinquième 
heure". Comment pourrait-il 
en être autrement? Leurs 
auteurs, Roumains tous deux, 
poussés ensemble par le des- 
tin sur les mêmes rudes che- 
mins, ont connu les mêmes 
camps de concentration, s'y 
sont rencontrés, y ont vécu 
le même drame. 

Leur expérience fut la 
même. Seules, leurs réactions 
diffèrent. 

C. Virgil Gheorghiu, jour- 
naliste, écrivain, a écrit un 
roman. Et quel roman! Mais 
un-roman tout de même, dans 
lequel il faut bien faire la part 
— si petite soit-elle — de la 
fiction. 

Le général Gheorghe s'en 
est tenu volontairement à la 
relation des faits. [| a décrit 
ce qu'il a vu, ce qu'il a enten- 
du. Aussi, ‘Les petits-fils de 
l'oncle Sam“! est-il le contraire 
d'un roman. C'est un témoi- 
gnage,-un constat, un réquisi- 
toire même, aussi sévère que 
“La vingt-cinquième heure", 
Avec cette différence que son 
auteur ne désespère pas, lui, 
de l'humanité, qu'il croit que 
fous les lapins blancs ne sont 
pas morts, qu'il peut encore y 
avoir des HAPPY END. 


ION GHEORGHE 


LES PETITS-FILS 
| DE 

| 

| 


L'ONCLE SAM 


Diffusion : 
SOCIÉTÉ MÉTROPOLITAINE D'ÉDITION, IMPRIMERIE, PUBLICITÉ 
7, rue du Hanovre — PARIS 


< 
#4 L.. ee cf s à NES : as ER Gide, = se S d 


Tous droits de tréduction, de reproduction et d'adaptation 
réservés pour tous pays, 


L'auteur de ce livre est un ancien diplomate. 


Le général Ion Gheorghe, en activité dans l'armée ronmaine, 
fut envoyé par son pays en mission diplomatique à Berlin. Il 
devait y rester en qualité de ministre de Roumanie en Allema- 
gne du 1* Avril 1943 jusqu’à la fin de la guerre. 

En 1945, l'Allemagne vaincue était occupée par les armées 
alliées. C’est alors que le générat Ion Gheorghe fut emprisonné 
par les Américains, qui l'internèrent dans des camps et prisons 
de fortune. 


Les pages qui suivent constituent le témoignage émouvant 
et sincère d’un homme qui a vécu de irès près les phases suc- 
cessives de l'expérience américaine en Allemagne. L'auteur com- 
mence son livre en 1945. Nous sommes alors à un moment de 
rigidité américaine envers l'Allemagne vaincue. Les Américains 
veulent inculquer aux Allemands les principes d'une démocratie 
dirigée de Washington. 


EN GUISE D’INTRODUCTION... 


Ce doit être à l'intention des curieux de mon espèce que 
Benjamin Franklin affirmait, il y a un siècle et demi, que 
« l'expérience de la vie ne profite qu'à ceux qui sont incapables 
d'aller à une autre école ». 

Le vieux démocrate américain avait-il tort ? Avait-il rai- 
son ? Aujourd’hui encore il m'est difficile de me prononcer. 
Ce que je sais, c’est que de me heurter tant de fois la tête en 
passant la porte par laquelle on accède à « l'expérience de la 
vie >» ne ma jamais guéri de ma curiosité, laquelle me pousse, 
à chaque nouvelle occasion, à en franchir le seuil. 

C’est sans doute cet irrépressible désir de voir ce qui se 
passait de l’autre côté de la porte qui explique la hâte avec 
laquelle je répondis au nouvel appel du destin qui dirigeait mes 
pas vers l’école américaine de-« rééducation démocratique ». 

Le nazisme venait de s'effondrer. Nous étions quelques 
dizaines de millions d'individus à nous poser la même angois- 
sante question : « Et maintenant, que faire ? Sur quelle voie 
nouvelle s'engager ? » Le choix était restreint, les chemins 
incertains. J'envisageai les rares possibilités qui se présen- 
taient. Je n'en discernai que trois : le nazisme, le communisme 
et la démocratie. 

J'écartai immédiatement les deux premières ; me rallier au 
nazisme, à l'heure même de son écroulement, alors que je 
n'avais jamais éprouvé la moindre sympathie à son égard, pas 
même à l’époque de ses succès les plus retentissants, ne pouvait 
m'apparaître que comme un acte totalement dépourvu de sens. 
Donc, rien à faire « pour » ou « avec » le nazisme. 

Pas davantage avec le communisme. J'éprouvais certes une 
vive curiosité à l'endroit de cette religion nouvelle. Mais la 
nature même du prophète et de sa prophétie la dépoutllait 
pour moi de tout attrait, Comme le nazisme, le communisme 
se flatte d'être une des formes de l& démocratie, la seule putauie 
Cette prétention commune — il est bien d'autres points de 
ressemblance entre les dèux régimes — m'avait amené à placer 
les deux doctrines sur le même plan. Aussi m'écartai-je résolu- 


ment de la route de l'Est. 


Cas 


É. TRES 


e, la seule vraie; à mes yeux, Fe a. 
i éricai cise américaine parce que la @émoz 

EU nie PR trop étriquée, trop engoncée 

Se le vêtement suranné de traditions CESR REE - 
Et puis, les Américains n'avaient-ils pas pris CRODAEU nt | 

de rééduquer à l’école de ia démocratie tous cer qui s étaient | 

qaissé politiquement égarer ou qui n'avaient Jus reçu une 

éducation politique ? Je croyais fermement réuruir les condi- 

tions requises pour étre admis à cette école. Ma Jague de à 

général, et qui plus est — horribile dictu — de général d’état- ) 


Restait la démocrati 


Re I) à 2 
* 


major, constituait un symptôme évident de « militarisme chro- 
nique ». Circons{ance aggravante, j'élais un soldat vaincu, 
enfin, j'avais occupé les hautes fonctions d’_« envoyé extraor- 
dinaire et ministre plénipotentiaire >» de la Roumanie fasciste (?) æ. 
auprès du grand Reich nazi. N'offrais-je pas un terrain de Te 
choix pour l'expérimentation des méthodes de rééducation 
démocratique ? 
Loin de considérer cette épreuve comme une punition, je 
me félicitais de l’occasion qui s’offrait à moi d'apprendre quel- 
que chose de nouveau. J'optai donc pour le chemin qui menait 
à la plus démocratique des démocraties, à la démocratie amé- 
ricaine. 
Le lecteur verra, dans les pages qui suivent, Ce qu’il 


advint.…  — PREMIÈRE PARTIE 


Vo 


INTERMEDE A L’HOTEL DE L'OURS BRUN 


Après de nombreuses péripéties et au milieu de l’affolement 
général qui marqua les derniers jours du régime nazi, je me 
trouvais en plein milieu du Tyrol dans la pittoresque vallée 
d’Oetz, 

Oetz, où j'étais décidé à demeurer en attendant l’arrivée 
des <libérateurs américains», était une petite ville bondée 
de réfugiés chassés des villes rendues inhabitables par les 
bombardements, Vieillards impotents, jeunes femmes avec leurs 
bébés, enfants ayant perdu leurs parents, s’entassaient dans 
les caves des maisons et dans les salles de cabaret, Ils étaient 
constamment en butte aux tracasseries mesquines dont les har- 
celaient les habitants du pays, pour lesquels cet afflux soudain 
de malheureux en détresse constituait un véritable fléau. A 
demi morts de faim et de fatigue, ils attendaient la fin de 
cet interminable cauchemar. Parfois, l’un d’eux s’écriait : 

— Quand vont-ils donc arriver, ces Américains ? Cette 
misère a assez duré | 

Une femme, à bout de patience, clamait sa révolte. Elle 
répétait à qui voulait l'entendre : 

— Je préfère retourner à Berlin plutôt que de rester un 
jour de plus avéc ces salopards | = 

— Allez-y donc, dans votre Berlin! lui jeta un jeune 
officier autrichien qui avait déserté depuis peu et PORREsmegrs 
l'uniforme dé l’armée allemande. Retournez-y dans votre ne 
et allez au diable si vous préférez. Il ny à plus de place por 
vous ici. L’Autriche n’est pas l'Allemagne. On vous à RES 
vus, retournez chez vous. 


VEN Ce 
…. 


ë jeurs jours 
Recru de fatigue, épuisé par un VOÿa8e — Poe 
qui m'avait amené depuis Berlin, en passant P 


a 


12 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 

jusque dans cette si inhospitalière localité, Rene 2 
verger, à la lisière du village, notre peur convoi CO ; p 
deux autos personnelles et d’une troisième appartenant à notre 
légation. Notre groupe comprenait ma femme, mon deux 
chauffeurs, dont l’un avait amené sa femme, AinSs qu'une jeune 
réfugiée de Berlin que nous avions rencontrée en cours de 
route et qui nous avait suppliés de l'emmener. Nous nous 
étions installés comme nous l’avions pu, parmi les valises, 
les caisses et les paquets dont les autos étaient bondées. Nous 
étions pâles, exténués, sales, et très abattus. 


— Herr Exzellenz (sic) Ich sehe schwartz ! ne cessait de 
répéter Kapon, notre chauffeur, ancien officier tsariste réfugié 
en Allemagne depuis l’époque de la Révolution. 

J'allai voir le maire du village dans l'espoir d'obtenir une 
chambre quelconque, au moins pour les femmes. Le maire était 
un gros paysan borné, bouffi et congestionné par l'abus de 
l'alcool. Je le trouvai affalé sur la table qui lui servait de 
bureau. À ses côtés se tenait une fille maigre et âgée qui tapait 
sur une’vieille machine à écrire: Je me présentai au maine. 
À l'énoncé de mon ancien titre, il fit mine de se lever pour 
me saluer, mais il se ravisa. À quoi bon déplacer son gros 
corps ? Le moindre signe de politesse à l'égard dés « anciens 
seigneurs >» m'était-il pas désormais superflu ? L'hébergement 


des réfugiés faisant partie de ses attributions, je le priai de. 


m'indiquer: une chambre, si modeste füt-elle.: Il bougonna 
sans que je puisse rien comprendre à ce qu'il disait, Finalement, 


il se décida à me délivrer un billet de logement pour une 
seule pièce. Je n’en attendais pas davantage. Je me rendis. 


à l’adresse indiquée, es LE 

C'était une petite maison au fond d’un jardin. Il y régnait 
un silence de mort. Ayant trouvé la porte, j'y frappai par trois 
fois avec force. Le silence persista. Je tapai plus fort ; toujours 
rien, Je me mis à secouer le battant. Alors seulement une voix 
désagréable me parvint, probablement du fond de la cave : 

— Qui est là ? Que voulez-vous ? 7 

— Une chambre, Le maire m'a dit de venir ici. 


— Allez au diable, vous et le maire ! Ma maison est pleine 
à craquer de fauchés de ton {espèce ! Que le maire donne une 
chambre, s’il en à une, Moi je n'ai plus rien de libre ! 
J'insistai : 
.. — Ouvrez donc ! Je ne peux 
ainsi. 
— Si tu veux m’attendre 
matraque, je vais ouvrir, 


_» 


5 5; FE x 
Jusqu'à ce que j'aie pris une 


Pas continuer à vous parler … 


PÉne E 


LES PETITS-FILS DE L’0 
* NCLE SA) 

= 13 

A quoi bon insister davantage 2 Je 

quence, nous continuâmes à dormir da 


nous-avions déjà passé tant de nuits, 


me retirai, En consé- 
ns Jes frois autos où 


+ 5 


“Nous n’eñmes pas d’autres déboires jusqu'à P 
Américains, si ve n’est la tentative de trois Tyroliens barbus 
et armés jusqu'aux dents, qui avaient formé le dessein de rh 
voler nos trois autos et leur contenu, Sous prétexte qu'ils 
étaient les sujets d’une nation devenue du jour au lendemain 
l’'ennemie de l'Allemagne, ils prétendaient avoir le droit de 
« réquisitionner » tous les biens des Allemands ou des ressor- 
tissants de pays alliés de l'Allemagne, même si ces ressortis- 
sants avaient cessé de l'être, J’essayai de parlementer. 

— Mais enfin, vous-mêmes, Autrichiens, vous avez été les 
alliés de l'Allemagne ? 

— Jamais ! L’Autriche a été occupée par l'Allemagne ! 
Les Américains eux-mêmes le reconnaissent ! 

— Mais qui êtes-vous et quelle est l'autorité qui vous a 


arrivée des 


délégués ? 


— Nous sommes les représentants de la libre nation autri- 
chienne. 

——. Et c’est sans doute au nom de la liberté que vous êtes 
devenus bandits de grands chemins ? 

— Donnez-nous les clés des autos |! 

-Je-refusai. 

Voyant que je ne cédais pas, même sous la menace de 
leurs revolvers, ils s’éloignèrent pour délibérer entre eux. 

À ce moment, quelqu'un annonça que les Américains 
approchaïent du village. A cette nouvelle, nos courageux Tyro- 
liens s’enfuirent à toute vitesse dans une auto qu'ils avaient 
dû voler précédemment. Nous ne les revimes jamais. es 

Un peu plus tard, les premiers soldats américains : à < 
en effet leur apparition et traversèrent le village au Ps 
course. Je regardais avec la plus grande curiosité LE es 
tants de la grande démocratie américaine que je VOY®S P 
da première fois. © 

Soldat moi-même — on ne se refait pas | 
d’un œil critique leur comportement, leur tenue, 
moindre geste, 

Ma première impression fut fa 
beaux gars, solides, bien bâtis, agi 
propres, Leurs visages et leurs sihoyette : 
trahissaient une grandi diversité Eee 
eurent entouré mon petit GOnvol, lequel S 


= jexaminais 
et jusqu’à leur 


vorable. C'étaient tous de 


les, bien habillés et très 
s, d'aspect très VArIS 
En un instant ils 
trouvait parqué à 


4 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 

1 

Leur attention à tous était attirée par Î& 
Visiblement, Sa présence en ce lieu les: 

“ tions : 

intriguait. Ils ne tardèrent pas à me poser ns 

: _ C'est une auto américaine, n’est-ce pas 

__ En effet. Elle est même très bonne. 

__ D'où l’avez-vous ? 

Je regardai autour de moi, 


Ja lisière du village. 
Buick de la dégation. 


J'étais entouré de soldats. I ny 


avait aucun officier parmi eux. Je me rendais compte ee 
comprenaient pas grand-chose à E qe je leur disais, et qu'ils 
admettaient difficilement qu’on pût être Roumain et non nazie 

_— C’est bien vrai que vous n'êtes pas nazi ? insista l’un 


d'eux. 

__ Je vous répète que non | 

La sincérité de mon accent sembla les ébranler, Dévenus. 
plus confiants, ils s’étendirent sur l'herbe ensoleillée. L’un d’eux 
m'offrit une cigarette, tandis qu’un autre faisait passer à la 
ronde une bouteille de « schnaps ». 

__ Et cette femme, qui est-ce ? demanda tout à coup un 
autre soldat. 

— C'est ma femme. 

— Et l’autre, à côté ? 

— Une Allemande, réfugiée comme nous. 


— Beau brin de fille! On dirait une girl de chez nous ! 


>— Quoi de reuf ? demandai-je, préférant changer de sujet 
de conversation. - 

— Pas grand-chose ! Les bonzes sont à San-Francisco ; ils 
se tapent tous la cloche, bouffent du caviar et de la vodka, 
et nous, on continue le boulot par ici. * z 

1j aurait sans doute continué à bavarder ayec moi, si un 
de ses compagnons, au teint foncé, ne lui eût coupé brusquement 
la parole. Il parlait un jargon auquel, sur le moment, je ne 


compris goutte. Je n’en saisis le sens que lorsque le premier > 


me demanda, d’un air soupçonneux, cette fois : 
— C’est bien vrai que vous n’êtes pas nazi ? 


J'eus beau protester de toutes mes forces, l'atmosphère 


avait changé. Elle s’était soudain refroidie, Ils se remirent 
debout, et s’éloignérent. = 

Quelques jours s’écoulèrent, mais aucun des soldats qui 
occupaient le village ne revint bavarder avec nous. 


# 
+s 


Les choses’en étaient là, 
s'arrêter devant notre petit gr 


: R oupe, Deux sold icai 
s'y trouvaient. Ils me firent si p ats américains 


gne d’approcher, et me deman» 


3 û . û Y : 
lorsqu'un soir jé vis une. jeep 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 15 


dèrent mon identité. Je leur dis mon nom 
ancien titre. 

— Avez-vous des papiers ? 

— Voici mon passeport diplomatique. 

Tandis que mon interlocuteur J’examinait attentivement, 
notant avec soin les différents visas qu’il portait, l'autre 
compulsait avec non moins d’attention des feuillets tapés à 
la machine, comparant mon nom à ceux dont il avait la liste. 
Je compris qu'ils voulaient s'assurer que je n'étais pas «cri- 
minel de guerre », 

Ils finirent par me rendre mon passeport, 

— Où demeurez-vous ? me demanda l’un d’eux. 

— Ici même. Dans cette auto que vous voyez là! 

—-Ce n’est pas croyable ! Et depuis quand ? 

- — Il y aura bientôt deux semaines. 

Manifestement étonnés, ils repartirent en hochant Ia tête. 
Quant à moi, j'étais assez perplexe, me demandant quelles 
pouvaient bien être leurs intentions. 

Le lendemain, je décidai d’aller me présenter au com- 
mandant américain du village, dans le but de tenter d'obtenir 
un abri un peu plus décent pour moi et les miens. 

Le commandant, un lieutenant-colonel, était installé avec 
tout son état-major à l'hôtel « Drei-Mohren >», qu'il avait 
réquisitionné. 

Je remis ma carte de visite à la sentinelle, la priant de 


ainsi que mon 


‘demander au colonel s’il pouvait me recevoir. Quelques instants 


plus tard, j'étais invité à entner. 
A l’intérieur de l’hôtel régnait un désordre indescriptible. 
Tout était sens dessus dessous. Par les portes entrouvertes 
j'apercevais les lits défaits, les draps traînant partout, jetés 
çà et là comme des torchons, des cartes, des dossiers, des 
papiers amoncelés au hasard, sur les tables, sur les chaises, sur 
le parquet, parmi les bouteilles vides renversées et des mégots 
innombrables, 
Le colonel, de toute évidence un alcoolique, était assis 
à une table. Derrière lui, et debout, se tenait un Tyrolien vêtu 
du costume traditionnel, Je le classai aussitôt parmi les intel- 
lectuels : c’en était un, en effet. Il était là en qualité d'interprète. 
I parlait, ma foi, autant que j'en pus juger, un anglais fort 
correct, 
Le bureau du colonel était à l'image du reste de l'hôtel: 
Le désordre y était même pire. : : 
Je me présentai. L'Américain ne cilla même PA 
paupières trop lourdes laissèrent tout 
fatigué. 


s. Ses 


juste filtrer un regard 


À E SAM 
LES PETITS-FILS DE L oNCL 


16 
oujours debout. 
Le colonel me fit dire 


S temps déjà. : ; i 
ee de at pas quitté le village; répondis 


roi tre part. 
; nu me voir de VO , 
est encore VE : uées 
pores bien à vous qu'appartiennent les autos pari 


x abords du village ? = se 
ee Deux sont à moi, et la troisième appartient à Il 
légation de Roumanie à Berlin. 

__ Que signifie la plaque 

— Cela veut dire dans tous à 
Je n’ai pas caché avoir été minist 

— Mais, maintenant, vous ne l’êtes plus ? = 

__ Evidemment non! J'ai cessé de l'être le 23 août 19 ; 

__ Mais alors, pourquoi vos autos sont-elles toujours 
marquées C. D. ? : 

D Par habitude, sans nul doute. Il est d’ailleurs d'usage 
constant dans toutes les nations. du monde d'autoriser ceux 
qui y ont été accrédités à continuer de faire partie du corps 
diplomatique jusqu'à ce qu’ils aient quitté le territoire... 

— Ah oui ? fit-il ; 


J'étais { par l'interprète qu'il me recherchait 


-je. Et 


ancienne 


marquée «CG. D.>. 
les pays € Corps Diplomatique >. 
tre de Roumanie à Berlin: 


Et il fit appeler un lieutenant, auquel il dit quelques mots 


dont je ne saisis pas le sens. Puis il cessa de s'occuper de 
moi. Je passai ainsi une bonne demi-heure à me balancer d’un 
pied sur l’autre. Je commençais à croire que ce colonel m'avait 
complètement oublié, lorsque le lieutenant réapparut. 

— Eh you ! Come on ! m’ordonna-t-il. . 

A la porte de l'hôtel une jeep était arrêtée, A côté du 
chauffeur se tenait un soldat armé. 

J’eus un moment d’hésitation. 

— Vite! me cria le soldat: Grimpez, et ne faites pas 
l’étonné ! 

Je montai dans la jeep qui démarra à toute allure, 

« Diable! me dis-je. J’ai bien peur de m'être embarqué 
dans une drôle d'histoire ! » Je n’étais pas sérieusement inquiet 
mais plutôt étonné de leur façon de procéder, Mon opinion 
était qu’il s'agissait d’un malentendu qui ne pouvait manquer 
d’être dissipé très vite, Le 

— Où allons-nous ? demandai-je à mon cerbère. z 

: ne répondit pas et me jeta un regard hostile, 
ES 
mais en.ressortit presque aus aise lit, entra dans la maison, 

Le sitôt, visiblement perplexe. 

omper de route», pensai-je, 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 17 


Autre village, autre arrêt, Ce n’était toujours pas le bon 
endroit. 

Finalement, nous nous arrétâmes devant un baraquement 
à l'entrée duquel était apposée une plaque portant les initiales 
&C, I. C.», dont j'ignorais la signification, L'avenir devait se 
charger de me l’apprendre. 

De la première baraque je vis sortir un soldat, celui-là 
même qui, peu de jours auparavant, avait si attentivement 
examiné mon passeport. 

— Tiens, tiens! fitil The Roumanian ambassador ! Que 
venez-vous faire ici ? 

— Comment ? m’écriai-je, abasourdi par une telle question. 
Mais je n’en sais rien, moi. J'étais venu faire une visite de 
politesse au colonel du commandement d’Oetz, et c’est ce qui 
me vaut le privilège de vous retrouver ici ! 

— Ah ! The crazy man ! dit-il entre ses dents. 

Il renvoya la jeep avec laquelle j'étais venu æt m’invita 
à monter dans son auto. Il conduisit sans desserrer les dents 
une seule fois, et me déposa à Oetz, tout près des miens, sans 
explication aucune. 

— «Ma parole, pensai-je, c’est une histoire de fous! Ils 
ont légèrement perdu l'esprit. » 

Entre temps, la nuit était venue. En me voyant enfin de 
rétour, les miens, rassurés sur mon sort, poussèrent un soupir 
de soulagement. Je leur racontai ma petite équipée, et ma femme 
me reprocha fort justement de ne pas lavoir prévenue de la 
visite que j'avais l'intention de faire. 

= Somme toute, conclut-elle, cela aurait pu tourner plus 
mal.- 


Chacun de nous cependant, augurait mal de l'avenir. 


* 
#3 


Quarante-huit “eures d'attente s’écoulèrent encore. Pendant 
Ia journée, je restais étendu sur l'herbe, contemplant ke paysage 


grandiose des montagnes du Tyrol. Le soleil, bien qu’ardent, 


parvenait mal à dégourdir nos corps, et nous nous ressentions 
tous ne ne pouvoir dormir convenablement. Les nuits, froides 
et humides, nous permettaient tout juste de nous assoupir, 
recroquevillés comme nous létions à l'intérieur des autos. 
Pour avoir un peu de pain, nous faisions chaque matin la queue 
à tour de rôle devant l'unique boulangerie du village, et l'espoir 
que nous avions de nous faire donner pour le déjeuner une 
gamelle de soupe chaude à Ia cantine des réfugiés était souvent 
déçu. 


El Le J ï 
LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAX 
18 E: : 
aient suivre. La fièvre qui 
a «libération » était main- 


RORES Î n optimisme, 
avait ac page avec elle une bonne partie de mon Op sh 
DORE deuxième jour, j’aperçus soudain, debout pres 

ir du deuxie ; : Re 
= SE soldat américain du C.I.C. Je JE l'avais ee we 
da si j'étais disposé à l'accompagner 
ck. Evidemment, j’acquiesçal: 
e passera rien d’extraordinaire, dit-il. Un de 
ae i jr pour vous demander 
officiers supérieurs voudrait vous Voir P En He 
quelques renseignements relatifs aux rapports entre £ 
et la Roumanie pendant la guerre. ee 
Cette perspective n’était pas pour ue éplair és Le 
même enchanté d’avoir enfin l’occasion d'exposer ma situatio 


i j ii al 
»appréhendais les jours Qt 
Le oné les moments de l 


de moi, l 
venir. Il me deman 
Jendemain à Innsbru 


J'étais 


à quelqu'un d’autorisé, : 

_— Faudra-t-il que j’emporte une valise awec moi ? deman- 
dai-je au soldat. 

— Cest inutile. Le soir-même nous serons de retour. 

Il me quitta en me disant de me tenir prêt pour le len- 
demain matin à neuf heures. 


D LS eV TT en = Ne PS SA vie, Even 


Le lendemain, ma femme se leva dès l’aube pour me pré- 
parer quelque chose à emporter pour le déjeuner, La mort dans 
l'âme, elle dut revenir les mains vides de la boulangerie. I1 ne 
lui réstait plus aucun ticket de pain. D’ailleurs, je n’avais pas 
faim. Malgré l’assurance que m'avait donnée l’agent du C. I. C,, 
je pris un pyjama, une serviètte et du savon que je mis dans 
le beau sac de cuir que m'avait offert autrefois le sénateur 
Rott, consul honoraire de Roumanie à Francfort. . 3 

À neuf heures précises, en ce jour du 12 mai 1945, la jeep 
du G. I. C. stoppa devant nos autos. : 

— Vous êtes prêt ? 

— Je suis prêt. 

— Alors partons. AE 

Je pris à peine le temps de faire mes adieux à ma femme 
et à mon fils, et je grimpai dans la jeep. - 
= Les autres membres. de notre petit -&roupe faisaient encore 
queue à la boulangerie, 
— À ce soir ! Bon voyage ! 
Je partis sans me douter le moins du monde que de longues 


années s’écouleraient i i e 
avant qu'il me soit de n i 
de revoir les miens... es 


ST Rae 


Le chauffeur prit la route d’Inn 


les baraquements du C. I. C. où re et s'arrêta devant 


ais déjà été conduit trois 


LES PETITS-VILS DE L'ONCLE SAM 19 


jours auparavant, Nous étions à Heimchen. On m'invita à entrer 
dans un bureau, et à attendre un peu. L’attente dura de neuf 
heures et demie du matin à deux heures de Yaprès-midi.., 

« Plutôt curieuse, cette entrevue avec l’eofficier supé- 
rieur » américain, me disais-je », Les heures passaient, et nous 
étions encore loin d’Innsbruck, 

L'homme qui m’avait amené passait et repassait à travers 
la chambre, visiblement énervé, mais ne disant mot. 

Des hommes que je ne voyais pas, mais que j'entendais, 
discutaient violemment dans le bureau voisin. Je crus com- 
prendre qu’il y avait là deux militaires allemands auxquels on 
faisait subir un interrogatoire serré. Je ne savais ni quel était 
leur grade ni quelle accusation on faisait peser sur eux. Je 
devinais seulement que l’un se défendait énergiquement contre 
les allégations de l’autre. La sonnerie du téléphone qui reten- 
tissait à chaque instant, couvrait leur voix. 

Il devait être deux heures lorsqu'une auto particulière, 
qu’escortait une jeep, s'arrêta devant la porte du baraquement 
où je me trouvais. Par la fenêtre qui donnaït sur la route, 
j'apercevais à l’intérieur de l’auto un homme aux cheveux blancs 
et une femme, laquelle était au volant et fumait une cigarette. 
L’auto était encombrée de valises. Je regardai plus atfentive- 
ment les passagers. Leurs visages ne me semblaient pas in- 
connus. Pourant j'étais dans limpossibilité de me rappeler 
leurs noms. J'étais sûr cependant de les avoir déjà rencontrés. 

Mon guide m’annonça que le moment était venu de conti- 
nuer notre route. Sa jeep était déjà devant la porte. En m'ins- 
tallant à l’intérieur, je pus voir alors de près les nouveaux! 
arrivants, et je les reconnus aussitôt: c’étaient Bardossy, Fex- 
premier ministre de Hongrie, et sa femme. 

J'avais connu Bardossy alors qu’il représentait son pays 
à Bucarest. J'avais eu l’occasion de le rencontrer par la suite 
à Berlin, au cours des festivités qui eurent lieu au début de 
1942, à l’occasion du renouvellenrent du pacte tripartite. 

Je m’inclinai pour le saluer, et Bardossy, fit de la main 
un geste qui marquait sa surprise. Mais un regard sévère de 
mon guide coupa court à l’entretren que nous nous disposions 
à amorcer. Notre jeep prit la tête du petit convoi, et nous 
partimes en direction d’Innsbruck. 

— Vous les connaissez donc ? me demanda le soldat, dès 
que nous eûmes démarré, 

— C’est Bardossy, répondis-je. Il a été premier ministre 
de Hongrie, 

— Et où l’avez-vous connu ? 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
20 | 
té ministre de 
En Roumanie il y a longtemps. 11 a été mi 
== n F 
Hongrie à Bucarest. 
Il ne dit plus rien Jus 
Arrivés à Innsbruck,, nous nous , 
der Graue Bär ». À l’entrée était apposée 
€ 


€ C.I.C. — 6th corps. » 
Un soldat me prit sous Sa gard' 
descendre les autres de leur auto, 


x Innsbruck. : 
a arrêtâmes devant l'hôtel 


la plaque fatidique : 


e et me conduisit sans faire 
dans une pièce du premier 


étage. = : 
< Vous habiterez ici, me dit-il. Vous ne devez pas quitter 


e sans autorisation. FES 
en plus que penser. J'avais en effet la SRE 
de croire que mon entrevue avec € l'officier QUE EE Fe 
cain » pouvait encore avoir lieu ce soir-là, et que j'aurais , 

e revenir à Oetz. ë 
=. peu plus tard, un autre soldat américain vint me 
demander si je voulais manger quelque chose. 

— Avec plaisir, répondis-je, 

Je n'avais pour ainsi dire rien pris depuis le matin, et 
j'avais très faim. Le soldat attendit jusqu’à ce que je me fusse 
lavé les mains, et m’accompagna au restaurant de l’hôtel, où 
se trouvait probablement le mess du C.I:C. 

Bardossy et sa femme étaient déjà à table. Je m’assis à 
côté d’eux et nous évoquâmes Îles circonstances dans lesquelles 
nous nous étions connus. 


Un autre soldat nous apporta à chacun une assiettée de 


purée, de la viande en conserve, de la salade et du pain blanc, 
ainsi qu'un grand bol de café. Depuis longtemps je n’avais rien 


mangé de semblable; l'odeur alléchante qui montait de nos = 


assiettes et l’arôme du café, firent disparaître nos soucis 
comme par enchantement et nous plongea dans Veuphorie la 
plus complète, : - 

< Le soldat qui m'avait accompagné au restaurant s'était 
installé à une table, un peu à lécart Il ne nous quittait pas 
des yeux, mais il ne se mêlait pas à notre conversation, ise 
contentant de sourire niaisement. S 

; Que vont-ils faire de nous, maintenant ? me demanda 
TEE en français, Jusqu'à aujourd’hui nous avions trouvé 
s loger à Imst où personne ne nous a dérangés. Nous y 
élions même assez confortablement installés. 


— Pourquoi dites-vous : € nous y étions » ? Vous croyez 


donc que vous n’y retournerez pas ? 
— Evidemment non, pu 
avec nous tous nos bagages, 


isqu’ils nous ont dit de prendre 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 21 


— Et à moi ils m'ont dit au contraire de ne rien empor- 
ter. Ils m’ont assuré que ce soir je serais reconduit à Oetz. 

— Vraiment ? fit Bardossy étonné: 

Sa femme, qui n’avait presque rien mangé mais qui en 
était déjà à sa troisième tasse de café, sans compter les 
cigarettes, semblait être au comble de Fénervement, Une fois 
de plus, l'instinct féminin ne la trompait pas. 

— Rien ne prouve qu’ils nous relâcheront de sitôt, dit- 
elle simplement. 

— De toute façon je dois reconnaître que la façon de se 
comporter des Américains est assez agréable, dit Bardossy, 
favorablement impressionné par le déjeuner qui nous avait été 
offert. 

Je n’étais qu'à moitié d’accord, car j'avais toujours pré- 
sent à l'esprit le souvenir de certaines expériences antérieures 
dont le moins qu'on puisse dire est qu’elles avaient été plutôt 
curieuses. 

Nous en étions là de notre conversation lorsqu'un gradé 
américain entra dans la salle. Visiblement mécontent de nous 
voir parler ensemble, il chuchota quelque chose à loreille de 
notre surveillant, lequel vint aussitôt vers nous. 

— Allez, ça suffit comme ça. Come on. 

Nous lui emboîtâmes le pas pour regagner les chambres qui 
nous avaient été assignées. En nous laissant, il nous recom- 
manda à nouveau de ne pas sortir sans permission. 

Quelques instants plus tard j'entendis des pas s’approcher 
de ma chambre, et le bruit d’un troüsseau de clés qu’on agi- 
tait. Je me levai aussitôt pour ouvrir la porte, mais je n’en eus 
pas le temps ; celle-ci était déjà fermée à double tour. Surpris 
et indigné je me mis à la frapper à coups de poing. Seul un rire 
moqueur me répondit, tandis que j’entendais fermer également 
à clé la porte voisine, celle de Bardossy. Puis les pas s’éloi- 
gnèrent vers le fond du couloir. 

Ainsi, j'étais arrêté ! 


L’optimisme incorrigible qui était toujours k mien, et qui 
d’ailleurs ne m’abandonna jamais, m’empêcha cette fois encore 
de me livrer à de trop sombres pensées. J'étais sûr que tout 
cela n’était au fond que la conséquence d'un malentendu, et 
je me disais que les Américains ne pouvaient évidemment 
pas savoir qui j'étais en réalité. Comme de toute façon je ne 
pouvais même pas être soupçonné d’avoir commis un « crime 
dé guerre » quelconque, je n'avais aucune raison de m’inquié- 


FE di RE 


à SAM 
LES PETITS-FILS DE L ONCLE 


qui s'était insiauré 
avait un abime. Je 


4 , 
façon m’associer à la trahison que lon 
e notre ancienne alliée l'Allemagne. 


; oliticiens 
| Le manque total de convictions et se Due ed ee 
roumains qui avaient fait passer notre P de Re ne 
main d’un camp dans l’autre, HEURE AE noie 
aucune honte, me dégoûtait ee Re 
uvoir quant à moi souscrire à Ce Best © & de 
Re national, que constituait le coup a 
sans pour autant me laisser entrainer par Res C = I É = 
essayèrent maintes fois de m’attirer Eu l'une de RUE ne 
tiples combinaisons de collaboration. L'acte du 23 août 
était moins pour moi un aveu de l'espérance et de la foi du 
peuple roumain envers les idées des démocraties occidentales, 
qu'une chute aveugle et inconsidérée dans les bras du bolche- 
visme russe, Je n'étais élevé, avec toute la révolte d’une âme 
honnête, contre l’ignominie de la trahison commise, car toutes 
les raisons hypocrites invoquées pour la justifier n'étaient de 
toute évidence qu’un paravent derrière lequel les uns et les 
autres masquaient l’espoir qu'ils avaient de sauver leur chère 
petite peau, J'étais fermement décidé à subir toutes les con- 
séquences qui pouvaient découler de mon opposition farouche 
à la politique de trahison des dirigeants actuels de mon pays, 
et j'étais prêt à fournir coûte que coûte la preuve que l’exis- 
tence d’un seul Roumain honnête et honorable valait tous les 
sacrifices. C’est d’ailleurs pourquoi j'avais refusé toute espèce 
de collaboration avec l’ancienne alliée de la Roumanie, deve- 
nue en quelques heures son ennemie, préférant, si l’on peut 
dire, faire cavalier seul ‘en tant qu'adversaire absolu du nouvel 
état de choses instauré en Roumanie. 


nouvel état de choses 


i et le : 
ter, Entre mot € neo 1944, il ÿ 


en Roumanie depuis 

ne pouvais en aucune 
5 _ 

avait commise à l'égard d 


Toutefois, mes rapports personnels avec les nouveaux diri- 
geants du pays ne regardaïent pas les Américains. Ces derniers 
n'avaient droit de regard que sur la partie de ma vie, anté- 
rieure au 23 août 1944, durant laquelle javais été le re r'é- 
sentant diplomatique de mon pays auprès du Encens 
allemand, alors que la Roumanie était encore en guerre avec 
les États-Unis, Or j'étais parfaitement tranquille à ë 
rien dans mon activité passée ne dite ro 

| pouvant m'être reproché, 
se Demain au plus tard, au cours de }’ 
: avec l'officier Supérieur américain q 
out s'éclaircira », me disais-je, 
: L'idée ne m’effleurait 
Jamais cet officier Supérie 


entrevue que je dois 
ui m'a fait venir ici, 


même pas 


que je ne rencontreraïis 


EE 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 23 


= Sur ces entrefaites, mon aftention fut attirée par une bordée 
d'injures qui montaient de la cour intérieure de l’hôtel. Je 
m’approchai de la fenêtre : devant les dépendances où se 
trouvaient les cuisines s'étaient réunis les cuisiniers et les 
hommes de service du mess du C.I.C., vêtus d’uniformes amé- 
ricains, et avec eux les filles de lhôtel, des Tyroliennes bien 
en chair, peu farouches avec leurs nouveaux alliés. Au milieu 
du groupe qu'ils formaient, deux officiers allemands qui 
venaient d'arriver en jeep étaient giflés et conspués par tous 
ces cuisiniers « victorieux > qui leur crachaient au visage. Un 
gradé américain, qui était probablement le chef du mess, 
se précipita sur les Allemands et arracha leurs épaulettes. 
Pâles et figés, ils subissaient l’outrage qui s’accompagnait d’un 
concert d’injures les plus ordurières. Non loin de là, le soldat 
américain qui les avait amenés assistait à la scène, indifférent, 
ét fumait tranquillement. à 

Du haut d’un balcon du deuxième étage, quelqu'un donna 
l'ordre d’amener les deux officiers en vue de leur interro- 
gatoire. 

Le chef du mess se réserva l’honneur de les escorter. H 
prit le fusil des mains du soldat et ordonna aux deux Alle- 
mands de passer devant lui. Ivre de fureur, il les poussa vers 
l'escalier à coups de crosse dans les reins. 

Ce spectacle m’impressionna profondément, e Sans doute 
s'agit-il de dangereux criminels », pensai-je. La vengeance est, 
certes, un sentiment humain qui, bien que peu recommandable, 
est malheureusement assez répandu. Cependant, la scène à la- 
quelle je venais d’assister ne correspondait absolument pas à 
l'idée que je me faisais de la démocratie. En outre, j'étais 
étonné par le fait que de simples soldats — et, surtout, des 
soldats d'occasion comme l’étaient ceux du mess du GI.C. — 
puissent se permettre de donner impunément cours, au vu et au 
su de tous, à leur ressentiment personnel. 

Pour moi, démocratie signifiait avant tout légalité et jus- 
tice, Aussi ces premiers pas dans la voie de ma rééducation 
démocratique n’étaient-ils guère encourageants ! 

Bien que brisé de fatigue, je passai la nuit à me tourner 
et à me retourner dans mon lit. Les pensées qui m'agilaient 
m’empêchaient de goûter le moindre repos. 


“* 


« Aujourd’hui, ma situation va s'éclaicir ». Telle fut ma 
première pensée le lendemain matin. Une fille de, service 


napporta en ronchonnant un petit déjeuner fort copieux : 
une grande tasse de café, du lait, du pain blanc; de la marme- 


, 
LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAM 


24 
lade et deux tranches de corned-beef. Un trousseau de clés 
jt à sa ceinture. - = 
es faut-il que la porte soit fermée ? lui deman- 
dai-je. $ : : 
= = Je n’en sais rien, répondit-elle. C’est lordre, 
Et elle donna quelques vagues COUPS de poing sur l’oreiller 


. ; : 
et la couverture, sans doute pour montrer qu’elle avait eu 


l'intention de faire le lit. 

__ En sortant d'ici vous refermerez la porte à clé ? 

— Bien sûr. 

1 Vous êtes à leur service ? 

— Je suis bien obligée. 

Elle partit en fermant la porte à double tour. Elle revint 
un peu plus tard enlever le plateau du petit déjeuner. 

— Y a-t-il ici d’autres détenus ? 

— Je n’en sais rien. = 

— Qui commande ? À qui puis-je demander à parler ? 

— Je n’en sais rien. L 

— Pouvez-vous dire au soldat qui m’a enfermé ici hier de 
venir me voir ? 

— Je ne sais pas où il est. Il viendra bien tout seul. 

De nouveau la clé tourna dans la serrure... 


J’ouvris la fenêtre qui donnait sur la cour intérieure de 
Phôtel, dans l’espoir d’apercevoir quelqu'un à qui m'adresser: 

IL y régnait un vacarme indescriptible. Des jeeps arrivaient 
ou repartaient, grinçant de tous leurs freins ou démarrant 
brutalement, dans un tohu-bohu infernal. Des prisonniers 
tant civils que militaires, puissamment escortés, entraïent “ 
sortaient continuellement des bureaux du C.I.C.. Tous les bal: 
cons étaient garnis de soldats, étendus au soleil, armés jus- 
= aux dents, revolver au côté et mitraillette à brie de la 
Ho de la Cour, les Tyroliennes des cuisines passaient 
c e à tour de rôle dans les bras des G. I. conducteurs à 
jeeps, et ceux-ci, couverts de poussière . 
n'arrêtaient de fu 
dans toutes les 


À la fenêtre : 
Son visage tout î à fin profit de Bardossy, 
.« Son feint bronzé et les 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 25 


— En effet, nous le sommes bel et bien. 
— Mais, que nous reproche-t-on ? Je ne comprends pas très 


bien. 


— Hep ! Shut up yOu dirty nazi ! cria un des soldats 
étendus sur les balcons. 

A ce moment j'entendis la clé tourner dans la serrure. 
C'était le soldat qui m’avait enfermé la veille. Un sourire fati- 
gué errait sur ses Jèvres. Il tenait à la main une feuille de 


papier et.un crayon. Il s’assit sur la chaise devant la table et 
me demanda : 


— Votre nom ? 

J'épelai mon nom. Voyant qu’il ne comprenait pas, je Jui 
demandai son crayon afin de l'écrire moi-même. 

— Quand et où étes-vous né ? 

ConStatant qu'il écrivait avec une grande difficulté, tra- 
çant des lettres irrégulières comme le font les enfants qui en 
sont à leurs premières leçons, je lui pris le crayon des mains 
afin de transcrire moi-même mes réponses à ses propres ques- 
tions. 

— Quelle est voire profession ? 

_— Général dans l’armée roumaine. J'ai été ministre de 
Roumanie à Berlin, 

IL m'avait définitivement abandonné le crayon et se con- 
tentait de sourire bêtement en se balançant sur sa chaise, con- 
tent au fond de se voir déchargé d’une besogne pour laquelle 
il n'avait manifestement aucune aptitude. 

— Vous êtes nazi? 

— Non, je ne suis pas nazi! 

I1 me regarda de haut en bas, d’un air à la fois étonné 
et incrédule. 

— Comment, vous n'êtes pas nazi ? reprit-il. 

— Encore une fois, non | Je ne suis pas nazi ! Je suis Row 
main, En Roumanie il n’y a jamais eu de parti nazi. En outre, 
je suis officier. Je n’ai jamais fait et je ne songe pas à faire 
de politique de parti. > 

Je voyais qu'il n'y comprenait rien. Il me prit le papier 
des mains, le contempla un moment puis me le rendit pour que 
j'écrive moi-même la réponse que je venais de lui donner. 
J'écrivis donc : NO NAZI en lettres majuscules, et je signai- 

Il se leva et partit en hochant la tête, perplexe. = 

— Un instant, lui dis-je. On m'a dit que je devais avoir 
une entrevue avec un officier supérieur américain. Quand me 
sera-t-il permis de le voir ? Et, d’abord, il ÿ en at-il un par 
ici ? 


26 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


es fut toute sa réponse. 


; N ’épaul SE : 
Un haussement dép les autorités démo- 


Ainsi, mon premier interrogatoire par 
L « . . 
cratiques américaines avait pris fin ! 

La clé tourna à nouveau dans la serrure. 


.. 
s. 


De toute évidence, les événements prenaient une tournure 
inattendue. 

L'insistance acharnée avec laquelle on me posait et repo- 
sait sans cesse la même question obsédante « êtes-vous nazi ? » 
me faisait mesurer l'ampleur de la propagande alliée contre 
l'idéologie national-socialiste et la puissance de ses effets. 

Le national-socialisme, en tant qu'idéologie, peut aisément 
être combattu par les multiples arguments d'ordre politique, 
social et économique, qu'offre la doctrine démocratique. Mais 
le fait que la propagande < antinazie », au lieu d’utiliser de 
tels arguments a préféré et préfère encore employer celui qui 
consiste à confondre délibérément le national-Socialisme avec 
les. aspects criminels de l’activité de ses chefs, ou plutôt des 
déments qui n’avaient pas nécessairement besoin d’être nazis 
pour commettre de tels crimes, fait naître dans tout esprit 
impartial le soupçon que les méthodes de la propagande 
€ antinazie > cachent des buts inavouables. 

: Quoi qu’il en soit, les résultats de cette propagande se 
révélaient éclatants. Le terme de « nazi >» s’appliquait à la fois 
aux sinistres camps de concentration, aux excès commis par 
certains individus Où certains organismes des forces d’occu- 
pation en territoire étranger, Cette confusion, j'allais le cons- 
tater chaque jour davantage, était générale. Durant le temps 
Fm ns qua metre ce pa en ne 
Russses, les Français et les B: te ee 

: ritanniques, 
concernait les Américains, 


Ceux qui avaient mis le 
simples soldats ou généraux, 
convaincus que chacun de | 
un nazi, c’est-à-dire un crim 


mais en ce qui 
loblitérati étai 
Oblitération était totale. Tous 


étaient absolument et sincèrement 


ns ie de droit commun |! 

ns net ES l'armée américaine apparut sou- 

RS - aux yeux des Allemands, mais à ceux 
péens ‘en général, sous un jour aussi regrettable. Car 


l’étonnement 

provoqué ar ] n ? 

: a 

qu'avaient les Américai ï re sn 
ainsi que l’ 


pied en Europe; civils ou militaires, 


eurS adversaires de la veille était 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 27 


l’Europe tout entière était pleine de € nazis », donc de cri- 


minels de droit commun, lesquels devaient être traités comme 


le méritent des criminels de droit commun. Les conséquences 


de cet état d’esprit ne pouvaient qu'être des plus funestes, si 


l’on considère la déception qu’il devait provoquer chez tous 
ceux qui avaient mis leur espoir dans les possibilités qu'avaient 
les Américains de créer un monde meilleur, et qui leur avaient 
fait confiance, 

Mes réflexions furent brusquement interrompues par 
des coups violents dennés dans la porte de la chambre voi- 
sine, celle de Bardossy. Comme ce dernier s'était mis dans la 
tête de ne pas s'arrêter de frapper tant que quelqu'un ne serait 
pas venu lui ouvrir, le résultat ne tarda pas. Du corridor, une 
voix irritée s’éleva 

— Que voulez-vous ? 

La réponse de Bardossy ne me parvint pas. Il avait baissé 
je ton. La voix irritée s’éleva de nouveau plus violente encore : 

— You are a liar ! You are a dirty impostor ! 


La porte fut refermée brutalement et le calme se rétablit. 
Peu après, dressant toujours l'oreille, je crus entendre des 
sanglots étouffés. Je supposai que c'était Mme Bardossy qui 
pleurait. J’ouvris la fenêtre dans l’espoir de pouvoir commu- 
niquer avec Bardossy. En effet, m’ayant entendu, il ouvrit la 
sienne, Je lui demandai ce qui venait de se passer. 

— Je suis malade de la vessie, me répondit-il, il faut 
constamment que je demande à sortir. 

J'étais un peu rassuré. Ce n'était pas bien grave. 

* — Vous n’avez donc pas un récipient quelconque dans 
votre chambre ? lui demandai-je ? 

— Oui, évidemment, j'en ai un, mais, devant ma femme, 
vous comprenez, je suis plutôt gêné. 

— Bien sûr, bien sûr, fis-je, honteux, avec le sentiment que 
j'avais commis une faute de tact. 

— Eh, you { Nazi ! Shut up ! nous cria une voix dans la 
cour, 

Il n’y avait rien à faire. Je refermai la fenêtre. 


n ss. 3 
CARCES AE DA ESS OUEN NC OS ÈL ds Es D EUR ES . 


Deux jours s'étaient à peine écoulés depuis que je m'étais 
vu privé de liberté, or il me semblait que j'étais enfermé depuis 
des années déjà. Jamais encore je n'avais éprouvé ÊE 
impression, Durant toute ma carrière militaire — et ses débuts . 
avaient été plutôt turbulents — il ne m'était jamais Sie 
d'être mis aux arrêts, Ge que je ressentais aujourd’hui étai 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
28 

: sin de la honte. À Y réfléchir, Rue 1 
ntiment voisin sliers. Mon esprit restait pourtant 
our mes Les ma vie aucune action infamante, 
calme, car n’ayant ST mob d'être inquiet. Bien que je es 
jo CROSS = nt auquel j'étais soumis, j'essayais 
comprisse rien au traiteme ue cette histoire n’était qu'un 
malgré tout CRE RE L un jour ou deux, au plus, 
malentendu éphémère et que dans ee 

rendraient un Cours noTmal! © 

LS Bard discutaient avec anima- 

Dans leur chambre, les Bardossÿ S ‘ 

S » ; 1 pour comprendre, mais les pleurs 
tion. J’entendais trop mal pou ë Sa behte 
de Mme Bardossy étaient suffisamment éloquentis ahis 
saient sa grande inquiétude. = RÉRERER 

Le cas de Bardossy était à vrai dire assez difficile à 
débrouiller, et deux grands chefs d'accusation pouvant lui 
être imputés, à savoir : la déclaration de guerre, qu'en tant que 
premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Hon- 
grie il avait adressée à la Russie soviétique, et, d’autre part, 
les lois à caractère antisémite qu’il avait entérinées. 

En ce qui concerne le premier grief, il appartenait aux 
seuls Hongrois d’en juger. Eux seuls, en effet, pouvaient valable- 
ment lui demander pourquoi il avait accepté que leur pays soit 
entraîné dans la guerre contre la Russie soviétique, et non les 
puissances occidentales, dont l'alliance avec l’U.R.S.S. avait 
été occasionnelle et déterminée bien plus par les événements 
et les circonstances que par-une communauté d’idéologie. 

Quant au second grief, il était de toute évidence capital 
aux yeux des alliés occidentaux, ben que le peuple hongrois 
fût peu enclin à le prendre au tragique. Les lois antisémites, 
du moins tant que Bardossy fut au-pouvoir, n'avaient eu oucun 
effet pratique et étaient restées purement formelles et théoriques. 

Il n'avait donc, selon moi, pas lieu de s'inquiéter outre 
mesure, L'avenir devait démontrer que: Mme Bardossy avait vu 
juste, son instinct de femme ne la trompait pas. 


un se 
j'étais honteux P 


CC TR 
2 ee 6, ne Se ve se + 


; Mon troisième jour de détention s’annonçait semblable aux 
eux autres, toujours aussi monotone. Rien ne rompait cette 
Mmonotonie que l'entrée et la sortie dela fille de service, laquelle 


venait trois fois par jour - s F2 
et le soir. Ron apporter mes repas : le matin,-à midi 


Je décidai de passer à l’ 
N’apercevant dans la con 
mess, c’est à lui que je m’ 
étonné, il m’écouta néan 
écoulée qu'il était dans 


offensive et jouvris la fenêtre. 
7 Personne d'autre que le chef du 
adressai. Je le priai de monter. Très 


moins, et une min i 
ute ne s'était pas 
Ma chambre, à 


C4 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 29 


Je me présentai, lui dis qui j'étais et lui demandai de bien 
vouloir me faciliter un entretien avec quelqu'un d’autorisé. Je 
lui expliquai que c'était däns ce but que l’on m'avait fait venir 
en ce lieu et que cela faisait déjà trois jours que j'étais enfermé 
dans cette chambre d'hôtel sans que personne semblât se préoc- 
cuper de moi le moins du monde. Je le priai également d’attirer 
l'attention de son chef sur le fait qu'on m'avait obligé à laisser 
ma famille sur le bord de la route, sans abri, et qu’elle devait 
certainement s'inquiéter d’une absence aussi prolongée. De plus, 
persuadé que mon absence ne durerait pas plus de vingt-quatre 
heurés, je n’avais pas même pris de quoi changer de linge. 

Le chef du mess, un homme de petite taille, trapu, aux 
jambes arquées, tiré à quatre épingles, parlait parfaitement 
l'allemand. 

— Vous êtes roumain ? 

— Oui. 

—— Tout ce que je peux faire, c’est de parler de vous au 
commandant lorsqu'il viendra déjeuner 4 midi. 

Je le remerciai vivement. 

Pourtant, ce ne fut que vers le soir qu’un soldat vint me 
chercher et me conduisit à l’un des bureaux du C. I. C., dans 
lequel était installé un jeune homme blond, lair assez ouvert. 
C'était un simple soldat, un agent subalterne du C. I. C. De 
commandant, toujours pas trace. Le jeune soldat blond me 
posa les questions rituelles : nom, prénoms, âge, profession, 


ete. À mon grand étonnement, à ma grande satisfaction aussi, 


il ne me demanda pas si j'étais nazi. 

Il ‘savait parfaitement l'allemand, mais en apprenant que 
je parlais français ce fut avec un plaisir évident qu’il changea 
de langue. Il s’exprimait dans un français très correct. 

— Vous avez demandé à me voir ? me dit-il. 

— En effet, ou plutôt non. Ce n'est pas vous personnelle- 
ment que j'ai demandé à voir. Je voudrais simplement savoir 
quelle est exactement ma situation. Cela fait déjà trois. jours 
que je suis ici sans seulement savoir pourquoi. 

— Bien que je ne sois nullement autorisé à vous en parler, 
me répondit-il en prenant son air le plus important, je puis 
Cependant vous dire que demain vous serez transféré à Augs- 
bourg, à la VII Armée, 

— La VII Armée? Mais je ne vois pas du tout ce que 
la VIT Armée peut me vouloir ! 

— Vous serez probablement interné. 

— Interné ! Et pourquoi, je vous prie ? 

— En-tant que général et diplomate d’un pays ennemi. 


’ONCLE SAM 
LES PETITS-FILS DE L ONCL 


30 
i depuis longtemps 
La Roumanie a cessé 
UE D'ailleurs, la Roumanie 
e trouver en guerre avec 


__ Mais c’est faux | 


ê re avec les 
d’être en guerre AVE 
n’a jamais considéré sérieusemen 


les Etats US quil appartient de décider si l'état de 


= C'est à me répondit-il fort pompeusement. 


xiste où non, = ee , F 
guerre = ou serai-je interné ? continuai-je en m’efforçant de, 


ver mon Calme. 
a Quelque part en Allemagne. 
encore le lieu précis. Vous le verrez À 
__ Mais je n'ai rien pris avec mol: Le 
mon absence ne durerait que quelques heures à Er Fe 
Je n’eus pas le temps de terminer ma phrase ; le solda 


i m'avai é avait surgi : 
ui m'avait amené ava g 
= __ Conduisez-moi ce «guy» dans sa chambre, lui ordonna 


le jeune homme blond. 


Nous-mêmes ne Savons pas 
z bien vous-même. 
On m'avait dit que 


ERP Len e eraee 


Le soir mème un autre soldat vint m'avertir d’avoir à me 
tenir prêt à partir le lendemain matin à 8 heures. Durant LE 
peu de temps qu’il tint la porte entrouverte il me sembla qu il 
avait l'œil particulièrement attiré par ma serviette en cuir 
qui était posée sur la table, et qui constituait mon seul bagage. 
Elle était pour ainsi dire neuve, n’ayant presque pas servi: 
C'était en effet moins une serviette de bureau qu'une serviètte 
de voyage, car ses dimensions $e prêtaient mal à un emploi 
quotidien, mais elle était très belle, comprenait de nombreux. 
compartiments et pouvait être considérée comme un véritable 
article de luxe. 

Dix minutes plus tard un sous-lieutenant vint me voir. 
C'était le premier officier américain qui me faisait l’honneur 
d’une visite. Son premier mouvement fut de regarder ma 
serviette, 

— Qu’avez-vous là-dedans ? me demanda-t-il vivement. 

— Rien de spécial. Des objets de toilette. 

— Enlevez-les ! Cette serviette doit aller avec les bagages. 

— Une serviette n’est pas un bagage, et je peux très bien 
la garder à la main, lui répondis-je. D’ailleurs je ne sais où 
mettre ce qu’il ÿ a à Vintérieur, ajoutai-je méfiant. 

— Inutile de discuter ! Videzlà immédiatement ! 

H sortit et revint presque aussitôt avec une étiquette qu’il 


accrocha avec soin à la poignée de la serviette, après y avoir 
écrit mon nom, 


— Elle vous sera rend 
s'éloigner. 


‘ 


ue à l’arrivée, me dit-il avant de 


à | 
À 


plusieurs. 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 31 


Je ne pus fermer les yeux de la nuit. J'avais l'impression 
de vivre un cauchemar, C’était surtout aux miens que je 
pensais. Je les avais quittés sans fleur faire d’autres adieux 
que ceux que l’on fait d'habitude avant de partir chaque jour 
à son bureau, certain que j'étais de rentrer le soir même. 

Lorsque j'étais parti, ma famille campait encore sur le 
bord de la route, sans abri, sans nourriture, et j'avais disparu 
sans laisser de traces. Combien de temps allait durer mon 
absence ? Dieu seul pouvait le savoir! Cela me paraissait 
incroyable | J'avais souvent entendu parler des méthodes de la 
Gestapo à l'égard des juifs et des adversaires politiques du 
régime, méthodes qui m’avaient toujours semblé à Ja fois 
cruelles, inutiles et stupides. C’était en grande partie en vue 
de l’abolition de semblables méthodes que les Alliés avaient 
prétendu se liguer — y compris les Soviétiques bien que leurs 
organisations secrètes, genre G. P. U., fussent de loin anté- 
rieurés à la Gestapo, et n’eussent rien à apprendre de cette 


dernière. Les Alliés avaient unanimement affirmé leur volonté 


de les mettre hors la loi dans tous les pays civilisés. Or l’armée 
américaine les appliquait se faisant ainsi l’émule de la Gestapo 
allemande æt de la G. P. U. bolchevique. 

Que devenait donc le retour à la légalité et à la justice, dont 
on s'était tant vanté d’être les défenseurs, si le désir de ven- 
geance et la volonté de représailles pouvaient bafouer aussi 
aisément l'idéal de la démocratie ? 

Il faut prendre patience, me disais-je, Au début tout est 
difficile à l’école dela rééducation démocratique, comme par- 
tout ailleurs. En outre, il faut se garder de généraliser un 
mécontentement ou même une déception qui ne se renouvelle- 
ront peut-être pas. 

= Cependant, les deux voix opposées qui se disputent sans 
cesse la conscience de chaque homme ne se taisaient pas 
encore. 

= Tu vois, disait la voix pessimiste, il semble bien que 
la démocratie, malgré ses bonnes intentions évidentes, demeure 
Imcomprise de ceux-là même qui en partagent Ja foi. Ils voient 
2 elle leur bien propre, à eux seuls dévolu, à l'instar des 
privilèges et apanages d'autrefois. Ils sont tout aussi absolus 
et exclusifs que pouvait l'être la noblesse féodale, à cette 
différence près que ce privilège de la démocratie appartient 
à des millions d'hommes, à un peuple tout entier et même à 
\ Les Américains sont des démocrates sincères et 
Convaineus, et ils entendent bien mettre en pratique les pré- 
Ceptes de la démocratie, mais seulement entre eux et pour eux, 
et nullement chez les autres, Leur façon de se comporter avec 


’ONCLE SAM 
LES pETITS-FILS DE L ONCLE 


32 

ent à celle dont ils usent chez 
avec les Noirs. 

rendit la voix optimiste, tu es sur 


Je point de perdre ton humour, et ce serait la pire des choses, 
e poi 


ê étendre 
é + Gon. Tu ne vas tout de même pas Pr 
étant donné ta situation. T fact ne 


é tie est auss £ x 
Re ES socialisme ou le bolchevisme ? Ni 


sthodes que le national e Ou 6 
ee Fe l'intolérance ? Tu ferais bien mieux de dormir, 


car tu ne peux pas savoir ce que LE réservent e are 
viennent, Sinon tu diras encore que c’est la faute . a démo- 
cratie! Pense plutôt que la démocratie est une religion, et, 
comme toute religion, elle demande à ses fidèles de croire 
sans chercher toujours à comprendre. 

__ Pas du tout, intervenait l’autre voix. Ce n’est pas 
l'idéal démocratique en soi qui est fautif, pas plus que ne 
pouvait l'être la seule doctrine national-socialiste, du moins 
en ce qui concerne les crimes qui lui ont été imputés, et qui 
continuent à lui être imputés. Le vrai coupable est ce préjugé 
de «race élue» qu’ont eu d’abord les Allemands sous le régime 
nazi et qui renaît à présent chez les Américains imbus de 
démocratie. 

— Pourquoi te tourmenter ainsi et échafauder des hypo- 
thèses aussi incertaines les unes que les autres ? Je te le dis 
à nouveau : prends garde de perdre ton sens de l’humour ! 

Ce conseil que je me donnais à moi-même m'était, pour 
le moment, parfaitement inutile, car les premiers rayons de 
l'aube, franchissant les cimes enneigées des montagnes d’Inns- 
bruck, éclairaient déjà ma chambre et m’avertissaient qu’il me 
faudrait bientôt être prêt, 


essemble SOuv 


Européens r 
les P Rouges où 


eux avec les Peaux- 
__ Prends garde, rep 


Plusieurs fois déjà il m’ayait été donné de constater chez 
les Américains une habitude à tout prendre fort sympathique : 
à savoir leur ignorance totale de l'heure. II n’y a rien en 
effet de plus contraire à la démocratie que le fanatisme rigou- 
reux et étroit de la ponctualité, qui a sans doute pour origine 
le militarisme prussien ou la morgue hautaine des rois d’au- 
trefois. 

: En tant que «militariste» moi-même, puisque général, 
RE . que je m'étais tenu prêt à partir à 8 heures. 
oublié que je faisais mes Premiers pas à l’école de la 


rééducation démocratiqu Tri 
GiSelL h; 
lorsqu'on vint me her ‘tait 9 heures bien sonnées 


Un camion était arrêté devant 


le groupe des « Tenue en la porte, Outre Bardossy; 


hôtel comprenait encore von 


ne mn — 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 33 


Hemmen, ministre plénipotentiaire allemand, et un officier 
autrichien avec son ordonnance. 

— Je ne vois pas votre femme, dis-je à Bardossy. 

— Elle n’est plus là, me répondit-il. Hier soir on est venu 
Ja séparer de moi pour la transférer ailleurs, je ne sais où. 
Voyant que tout un coin du camion était encombré par 
les valises et autres bagages de mes compagnons de route, je 
me mis à chercher ma serviette du regard, mais en vain. 
L’officier qui me l'avait prise la veille au soir vit mon regard 
et en comprit aussitôt le sens. Sans attendre que je lui pose 
Ja question il me dit : 

— Votre serviette vous sera rendue à l’arrivée; 
Désormais rassuré, j’eus la naïveté de le croire. 

Un moment plus tard une voix enrouée commanda le 
départ : 

—— Let's go 1 

Je grimpai dans le camion, avec mon pyjama en boule sous 
le bras et mes objets de toilette répartis dans mes poches. 

Le camion démarra à toute allure, Comme il était découvert, 
nos chapeaux ne tardèrent pas à s'envoler. Nous allions à une 
“vitesse telle qu’à moins d’un miracle il était peu probable 
que nous arrivions sains ct saufs à destination. Perché sur 
la cabïne, un soldat présentant toutes les caractéristiques du 
-cow-boy classique nous surveillait, sa mitraillette prête à 
“entrer en action. À l’intérieur du camion deux autres soldats 
avaient mis des chargeurs à leurs carabines et ne nous 
quittaient pas des yeux. Leurs visages étaient aussi crispés 
d'angoisse que l’étaient les nôtres, à cause de l'allure du 
camion. 

Bientôt, se produisit le premier accident. Dans un virage 
pris à toute vitesse et sur deux roues, une branche d'arbre 
frappa de plein fouet le crâne et le visage de l'officier autri- 
chien, lui déchirant la peau sur une bonne longueur. Nos 
mouchoirs ne suffisaient pas à étancher le sang qui coulait 
sur Son visage. Nous demandâmes à nos gardiens de bien 
vouloir faire signe au chauffeur d’arrêter un montent, mis 
ils Se confentèrent de hausser les épaules. 

Un peu plus tard, Bardossy se sentant devenir tout pâle 
les pria à nouveau de faire stopper le camion. 

— Je suis malade de la vessie, leur expliqua-t-il en anglais. 
H faut absolument que je descende un moment... 

Nouveau haussement d’épaules. Bardossy faiblissait à vue 
d'œil. Chacun des cahots violents du camion lui arrachait des 
cris de souffrance, Il finit par me dire à l'oreille de bien 
Youloir l'aider, 


4 SAM 
LES PETITS-FILS DE L ONCLE 


34 
Je ne peux pas faire autrement, s’excusa-t-il. Il faut 
— Je ne } 
ue je me soulage du haut du camion. = 
- ï e leva face à la route. D'une main il s’agrippait au 
s e 


rebord du camion, n'ayant ainsi GE Fe RE 
Moi-même ne pouvant en avoir qu une de libre Je 
mon mieux pour Je soutenir par la ceinture: == 

Il essaya à plusieurs reprises de se soulager, He. il 
perdait à chaque fois l'équilibre, et le vent rabattait urine 
par rafales sur tous les passagers: Les soldats contemplaient 
le spectacle avec une indifférence amusée. 

Un cahot brutal fit tomber Bardossy, et il donna de la 
tête contre un banc du camion. Par bonheur, j'avais fait de 
mon mieux pour le-retenir et cela amortit quelque peu sa 
chute en sorte qu’il se releva avec seulement une grosse bosse 


au front et quelques égratignures sur le visage. Il s’en était 
somme foute tiré à bon compte. 


Après avoir roulé six heures d’affilée à toute allure, sur 


les routes en lacets des Alpes de Bavière — risquant mille. 


fois de nous rompre le cou dans un ravin — nous arrivâmes 
enfin à Augsbourg, où l’on nous conduisit au Quartier Général 
— Headquarter — du C, I. C, de la Vire Armée — ainsi que 
lindiquait la plaque apposée à l'entrée du bâtiment. 


On nous enferma dans une pièce où se trouvaient déjà 
entassées une trentaine de personnes. 


Ceux qui étaient arrivés avant nous étaient aussi couverts 
de poussière que nous étions nous-mêmes, et tout aussi 
abrutis de fatigue. Dieu sa 


it quel trajet ils avaient dû faire ! 
ièce depuis pas mal de temps déjà 
liste à la Main, et appela les noms 
Puis il nous fit sortir. 

dressa la parole, 
rrivait, et nous 
Marra aussitôt, 


Nous étions dans la-p 
lorsqu'un soldat entra, une 
de ceux de notre groupe, 


Personne ne nous a 
goutte à ce qui nous a 
dans le camion qui dé 


Quelques kilomètre 


É S plus loin, u : 
ville, Sn: $ > UN peu en dehors 

> AU Milieu d'une cité Ouvrière, il st se 
Petite maison, à y : OPpa devant une 


entré ; 
fatidique : Grç, © 1 laquelle se trouvait le même écriteau 


Nous ne comprenions 
grimpâmes à nouveau 


Un soldat nou 


S y re ji 0 
Pour regarder les ee 


ant d’entrer 
l’on décharg 
ma serviette. 


je me retournai 
eait en hâte du 


EEE 


LES PETITS-FILS DE L/ONCLE SAM 35 


II 


Sels Ce BARENKELLER 


Bärenkeller est le nom d’une cité ouvrière située près 
d’Augsbourg. Quelques centaines d'habitations modestes y 
avaient été construites à l'intention des ouvriers travaillant 
dans les nombreuses usines des faubourgs de la ville. 

Tout un quartier de cette cité ouvrière, bien que bondé de 
réfugiés, avait été évacué en quelques heures par les autorités 
militaires américaines. Les anciens locataires — en majorité 
des femmes, car les hommes étaient absents, ayant été soit mobi- 
lisés soit déplacés avec leurs usines dans d’autres régions de 
l'Allemagne où la fin de la guerre les avait surpris — avaient 
dû chercher refuge dans-les autres quartiers, avec leurs gosses 
et les objets qu’ils avaient pu emporter. 

Les habitations ainsi rendues libres avaient été attribuées 
au S.A.I.C. Bärenkeller : Seventh Army Interrogation Center. 

C'est ici qu’affluaient pêle-mêle tous ceux qui avaient été 
arrêtés par les autorités militaires sur le territoire de Ja 
VII° Armée. A°commencer par Horthy, l’ex-régent de Hongrie, 
et Goering, se trouvaient rassemblés là plusieurs Feldmars- 
challs allemands, de nombreux généraux, des dirigeants des 
autorités civiles et du parti national-socialiste ou de ses rami- 
fications, des diplomates allemands de tout rang, et avec eux 
différentes personnalités politiques étrangères, anciens colls 
borateurs des territoires occupés où nationaux des pays ex- 
alliés de l'Allemagne, diplomates et militaires étrangers, = 
même petits fonctionnaires et simples dactylos. n LE 
même des femmes, les unes parce qu’elles étaient mariées à 
des diplomates étrangers, d’autres parce qu’elles Nes 
les secrétaires de personnalités allemandes : Hitler, Ribben- 
trop, etc. = - 

Tout ce monde avait été amené à Bärenkeller sans raisons 
bien définies. Certains cependant figuraient sur tes listes ie 
de criminels de guerre, et leur cas était ee nee 
plupart avait été arrêtés pour le seul motif aan Se = 
susceptibles d’être inscrits sur de telles listes, A HE 
« nécessités de sécurité » — sans préciser de quelle Sécu 


Lee S S = 
i issai ri éricaines d'occupation 0 
il s’agissait : celle des autorités americ 


Ë breux 
ê ‘autre part, de nom 

S ü x-mêmes 2. D'au 
den cadre vague de la formule 


détenus avaient été arrêtés dans le 
facile : « arrestations automatiques ». à nt justifiés, cet 

Abstraction faite de certains cas Sete ee eats 
excès absurde d’arrestations ne faisait que reflèter 


EE 


36 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
inquétude démesurées, eu égard à des périls RE ee 

RE = dans l’imagination des occupants, Il m'avait se 
Le observer lors de mes transferts à Innsbruck et à 
on le déploiement considérable des ie NE 
Des colonnes blindées parcouraient les SRE Le A — 
les chemins et les carrefours. Des tanks SJ ERA e ET 
daient les accès de toutes les localités, et- CECI Se que De 
sonne n’eût pu déceler la moindre tentative de résisi ance. ar- 
mée allemande s'était évanouie, mais la peur ridicule qu on 
avait d’elle, et surtout des nazis, persistait encore, à un degré 
inimaginable, : 

— Nos généraux ont bien trop peur ! me confia un jour 
un sergent américain. RE 

Mais ceci était faux, ou du moins cette peur n’était pas 
l'apanage des seuls généraux, car, longtemps encore après {la 
reddition allemande, on pouvait voir partout des soldats amé- 
ricains ne pas faire deux pas en dehors de leur cantonnement 


sans s'être armés au préalable de leur carabine ou de leur 
mitraillette. 


Du groupe dont je faisais partie, et qui venait d’arriver 
d’Innsbruck, Bardossy fut le premier à se rendre à la chancel- 
lerie du C.I.C. Quand il en sortit il me chuchota à l'oreille, en 
me montrant ses valises sensiblement allégées 
— Ils m'ont pris tout ce que j'avais de mieux 

= Lorsque mon tour arriva, j'entrai dans la chancellerie 
avec mon maigre bagage se réduisant à mon pyjama roulé sous 
le bras et une serviette de toilette. Un sergent était assis der- 
rière le bureau principal, et trois ou quatre autres soldats se 
irouvaient dans la pièce, parmi des tas d'objets « confisqués » 
jetés pêle-mêle, à même le sol, 


— Nom, prénoms, profession, âge, date et lieu de nais- 
sance, 


Je répondis pour la troisième fo 
— ÀAh, vous êtes Roumain ! s’écr 
tre bon ami Antone 
ais rien, répondise. 


is aux questions rituelles. 
ia en ricanant Je sergent. 
Sco ? Où est-il à présent ? 


—Je-n’ 3 : 
en $ Ce n’est pas à moi de le 


savoir. 
— Encore un ch 
Puis il me conte 


canif, une boîte à sa 
à dents, mon raso 
montre d 


: Mon portefeuille, un 
On, un fube de pâte dentifrice, ma brosse 


ans un . see lime à ongles, J'avais dissimulé ma 
€ poche intérieure de ma véste 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


37 


Ji me confisqua tout mon argent 
marks), le canif et la lime à ongles, et 
Je reste. 

= Vous n’avez pas de ciseaux 9 demanda-t- 
— Non, je n’en ai pas. 

— Et du poison ? 

— Non plus. Que voulez-vous que j'en fasse ? 
— Pour vous suicider ! 

— Je n’en ai pas l'intention, 


— Ça va; ça va. Vous pouvez sortir, Attendez dehors. 


I me remit un petit morceau de carton sur lequel je lus : 
«Block 5, House À, Room 14. » 


Tous ceux du groupe furent soumis au même € interro- 
gatoire», puis un soldat vint nous prendre et nous conduisit 
à nos domiciles respectifs. Comme nous n'étions pas deux à 
aller au même endroit, nous nous souhaitèmes BR 
bonne chance. Ce que devindent les autres, je Fignores à l'excep- 
tion de Bardossy. Je devais apprendre plus tard qu il avait été 
livré aux Hongrois et qu'un peloton d’exécution avait mis fin 
à ses jours, à Budapest. ; 


(six mille et quelques 
Me permit de reprendre 


il encore. 


“ 


Le logement que l’on m'avait attribué comprenait = 
petites pièces et une cuisine minuscule. La nt 
était des plus sommaires. On me pouvait se laver ie Ter 
la petite cuvette de fonte de la cuisine, la seule qui LS ae 
Veau courante, Les cabinets en étaient privés. Je me ù De 
en compagnie de trois autres détenus: les RS = crue 
Wüster, Hellenthal et Mihalcovicz, les deux BE à = ee 
le troisième Hongrois. Ils avaient partagé entre SRE Se 
avaient pu trouver dans ce pauvre D ee HE 
habitants, lesquels avaient dû y RJnenRer ES Lee 
sédaient, Wüster et Hellenthal s'étaient re a Sears = 
des deux chambres. Ils y partageaient un lit au 


Re 
ues bagages, ils avaien 
paille mais sans draps. Possédant qe = _— Su 


x 


RÉUNIE AS VSTaire réprer-vu-smh ie émes conditions que 
Mihalcoviez, il avait été arrêté dans es installé un lit de 
moi et n’avait rien pris avec lui. il $ de mouches le dévo- 
fortune dans la cuisine où des se se trouvait un petit 
PARA EN REDANs la he eut pièce que les trois 
M de der pour ent Pet AU pou ve pat 
guéntité ‘de branches sèches, amasstes Dieu sait comment 


. D 
36 LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAM 


qui leur servaient à faire du feu dans le poêle rudimentaire 
de Se . avec eux pour nee 2 Fe 
pièce. Elle était dépourvue de lit. En fouillan lans ee cave 
— il y en avait une pour quatre logements — je déCOnvrI 
plusieurs objets hétéroclites : un battant de porte à moitié 
pourri, quelques bûches, des coussins en peluche, tous crevés 
et en loques, que je réussis à assembler tant bien que mal 
pour faire une couche, à vrai dire fort rudimentiaire. Le tas 
de bois à brüler fut transféré dans la première chambre. 
Un fois mon installation achevée au mieux de mes res- 
sources, nous tinmes conseil. Encore iout ému, je racontai à 
mes compagnons Ce qui m'était arrivé depuis mon départ 
d'Oetz jusqu'à mon arrivée à Bärenkeller, Tous trois m'écou- 
taient avec attention. Lorsque j'eus terminé, ils se regardérent 
entre eux, puis, comme s'ils s'étaient donné le mot, ils éclatè- 


rent tous de rire. Etonné, je les regardais, 


ne sachant que 
penser. 


— Avoir la chance que vous avez 


trouver le moyen de se plaindre. Mais c’est insensé ! Mihal- 
Covicz, racontez donc au général l’histoire du Scheiss-Kübel ! 

Tous trois s'étaient connus 
Wäüster donnait l'impression d’ê 
C’est par hasard qu'il était 
n’était pas diplomate de carrière. Il 


eue, me dit Wüster, et 


ses premiers mots, je ce 
personnages occultes inistre allemand des Affaires 
étrangères, l’un de ceux H 
catholiques, 
ricaines, Néanmoins, il f 
Souciance délicieuse, et 
rien à se reprocher, 
Hellenthal étai 
Carrière, homme 
quiétude Ja plus vive 
il avait été Consul gé 


d’une in- 
air de quelqu'un qui n’a 


il avait 
Pour lui servir en 
amiral Horthy avait 
dans un château de 


maire d Hongrie 
é itre de céré i ; 
té en effet inté monies, I, 


EE 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 39 


Mihalcovicz était lui aussi diplomate de Carrière, Jusqu'à 
Jentrée en guerre de son pays, il avait été conseiller à 4a 
Jésation dé Hongrie à Moscou, puis ÉONSNLE Munich, bien que 
ayant jamais reçu lexequatur des autorités allemandes. 
n’a 


Amenés une nuit à la prison d’Augsbourg avec d’autres 
sonniers, ils avaient été jetés dans les cellules. La leur était 
pre ES par cinq détenus, parmi lesquels Frick, ancien 
LES ae VIntérieur et «Protecteur» du Reich en Bohème. 
rte t se recroqueviller sur le sol, dans l’ombre, serrés les 
ee ee les autres. Les cinq autres, que les ténèbres rendi- 
Le ee pe jusqu'au matin, essayaient de dormir sur les 
rent ee la cellule, ou par terre, tout contre eux. Ung 
pos insupportable les prit à la gorge, mais il leur était 
em St impossible d'en déceler Vorigine, S’adossant à 
Re la tête enfouie entre les genoux pour tenter 
Rene à l’odeur, ils essayèrent de s’assoupir. 


: 2 PL a 

Le lendemain ils purent se faire une idée assez DS de £ 

- i 1 tendit par 
Î 1 la prison leur 
situation. Le Wachtmeïister es re detente. 
Î ou ur, 

e de la porte, qui ne p rie tu 
D ient = fer blanc contenant un liquide ee ce 

> ÿ . « Tr: 
Ste S et une boule de pain pour eux huit. Dès . Ds : 
: i éc 
rayons Ft jour, les-nouveaux ER Se 

l i i it. 
ui les incommoda 

rce de la puanteur q Le 
. au à excréments. Vieux et rouillé, les parois Rs 
FE un? fois par jour, 

i i tait vidé qu’une seule fois p 
Vurine, il n’était vidé q . Fe 

i ine et d'exc 

là en permanence, rempli d’ur 


veaux venus 
N'ayant pas mangé depuis longtemps, = Le nant 
firent de leur mieux pour oublier le ES ere 
e jus Ê 5 
= és i érent d’avaler ee 
eux fermés ils tent : ENT So 
re Is ne purent y parvenir, tant leur Pau irait 
de dégoût et ils versèrent le tout dans le Lee À tbe 
Re oût qui leur restait collé au go - te qui leur 
ee S économiser les quelques ar ere See 
er. Pour F LAS 
se aient ils fumatent à Hour fe Ee en n’en aspirant 
At  circulait de bouche en ere $ soi 
cigarette Lo : 
nsuite 
qu’une bouffée et la passant € 


j ur les trois 
rassée de paille po : 
; une brassèe SERRES TT 
Re ; ien ministre de ! 
Le Wachme ji en sa qualité Se DS les PTS 
nav IL a es attributions l'adminisira 
rieur avait eu dans se 
du Reich, s’exclamait : 


ris en 
istât de telles prisons 


i ’il ex 
Jamais je n'aurais Cru qu il 
Allemagne | 


» 
40 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


s it ironiquement le Wachmeïster, les gros qui 
ont DE et ont eu tout le temps d’y mettre 
ee Hellenthal et Mihalcoviez, restèrent six jours à Ja 
prison None six jours au bout desquels ils furent sur le 
point de perdre l'espoir de jamais en sortir avec toute leur 
raison. £ 

L'ange libérateur leur apparut sous les traits d ES solide 
G. L aux allures de cow-boy — du moins autant qu 
puisse ressembler à un cow-boy — lequel les fit grim 
leurs bagages, dans une jeep. 

— Lets go 1 L 
bâter. 


Tandis qu’ils roulaient, leurs sentiments étaient 
entre la joie d’avoir échappé à l’enfor de la prison d'Augsbourg, 
et la peur de l'inconnu. Ils débarquèrent au S.A.I.C. de’ Bären- 
Keller. Par Comparaison, leur nouveau domicile était un véri- 
table paradis. 

Le malheur, comme le bonheur d’ 
récit des aventures passées dé mes con 
ricaine de la rééducation dé 
encore m'indignait du traiteme 
soumis ces derniers jours, 


un ange 
per, avec 


ets go ! leur criait-il pour les inciter à se 


partagés 


ailleurs, est relatif. Au 
disciples à l’école amé- 
mocratique, moi qui naguère 


nt inexplicable auquel j'avais été 
je remerciais à 


2 Subir les cons 


équences, 
lequel on l'avait fourré 


. Devons- 
À Sommaire des prin- 
> au Contraire, une Conception 


* l'application so 
où bien 


PAT 


opter rene nee E 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 41 


dénaturée de la démocratie? Ni Jun 
jutôt l'effet de l’accaparement spirituel de ces mêmes prin- 
L. es démocratiques, dont les Américains avaient fait leur apa- 
Ré exclusif, et qui leur procurait le double avantage de béné- 
icier entre eux et pour eux seuls d’une Position élevée et 
ns exclure les autres, Cette manière de considérer Ja démo- 
es explique à elle seule laberration avec laquelle Jes 
ere traitèrent tout le monde en Europe, avec bien 
ee des circonstances aggrayantes Pour les nazis — ou 
ceux qu'ils supposaient tels. 


Tel fut le cas par exemple du régent de Hongrie, Fra 
Horthy. Les autorités allemandes, le considérant comme un 
traître, l'avaient interné en Bavière ee sa famille, au château 
de Weilheim. Il y était cependant traité selon son rang, Hellen- 
thal, qui avait été détaché par les autorités allemandes ne 
de fe mous racontait que Horthy avait été entouré tout 5 
temps de sa captivité des soins les plus attentifs, ne es 
de rien, tout étant mis en œuvre pour que son confo 
le plus grand possible, 


ni l'autre, mais bien 


Hoïrthy, et avec lui tous les siens, furent Se = 
de cette captivité, sinon agréable du moins ee 
larrivée en trombe de plusieurs jeeps qui. ue  — 
le château. de Weilheim, et d’où descendirent les 
teurs ». 
- Hona Horthy, veuve de Miklos Horthy; fils du Se ee 
Sur le front, était descendue sur le seuil pour SE UE 
ouverts — sa fougue juvénile . bien connue 
américain qui s’avançait vers elle. == 

A ne l'offre qu’elle fit aussitôt de nee AE 
infirmière dans une formation de ne red <E 
Pour l’heure quelque peu déplacée. Le capitai 


bourru, sans même desserrer les rs : = 
— Thanks ! We have our own sr Sr 
On s’imagine aisément la stupeur Se ème dé Jon à 

n'avait encore jamais rien dit qui ressemblà 

semblable appréciation. RS RE 
Horthy fut ensuite invité à LS ET stCuR 

fut emmené sans qu'aucune explicati conduisait-on ? 

cussent été données aux siens. Où Le té affecté, comme sil 
Interné à Bärenkeller, il he = Block X, House Y, 

s'était agi d'un détenu ordinaire, à 


lises, puis il 
e indication 
Mystère. 


——_———_——_—_ 


ins.» 
(1) « Merci. Nous avons nos puta 


1h77 : SA 
42 LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAM 


Ce: tout comm 
Room quelconque; et abandonne a son sort, (o] e 
à Z, 


n'importe lequel d’entre nous. = 
1 4 
A lui de se débrouiller comme il le pouvai 


Un homme de son rang, et âgé de plus de 70 ans! 


La direction du camp de Bärenkeller avait été confiée 
à un commandant d'origine Tchèque. Pour mener à bien 
« l'instruction > des causes des détenus, il avait à sa dispo- 
sition tout un état-major C.I.C. qui comprenait, en dehors de 
quelques sous-lieutenants, un nombre considérable de sergents, 
caporaux et soldats. C’est à ce CG.I.G, qu'il appartenait de 
mener les « enquêtes ». En outre, un bataillon de Portoricains 
assurait la garde du camp. Certains d’entre eux, fort rares, 
prenaient cette mission au sérieux, mais la plupart s’ennuyaient 
à mourir. Afin de passer le temps lorsqu'ils étaient de garde 
autour du camp ou entre les blocks, ils tiraient en l'air dans 
le vide, pour s'amuser, où bien visaient les oiseaux qui s’aven- 
turaient au-dessus du camp. Bientôt, les relations que nous 


avions avec ces enfants de la nature, au demeurant for 


t sym- 
pathiques, all 


aient devenir extrêmement cordiales, IIS $e fai- 
saient forts en effet de nous approvisionner en journaux amé- 
ricains — ce qui était « streng verboten >» — ou en cigarettes. 
En échange, ils acceptaient les objets les plus hétéroclites que 
les détenus pouvaient encore découvrir dans leurs bagages, 
pourtant allégés par tant de contrôles purificateurs. Certains 
de ces soldats « américains » avaient jusqu’à 3 et même 
4 bagues au même doigt, acquises à la suite de laborieux mar- 
Chandages à la fenêtre d’un block, ou tout simplement « libé- 
rées », si l’occasion s’en était présentée. Le procédé était extré- 
mement simple : sous un prétexte quelconque, pour un appel 
ue Ée OCCupants d’un block recevaient l’ordre de 
Sorur, €t pendant que les déte étai igné 
leurs bagages ao noie ee Ce re 
après plusieurs expériences du mé Se it 
eme genre, chacun trouvait 


un mayen ou un autre de mettre à J’ : »: ETES 
Plus. précieux. abri ce qu’il possédait de 


Nos sympath 


iques Portoricains 
Chantaient, criai 


Re insouciants et délurés, 
Free ent, sifflaient, dansaient, de jour comme de 
à à ATEE TE 5 

: person S s'inquiéter de la façon 
é 3 + Parfois, certains jouaient 
0$ fenêtres, Utilisant la crosse de leur 
les cailloux. 


nn 


dirigeants les plus importants du If: Reich, civils 
étaient emmenés en € promenade » un à un, par 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAm 43 
Les agents du C.I.C. travaillaient, eux, d’arrache-pied. Les 
Ou militaires, 
un sergent ou, 


parfois, un sous-lieutenant, et c’est par eux qu'ils étaient inter, 


rogés. Des maréchaux, des généraux, d'anciens chefs d'armée 
ou même de groupe d’armées, des ministres, des secrétaires 
d'Etat, des diplomates étaient harcelés pendant des heures 
durant par des agents sulbaternes irresponsables qui exigaient 
d'eux les détails les plus insignifiants sur leur activité passée. 
Ceux dont le tour n’était pas encore arrivé contemplaient avec 
étonnement, de la fenêtre des blocks, ces groupes de prome- 
peurs insolites, n’arrivant pas à comprendre comment i] $e 
faisait que les Américains n'aient trouvé personne de plus qua- 
lifié pour discuter des opérations de l’ancienne armée alle- 
mande et de l’activité de ses chefs que de simples sergents, 
quelquefois des sous-lieutenants, lesquels, pour géniaux qu'ils 
auraient pu être, étaient néanmoins totalement incompétents en 
la matière, ce qu’ils laissaient d’ailleurs voir à la facon dont 
ils menaient les interrogatoires. 


— I] ne faut pas faire attention à leur grade, disaient 
certains. Ys n’en ont pas lair, continuaient-ils sur un fon 
qu'ils voulaient mystérieux, mais ce sont de grands spécialistes 
des services secrets américains. 


Chacun de nous attendait avec impatience d’être - 
en € promenade ». Nous étions assez naïfs pour croire qu'aus- 
sitôt après l’interrogatoire nous serions remis en liberté. Nous 
nous enCouragions réciproquement : 


« Les Américains sont peut-être bizarres, mais, none 
ils respectent les droits de l'individu. Hs = ne 
jamais personne en prison arbitrairement. pès qUERNOES se 
été interrogés, et si vraiment ils n’ont rien à nous es 
is nous relâcheront et le lendemain nous serons de re 
chez nous. » 


Entre temps nous travaillions à rendre SR 
commun un peu plus confortable. Chaque matin, nus 
distribution de l'une des deux rations È | Se du sur- 
touchions quotidiennement, nous recevions à rec lequel nous 
veillant de notre block, € der kleine Jude », ses avait une 
nous entretenions toujours fort te avec lequel il 
Sympathie toute particulière pour Miha LES à Sinquiétait 
pouvait parler hongrois, sa langue LS SE tel 
fréquemment des possibilités d’affaires qu? né la paix serait 
lement y avoir plus tard, en Hongrie, a dès que possible. 
rétablie, car il avait l'intention d'y retourne 


44 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


__ Evidemment, nous disait-il, l'Amérique m'est ne au 
mais, là-bas, je ne suis qu'un pauvre « kleiner Ju >. Que 
Re Los plus haut comique de l'entendre dire et 
répéter : Ich bin ein kleiner Jude, alors que Re. en 
face de nous une espèce de colosse gros et gras taillé à coups 
de serpe. 2 =: à De 

Nous essayâmes à plusieurs reprises, mais en vain, d’en 
tirer un indice quelconque sur ce que l’on pouvait éventuelle- 
ment penser de nous en haut lieu. Il se dérobait toujours et se 
gardait de dire quoi que ce fût qui eût pu nous éclairer à cet 
égard, 

— Jl ne faut pas être si impatient, nous disait-il. Que 
feriez-vous si on vous relàchait ? Rien qui vaille.. Il n’ÿ a rien 
à faire d’ailleurs pour le moment, en Allemagne. Vous êtes 
nos invités, vous êtes logés, nourris ; que vous faut-il de plus ? 
En outre, chez nous, vous n’avez rien à craindre, Nous n’avons 
ni chambre à gaz ni wagon frigorifique. 

Et il ajoutait, bonhomme : 

— Voyons, de quoi avez-vous besoin ? De fil, de savon ? 
Vous n’avez qu’à me le dire et je vous l’apporterai avec plaisir 
dès demain. Nous avons de tout. 

Malheureusement € der kleine Jude » fut bientôt changé 
de service et envoyé aux garages. Ses supérieurs avaient dû 


probablement apprendre qu’il s’attardait à converser avec des 


« nazis ». 


Ce changement survint à Pimproviste et fort mal à propos, 
alors qu’il n’avait pu encore remplir la promesse qu'il m'avait 
faite de me procurer une autre chemise et une paire de chaus- 
settes. Or je n’avais toujours pas de linge de rechange. 

Notre nouveau surveillant était 
précédent, Le « beau John 


sant et Jaid, petit, ventru, 


loin de ressembler au 
Y >» était particulièrement déplai- 


) la face noiraude, les cheveux bouclés 
et toujours Juisants., Il n’entrait jamais dans les locaux occupés 


par les détenus, Quand arrivait heure de « l’exercise ÿ ïl 
donnait, du dehors, 


encadrer, nous gar- 
Le beau Johny veillait à 
e locataires soit isolé et 
e. Lorsqu'un détenu avait 
ce dans un groupe voisin 
Passant, le € beau Johny » 
ible et il lançait alors des 


ail, prêts à tirer. 
ce que chacun des groupes de quatr 
ne puisse communiquer avec un autr 
.TECOnnu quelque ami ou Connaissan 
et lui faisait signe de la tête en P 
entrait dans une rage indescript 


LES PETITS-FILS DE L’'ONCLE SAM 


45 
pordées de jurons qui, loin de nous émouvoir, nous amusai 
au contraire beaucoup. ient 

Un jour, cependant, 
J'aporder, 

— Que dois-je faire de ma chemise ? Jui dise. Elle est 
toute noire maintenant, et, n’en ayant pas d'autre, je ne 
peux même pas la laver. 


— No ather shirt ? fit], perplexe, 
— No. 
— Well! 


Le lendemain, après notre exercise quotidien, 
par la fenêtre une chemise absolument neuve, 


Quelque temps plus tard, tandis que nous nous promenions 
pat groupes, je m’aperçus que le ministre plénipotentiaire bul- 
gare, Belinoff, qui se trouvait dans un groupe voisin, me faisait 
de la main des signes auxquels je ne comprenais rien sinon 
qu'il était question de ma chemise, Ce ne fut que beaucoup 
plus tard qu'il me donna la clé de l’énigme, Il me raconta en 
cffet qu'un jour il avait été surpris de constater qu'une de 
ses chemises avait disparu de sa valise, et encore plus surpris 
de la voir sur mon dos. C’est ainsi que je compris d’où pro- 
venait la belle chemise dont le «beau Johny» m'avait si gé- 
néreusement fait cadeau. 


je ne pus faire autrement que de 


il me lança 


DOS ACER En TC EN INE ET ECICENE ECS LES EUX EN 


- Après avoir vécu de la sorte quelque temps ensemble, tous 
les quatre, nous étions devenus d’assez bons amis. Chacun 
de nous était de service trois jours d'affilée, ce qui consistait 
essentiellement à balayer la cuisine qui nous servait ee 
commune, à faire le feu matin, midi et soir, et à nefioyer la 
cuvetie.et les cabinets. : 

Aucune inspection pour nous déranger, Ou Si Et 
que cela ne vaut pas la peine d’en parler, Parfois, AR se 
arrivait à limproviste. Cest tout juste s'il ne nous € SAR RUE 
<haut les mains». Il fouillait dans nos Ress ee 
valises, à Na recherche d'objets interdits Apres LT 
ciseaux, bref tout ce qui aurait pu ÈS Einstine qu’en 
Nous en avions pourtant, mais nous ne re chiffons sales 
cachette, les dissimulant soigneusement = Rs avait pu faire 
après chaque usage. Par bonheur, MBA : alt toi 
passer à travers tous les contrôles ae SRE” d'une façon 
un jeu de cartes grâce auquel le temps Re ons données par 
relativement agréable. Après quelques SES pas jouer au 
Mihalcovicz à ceux de nous qui ne Sa 


» 
46 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


è ss d’en faire d'in ë: 
bridge, nous eûmes chaque jour tout loisir tes 


minables parties. Re 
moi, le consul hongrois n'avait aucun bagage, 
Se SE étaient heureusement mieux pourvus, 
eee are soigneux, ÉD ERCRERENTENT à fpérgnes 
le plus possible le seul costume qu il RÉEL aussi s fait-il 
confectionné, avec tous les bouts de tissu qui Eee dans la 
maison, des vêtements de fortune dont il n'hésitait pas à 
s’affubler. Nous éclations de rire chaque fois que nous 1e 
voyions enfiler d'anciens pantalons de femme, tout déchirés, 
ou une espèce de robe de chambre multicolore qu'il avait 
cousue de ses mains en utilisant tous les chiffons qu'il avait 
pu trouver çà et là. Le soir surtout, nous faisions cercle autour 
de lui lorsqu'il se préparait à se mettre au lit dans sa tenue 
nocturne. Il ressemblait alors à un épouvantail à moineaux. 


Nous avions lu tout ce que nous avions pu trouver dans 
le pauvre logement : deux ou trois romans policiers de mauvaise 
qualité, quelques bouquins de prières catholiques, un petit 
livre de chansons de soldats et deux au trois brochures dé 
vulgarisation technique. Aussi, lorsque nous réussissions À 
nous procurer, par l'entremise d’un Portoricain, un numéro 
même périmé de « S{ars and Stripes », c'était pour nous jour 
de fête. Pour le lire, nous mettions à contribution ile peu 
d'anglais que chacun de nous possédait. De pareilles occasions 
étaient fort rares, Nous vivions à peu près complètement isolés 
du monde extérieur, et nous étions une proie facile pour 
toutes. les fausses nouvelles qui faisaient le tour des blocks, 
malgré la surveillance des gardiens. Nous nous encouragions 
mutuellement afin de conserver notre bonne humeur, et nous 
nous racontions quantité de blagues et d’anecdotes plus ou 
moins piquantes, plus ou moins drôles, 
avions connus. La politique était bien 


plan de nos préoccupations, mais lorsque 
sur ce terrain, l'harmonie 


sur ceux que nous 
entendu au premier 
nous nous engagions 
qui régnait habituellement parmi 
Mihalcoviez, surtout, faisait preuve 

choquants. Il tonnait et fulminait 


Xcepter aucun. Wüster et Hellenthal 
dire ce déferlement d’invectives 
t renoncé à s’indigner, Ils étaient 


Poids du désastre qui 
à rien ni à personne, 
préférant fermer les yeux et 


s'était labattu sur elle, 
n’attendant rien, n’espé Î 


a ——— 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 47 


se laisser porter par le courant, en pensant qué peut-être la 
providence accorderait enfin au peuplé allemand, dans un 
avenir proche, le bonheur auquel il aspirait, et qüe les efforts 
surhumains ‘accomplis par lui au cours de deux terribles 
suerres mondiales n'avaient pu lui procurer. 

: Les tirades acrimonieuses de Mihalcovicz me faisaient 
bondir. J'étais surtout révolté par leur manque total d’objectivité, 
Je ne pouvais me retenir de attaquer sur son propre terrain. 


— Si-vos sentiments à l'égard des Allemands ont toujours 
été ceux que vous dites (il prétendait en effet les avoir toujours 
détestés) pourquoi, donc lavez-vous accepté d’être envoyé en 
mission en. Allemagne, surtout à une époque où votre pays était 
précisément l’allié de cette même Allemagne ? Logiquement, 
vous auriez dû refuser, 

— J'ai été envoyé de force ! répliquait-il. 

Au fond, il était le type même du diplomate qui ne voit 
dans sa carrière que la possibilité de passer confortablement 
et agréablement la vie, certain qu’il est par avance de bénéficier 
de tous les privilèges dont peuvent se prévaloir les membres 
de cette caste, privilèges auxquels on ne saurait porter atteinte 
sans provoquer immédiatement leur protestation indignée. 


Le sort lui jouait maintenant un tour en le mettant à la 
discrétion de la «démocratie» laméricaine, Plein d’une rage 
ridicule, il en libérait le cours en s’en prenant à ceux qui n’en 
pouvaient mais, c’est-à-dire aux seuls Allemands, qu’il accusait 
d’avoir provoqué le chaos dans lequel avait sombré le monde 
où il évoluait. Non pas tant à cause du chaos lui-même mais 
parce qu’il était contraint de renoncer à tout jamais, semblait-il, 
à la vie agréable qu’il avait menée jusqu'alors, et qui était celle 
d’un diplomate de seconde où même de troisième zone, voué 
du fait de sa médiocrité, et aussi de sa volonté délibérée de 
n'en faire que le moins possible, aux postes secondaires, peu 
Compromettants, ceux-là mêmes qui sont le plus appréciés, la 


vie sans aléa de ceux pour qui les sentiers d’Epicure sont la 
Voie royale de la Carrière. 


—. Les Allemands sont responsables de tout ce qui nous 


est arrivé, ne cessait-il de répéter, eux et leur ridicule méga- 
lomanie, 


— Fort bien, mais pourquoi n’en avez-vous rien dit lorsque 
la Hongrie menait, de concert avec l'Allemagne, une campagne 
pour la révision des traités qui fut, si je ne m'abuse, une des 
causes principales de la guerre ? 

— Cela ne me regardait pas, répliquait-il. Ce n'était pas 
à moi de Je faire remarquer. 


8 LES PÉTITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
48 x 
sait vain de prolonger de telles discussions: Leur retour 
i L ee 
SEA inévitable, étant donné l'incapacité pi Fe 
6 ne « a n . “ : e 
Pons Milhalcoviez de taire son dépit ere que facile 
étai ins ridicule. 
é ible, n’en était pas mo 
ment compréhensible, = 
Wüster était, par contre, un compagnon NE 
écieux. Très adroif, d'esprit alerte, il était toujours capa e 
Redon iracle, l'atmosphère saturée de 
de décharger, comme par mi F 
6 qu’ : Mihalcoviez, en jetant dans la conver- 
l'électricité qu y mettait Mihalco » €I È AL 
dation, au moment opportun, le trait Res + _ e 
Hellenthal, d’un caractère plus réserve, ee C . es 
sujets épineux. Quant à moi, je me reprochais oujours de me 
mêler à des discussions qui, au fond, ne me regardaient en 
aucune façon. Mais tout ce qui révélait un manque de caractère, 
me révoltait, 


Les jours s’écoulaient sans histoire et se ressemblaient à 
peu près tous. Les nuits cependant étaient plus difficiles à 
supporter, Ce n’était pas seulement le manque de confort qui 
était la cause de mes insomnies continuelles, mais aussi les 
pensées qui m'agitaient. Je ne cessais de me tourmenter en 
songeant aux miens, à la santé de ma femme surtout, qui était 
très fragile. Les idées les plus noires me hantaient. J'avais 
quitté ma famille alors qu’elle se trouvait encore sans abri, dans 
un village qui s'était révélé particulièrement inhospitalier et où 
les possibilités de ravitaillement étaient extrêmement précaires, 


même pour les habitants de l'endroit. Ce qui m'irritait, ce 


n’était pas tellement le fait d’avoir été arrêté. J'étais le premier 
à reconnaître que les Américains étaient dans Pimpossibilité 
de savoir, en mettant le pied en Allemagne, à qui exactement 
ils avaient affaire, si tel ou tel homme await commis ou non 
des crimes de guerre, et s’il devait être considéré comme 
dangereux pour la sécurité de leurs troupes où pour l’ordre 
public. Ce que je ne pouvais comprendre, c'était que rien chez 


eux n indiquât la moindre hâte de faire la discrimination entre 
les innocents et les coupables. 
L 

. Plusieurs semaines s'étaient écoulées depuis que j'avais été 
a que personne semblât s'être soucié d’instruire mon 
sus = SAGUre loin de mimaginer que de longs mois passe- 

ntet que j'en serais toujours au même point. Mais, déjà, le 
comportement d éricai ] dt 

es Américains à mon 


, ; égard et à l’égard de tant 
d’autres m’apparaissait comme une absurdité É 
Etait-il donc si difficile de se rensei 


en fant que ministre d gner sur mon activité 
er e Ro i 
j'avais enf umanie à Be 


ï rlin, de détermi si 
reint te , iner 
9% non les lois internationales ou simplement 


 . 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 

49 
humaines ? Comment était-il possible d 
point les régles les plus élémentaires du droit et de Y'h ité 
dont les Amkricains se posaient en champions ? Po ae 
refusait-on, à moi comme à “Hronaieut dans 


à fous ceux qui L 
x se trouvaient d 
mon Cas, à tous ceux que la longue liste d’accusations Me 


contre les nazis he concernait en rien, le plus léger adoucisse 
ment à ma détention, celui que l’on accorde ee 


e méconnaître à un tel 


Ine aux cri- 


-minels endurcis, comme, par exemple, de me permettre de 


correspondre de temps en temps avec ma famille 9 Nous 
narrivions pas à comprendre comment il se faisait qu'après 


tant de longues semaines passées au S. À. L C. Bärenkeller nous 
n’ayons encore vu ni entendu dire que fût venu se pencher sur 
notre cas un seul officier américain d’un grade supérieur à 
celui de sous-lieutenant, en dehors du major qui commandait 
le camp, I semblait que nous fussions abandonnés à la dis- 
crétion des < enquêteurs > subalternes de cet Interrogation 
Center. Etait-ce là une satisfaction d’amour-propre que lon 
entendait donner à ces derniers ? J'avais peine à le croire. Où 
était l'autorité américaine, la vraie ? Se dérobait-elle délibéré- 
ment ? Telle était la question lancinante que je me posais sans 
cesse sans trouver la réponse. 


Enfin, après cinq semaines de séjour à Bärenkeller, Fun 
de nous fut appelé à l’interrogatoire. Un sergent d’origine 
hongroise dont les parents avaient émigré aux Etats-Unis peu 
après sa naissance, mais qui parlait néanmoins assez bien le 
hongrois, vint chercher Mihalcovicz. 

Nous étions très agités et impatients de connaître dans le 
détail les résultats de l’entrevue. Mihalcoviez revint, l'air triste 
et abattu. Le sergent enquêteur lui avait demandé de lui citer 
les différents gouvernements hongrois qui s'étaient succédé 
entre les deux guerres, les noms de leurs dirigeants ou des 
personnalités les plus marquantes, et leur activité. On lui 
avait en quelque sorte demandé de faire un Cours élémentaire 
sur l’histoire de la Hongrie contemporaine, Perdu dans toute 
cette énumération de noms, de chiffres et de dates, le sergent 
avait demandé, de guerre lasse, à Mihalcoviez, de consigner 
tout cela par écrit, 


— 11 ny connaît rien, s’écriait notre gÿmpagnon au comble 
de l’indignation, Il est complètement ignire \ 

Cela ne l’empècha pas de se mettre immédiatement au 
travail, Dès le lendemain matin, il attendait fébrilement Je 
sergent qui devait venir prendre, ainsi qu'il l'avait ee 
le travail demandé, I attendit en vain. Le sergent ne revin 


4 


’ONCLE SAM 
s PETITS-FILS DE L'ON 


LE 
5 he le papier 
mit danse Sas poche.” Z 
: : lus tard. Il se : ue Mihalcoviez 
que cinq jours Lie ’apprêtait à sortir lorsq SV nt 
soigneusement plié et SA discours en hongrois, lui 
Le} 


; fit un long : 
que. Il lui re ee pouvait être portée contre 


it mê s obtenu l’exequatur officiel qui 
Jui et qu'il a Een tire + Hongrie à 
ce Semen Szalasi, disait-il, avait manifes ce 
nr Rfeires étrangères allemandes de pas le lui 
consellie L 
. “sent écouta le tout de l'air le plus attentif. 
nn ndit-il, votre Cas est très clair. 
serai le prendre demain dans la 


à l’atta 
passa à ; 
expliquant qu'aucune ac 


__ Evidemment, lui répo 
Ecrivez un mémoire et je pas 
j ée, ë : 
ie partit et l'on n’entendit plus ee parler de se < 

Mihalcoviez l’attendit pendant quinze jours, au Re Re 
il se rendit enfin à l'évidence. Il se mit alors à “Re ard Fe 
commandant du camp de lettres et de mémoires d une pueri 
effarante, Il s'était mis en tête de prouver aux Américains 0 
lui, Mihalcovicz, était depuis toujours l'ennenti acharné 
Allemands et que les démocraties occidentales. avaient été 
l'objet constant de ses plus vives sympathies. À l'appui de ses 
élucubrations, il allait jusqu’à citer, dans l’un de ses nombreux 
mémoires, le nom et l’adresse de certaines juives de Budapest 
avec lesquelles il avait entretenu des relations qu'il disait 
sentimentales, : 

Lettres et mémoires demeuraient sans réponse. Assurément, 
il n’était même pas venu à l’idée du major d’en lire aucun. 
Mihalcovicz décida alors d'employer les grands moyens: il 
pria le «beau Johny» de dire à qui de droit qu’il avait à 
faire des révélations importantes. 

Dès le lendemain, un sous-lieutenant vint le voir. Mihal- 
covicz l’agrippa par un bouton de sa veste et ne le lâcha pas 
avant de lui avoir dit tout ce qu’il avait sur le cœur, Il parla 
des ‘innombrables mémoires qu'il avait écrits at auxquels 
personne n'avait répondu, de son interrogatoire, du sergent 
qui avait promis de s'intéresser à son cas et qu’on n'avait 
jamais revu depuis. Il conclut en disant qu'il n'avait jamais 
rien commis de répréhensible, etc. 


Le sous-lieutenafif l’écouta poliment et promit de consulter 
son dossier. I revint Je lendemain et dit que le sergent en 
question avait été changé de poste depuis longtemps déjà, et 
qu’à la chancellerie n’existait aucun dossier relatif au cas 
Mibalcoviez, Anéanti, ce dernier regardait le sous-lieutenant. 
n’en croyait pas ses oreilles. Ainsi donc, c'était en pure 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 51 


perte qu’il avait dépensé tant d’efforts à la fois oratoires et 
épistolaires ? 

Il entreprit d'exposer à mouveau son cas au sous-lieutenant, 
mais celui-ci l’arrêta net, alléguant qu’il était pressé. 

— Ecrivez-nous un mémoire, lui dit-il. 

Ps 

En dépit de la surveillance qu’exerçait sur nous le « beau 
Johny», nous n’avions pas tardé à trouver plusieurs moyens 
de communiquer avec nos voisins de block. ous échangsions 
nos impressisons, et les nouvelles pour la plupart déformées, 
sinon erronées, qui nous parvenaient. Nous savions tous à 
quoi nous en tenir sur leur valeur, mais ces nouvelles n’étaient 
pas moins attendues avec impatience et retransmises avec 
diligence. En général, les mauvaises avaient le pas sur les 
bonnes, car elles avaient plus de chances de correspondre à 
la réalité, 

Un jour nous apprimes que certains détenus avaient été 
photographiés avec un numéro sur la poitrine, ainsi qu’on fait 
pour les malfaiteurs, après quoi leur signalement avait été 
minutieusement établi. Au point qu'on avait porté sur leurs 
flches le nombre et l’état de leurs dents. 

Cette minutie dans le détail nous donna le frisson ! Allions- 
nous, par hasard, connaître un régime analogue à celui de 
Sing-Sing ? On citait le nom de ceux de notre block qu’on 
avait traités de la sorte. Il s’agissait de huit fonctionnaires 
supérieurs allemands du ministère des Finances, parmi lesquels 
Reinhard, ancien sous-secrétaire d'Etat. 

Nous ne savions rien de ce qui se passait dans les autres 
blocks. Nous avions bien identifié, au cours de la demi-heure 
quotidienne d’exercise quelques-uns des internés des prisons 
voisines, mais il nous était strictement impossible de commu- 
niquer avec eux. 

Un jour, le groupe des «photographiéss fut embarqué 
dans un camion pour une destination que nous ignorions. Des 
optimistes croyaient savoir que leur qualité de spécialistes 
de l'économie allemande leur avait valu d’être détachés comme 
conseillers auprès des autorités d'occupation. 

€ Tant mieux pour eux », disaient ceux qui restaient, tout 
en s’efforçant de ne pas laisser percer leur envie. 

Deux semaines ne s’étaient pas écoulées qu'arriva læ 
nouvelle : l’un des «spécialistes» était de retour. Il s'agissait 
du directeur ministériel Ebersberger, lequel réintégrait som 
ancien block, son départ du S. A. I. C. Bärenkeller étant dû 
paraît-il, à une confusion de noms. Quelques instants après 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
52 ? = 
Je détail, la relation de 
le camp où il avait été 
dire à peine croyable. 
uement d’y ajouter foi, 


j ai catégoriq où, 
SC refus Late ue 
fier qu'au témoignage de mes y 


us connaissions dans 
de son séjour dans ] 
e relation était à vral 


son arrivée, n0 
son voyage ct 
transféré. Cett 
Personnellement 
HÉRENSE ee Rite 
lle qu’elle It fa ‘ = 
te Re avoir roulé pendant quelques CS - it 
toute allure, le groupe avait été débarqué : e re 
itué près de Ludwigsburg, en Wurtemberg: Is uxent Se 
te dans une pièce où on les invita à ee Re 
complètement. Dès que leurs vêtements et leurs LS es 
été fouillés et soulagés de ce qu'ils contenaient de plus LE : ; 
des soldats américains, armés de matraques en caou “ See 
leur ordonnèrent de se tourner face au mur, les QE es s. 
Cela fait, les soldats se jetèrent sur eux et les matraquèr ent. 
Lorsqu'ils furent las de frapper, ils les-firent se rhabiller puis 
les enfermèrent dans des cellules individuelles. Depuis lors, 
ils étaient conduits chaque jour à l’interrogatoire. 


Ebersberger était dispensé de sy rendre, l'erreur qui 
l'avait conduit là ayant été reconnue ; mais il entendait néan- 
moins les cris de ceux qui y étaient soumis. La nourriture du 
camp était détestable. Ebersberger se félicitait pour sa part 
d’en être quitte à si bon compte et de n’avoir été matraqué 
qu'une seule fois, à l’arrivée. Il n’avait pas eu à attendre trop 
longtemps avant d’être de nouveau transféré à Bärenkeller. 


— Si, pour échapper à cet enfer, on m'avait demandé de 
venir de là-bas jusqu'ici en rampant, je crois que je l'aurais fait, 
disait Ebersberger. 


De tels récits nous faisaient craindre le pire. Certains 
juraient que si pareille aventure leur arrivait ils n’hésiteraient 


pas à frapper leurs tortionnaires, au risque d’être abattus sur- 
le-champ. 


Dans tous les camps où j'ai été interné par la suite, se 


trouvaient beaucoup de détenus qui avaient été battus, mais 


je ne sache pas que l’un d’eux ait jamais riposté.. 


Des transferts avaient lieu à peu près chaque jour, mais 
aul ne pouvait savoir le lieu de destination de ceux qui en 
étaient l'objet. Les personnalités allemandes les plus représen- 
tatives avaient depuis longtemps été regroupées ailleurs. Par 
contre, chaque jour il en arrivait d’autres. Ce va-et-vient 
continue] nous inquiétait, et à mesure que l’espoir d’une libé- 
ration prochaine s’amenuisait, notre crainte d’être transférés 
à Ludwigsburg, ou dans Un camp semblable, grandissait, 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


53 


7 
LE] 


Puis ce fut au tour de Wüster d’êtr 
rogatoire, L’Américain qui le questionna é 
nommé Steward, 


€ convoqué à l’inter- 
tait un sous-lieutenant 


Le premier jour, Wüster revint tout décontenancé, Il était 
tombé sur un plus malin que lui! Steward lui avait demandé 
des détails sur son activité en Italie. 

— Quand êtes-vous allé pour la dernière fois 
lui avait-il dit brusquement, 

Wüster dit une date, 

— Et vous n’y êtes jamais retourné depuis ? 

— Jamais. = 


à Naples ? 


. ul 
— Vous mentez, fit calmement Steward. Je sais de source 


sûre que vous y êtes retourné en compagnie d’une femme qui 
n’était pas la vôtre, 


C'était exact. Wüster en resta bouche bée 

— Diable, se dit-il, avec celui-là, inutile de jouer au plus 
fin, Il va falloir lâcher tout le morceau. 

C'est d’ailleurs ce qu’il fit et Steward lui en sut gré. 

Le lendemain, l'Américain vint à nouveau chercher Wüster 
et ils partirent en « promenade ». Au cours de la nuit, Wüster 
avait préparé un plan. La tactique qu’il avait adoptée consistait 
à essayer de découvrir un point faible quelconque chez Steward, 
puis de l’exploiter à fond. 

— Ça y est! s’écria joyeusemént Wüster à son retour. 
Maintenant je sais comment m'y prendre. Il aime la chasse ! 

I ne nous dit mot de l’interrogatoire lui-même. Il s’enferma 
avec Hellenthal et, jusque tard dans la nuit, nous les entendimes 
discuter à voix basse dans leur chambre. Mihalcoviez et moi- 
même ny ayant pas été admis, nous ignorions ce qui avait 
été convenu avec Steward. Ce ne fut qu'après son troisième 
interrogatoire que Wüster arriva triomphant. 

— Cest fait, nous dit-il, je me suis arrangé ayec lui. 
Pour peu qu’il tienne sa parole, je l'ai dans ma poche, 

Wüster, en apprenant la passion de l'officier pour les 
armes de chasse, lui avait confié qu'il avait lui aussi, en sa 
qualité de chasseur, une importante collection de fusils dont 
certains étaient fort rares. La pièce principale de sa collection 
consistait en une arme que Hitler avait eu l'intention d'offrir 
à Franco, lequel était également, selon Wüster, grand chasseur 
devant l'Eternel. À la suite de circonstances sur lesquelles 
il n'insistait pas, ce fusil, au lieu d’être offert à Franco, était 
entré en sa possession à lui, Wüster. 

L'Américain, alléché, lui demanda où se trouvait cette 


À D 
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


54 
t alors que Wüster commença son petit mar- 
en ce qui le concernait, à donner à 
lement le fusil de Franco — ou 
toutes les armes qu’il possédait. 
qu’il désirait savoir, Tépon- 
lui poserait, honnêtement et 


ons qu'il à 
Américain aurait la bonté de se 


merveille. G’es 
chandage. Il s’engagea; 
zofficier américain non seu 
tel — mais encore 


rétendu : 
# il lui révélerait tout ce 


En outre, 
drait à toutes les questi 
: SS à 

sans détour. En échang . e : £ é 
convaincre du fait que lui, Wäüster, bien qu'ayant agi en de 
nombreuses circonstances selon les instructions des « bonzes » 
était, au demeurant, un homme 


aazis, dont il avait la confiance, 1 E 
parfaitement correct, qui n'avait fait qu accomplir son devoir 


d'honnète fonctionnaire subalterne, 

Steward, pressé d’entrer en possession de la superbe col- 
Jection, déclara en retour qu'il n'avait pas le moindre doute là- 
dessus. Et comme aucune affaire sérieuse ne saurait être 
conclue sans confiance réciproque, Wüster donna à Steward, 
en même temps que son adresse, un petit plan des lieux, 
où était indiqué d’une croix l'endroit précis du jardin où 
avaient été enterrés les fusils, 

Steward s’y rendit sans perdre un instant. Le soir même 
il était de retour. 

Le lendemain matin, Wüster eut le plaisir de recevoir des 
mains de Johny une valise pleine de linge et d’affaires per- 
sonnelles, ainsi qu’une lettre de sa femme, le tout rapporté par 
Steward. Il rayonnait de joie. Mais à mesure qu'il lisait la 
lettre sa mine s’allongeait. Il se contint un moment puis il 
éclata : 

— Himmelsakrament ! Maudit gangster ! 

— Qu'y a-t-il ? Qu'avez-vous ? | 

— Il m'a volé le cognac que ma femme m’envoyait. 

Nous éclatâmes tous de rire. 


Wüster, la persuader de garder les flacons qu’il ne pouvait 


en eû ientÔ 
mes bientôt la preuve : comme il ne parvenait pas à 


se 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 55 


remonter les fusils, il envoya chercher Wüster afin Gue ce der- 
nier l’aidât dans cette tâche délicate, et, pour le remercier, lui 
offrit un Verre de son propre cognac. Mais la nature Humaine 
est ainsi faite que Wüster, loin de Jui savoir gré de ce geste 
généreux, se répandit en propos acerbes à l’égard de V’Amé- 
rique et des Américains. En petit comité bien entendu, c’est-à- 
dire entre nous. L’arôme du bon vieux cognac français, loin 
de l’apaiser, l’avait mis dans un état d’excitation extrême. Sa 
colère était vraiment belle à voir. 


Cet incident, qui nous avait amusés, avait bouleversé si 
profondément Wüster qu’il en tomba malade. Pour être plus 
précis, il eut la colique. Le médecin du camp, un civil israélite 
allemand récemment libéré d’un camp de concentration, se fit 
prier quatre ou cinq fois avant de se décider à le venir exa- 
miner. 

—— Vous avez la diarrhée ? Mais c’est terrible cela, fit-il, 
ironique. Et il s’en fut. 

Un peu plus tard, Johny, avec un petit sourire en coin, 
lança par la fenêtre à Wüster, pour tout remède, un volumi- 
neux rouleux de papier hygiénique. 

Quant à Steward, depuis qu’il était lheureux possesseur 
d’une superbe collection d'armes de chasse, il n’avait plus 
donné signe de vie à son généreux donateur. Après avoir 
attendu quelques jours sa visite, Wüster se décida à lui écrire 
une lettre lui rappelant leurs conventions. Mais Steward se 
faisait tirer l'oreille. Wüster restait des jours entiers à la 
fenêtre, guettant son passage. Il l’aperçut enfin. Steward, pressé, 
-certifia qu’il avait envoyé un rapport à ses supérieurs, en leur 
recommandant de libérer notre compagnon. Ce dernier laissa 

encore s’écouler quelques jours, puis il écrivit une nouvelle 
et longue lettre qui resta sans réponse. Le temps passait, mais 
non l’énervement de l’ex-consul général. 

— Et puis, tant pis, dit-il un jour. Tous ces fusils étaient 
devenus inutiles. Il est interdit aussi bien d’en avoir que de 
s’en servir, et Dieu sait jusqu’à quand ! 


‘ 


Après qu'Hellenthal eut été lui aussi interrogé et que, son 
cas ayant été déclaré sans intérêt, une prompte libération lui eut 
été promise ainsi qu’à tant d’autres, je fus convoqué à mon 
tour. Cela faisait huit longues semaines que j'attendais au 
SA.I.C. PBärenkeller, tout en rongeant mon frein, l’occasion de 


pouvoir enfin exposer mon Cas. 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


Le sous-lieutenant de la VI armée, auprès de qui je fus 
= : “clara dès d’abord qu'il ne faisait pas partie 
Introdmbene CE Cette précision fournie, il 
du SA.I.C. mais du Headquarter. UT 15 te 
me demanda les détails les plus precis et-les-plus=HInutIeux 
tant civile que militaire : mon nom; celui de 
mes parents, lieu et date de naissance, étydes et DRE ae 
d'entrée à chaque école, mes grades dans 1 armée roumaine, 
dates d'avancement, détachements de services, mème ceux 
remontant à trente ans, des Mémoires militaires que J'avais 
publiés, leur titre, leur sujet, leur contenu, etc. Nul DSAUCHR 
pu mieux que lui couper des cheveux en quatre. Il avait déjà 
noirci d’innombrables feuilles de papier, sa main tremblait de 
fatigue. Tout en guettant le moment où il serait pris de Ja 
crampe de l’écrivain, je me demandais à quoi pourrait bien 
servir ce fatras, cette accumulation de détails, pour la plupart 
insignifiants. Mais il écrivait de plus belle. 

Nous en étions à la période durant laquelle j'avais rempli 
les fonctions d’attaché militaire en Turquis (1935-1938). 

_—— Comment se fait-il que vous ayez été nommé attaché 
militaire à Ankara ? : 

= Vous m'en demandez beaucoup C'était probablement 
une récompense. L’état-major roumain envoyait en général 
comme attachés militaires les officiers les mieux notés. 

— Quelle mission spéciale avez-vous eue à remplir ? 

— Aucune, Mes attributions étaient celles de tous les atta- 
chés militaires de n'importe quel pays. 

— Pourquoi avez-vous été nommé ensuite à Berlin ? 

— Probablement pour les mêmes motifs. Peut-être aussi 
parce que je savais l’allemand, chose assez rare parmi les offi- 
ciers roumains. J'avais fait jadis des études à Berlin. 

— Tiens ! : 

— Cela n’a rien d’étonnant, et j'en ai fait également en 
France. Les petites nations ont toujours eu pour habitude d’en- 
voyer certains de leurs officiers approfondir leurs connais- 
sances militaires dans les grandes écoles étrangères, ici ou 
ailleurs, selon la mode du moment. 

— Vous avez été ensuite nommé ministre de Roumanie à 
Berlin. Comment l’expliquez-vous ? 

— Ce poste était devenu vacant, ét aux Yeux du gouver- 
nement roumain jétais le plus indiqué pour l’occuper. 


me Mais pourquoi justement étiez-vous considéré comme le 
plus indiqué ? 


sur ma carrière, 


= Je ne saurais vous répondre clairement. D'abord, je me 
trouvais sur place. Ensuite, toute modestie mise à part, on me 
lugeait seul capable de remplir cette difficile et délicate mis- 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 57 


sion qui Consistait à représenter mon pays à Berlin pendant la 
guerre. Je l’ai d'ailleurs acceptée avec ficrté dans Vespoir d’agir 
au mieux des intérêts de ma patrie, et d’être à la hauteur du 
poste qui m'était confié, En outre, un soldat n’a pas à choisir. 
Il fait ce qu’on lui dit de faire, le plus scrupuleusement possible 
et en prenant garde de porter atteinte à l'honneur de son pays 
et au sien propre. 

Le sous-liéutenant, nez baissé, écrivait, écrivait... 

— Jusqu'à quelle date avez-vous été en fonctions ? 


— Jusqu'au 23 août 1944, date de l'effondrement de la 
Roumanie. 

— Qu’'avez-vous fait ensuite ? 

— J'étais dans l'impossibilité de quitter l’Allemagne. J’y 
suis resté comme simple particulier. 

—— Pourquoi n’êtes-vous pas rentré en Roumanie ? 

— Pour plusieurs raisons. D’abord, la question ne se posait 
pas, car la Roumanie était isolée et coupée du reste du monde 
par les troupes soviétiques. En outre, étant donné le nouvel 
état de choses qui régnait dans mon pays, il était impossible 
à quiconque de déterminer en bonne justice et en toute impar- 
tialité quelle était exactement sa position personnelle au 
regard de la loi. Enfin, last but not least, j’étais profondément 
révolté par le comportement des nouveaux dirigeants de mon 
pays, auxquels je reprochais, non d’avoir mis fin à une guerre 


“absurde, mais d’avoir du jour au lendemain retourné leurs 


armes contre l’allié de la veille. Peut-être ai-je tort, mais je 
continue à penser qu'un tel revirement est déshonorant. 

= Fin août 1944, un prétendu gouvernement national rou- 
main fut constitué en Allemagne, En avez-vous fait partie ? 

= Non ! Les autorités allemandes me demandèrent à 
maintes reprises de prendre la tête de ce gouvernement ou 
tout au moins d'y participer. Mais j'ai toujours refusé énergi- 
quement, 

— Pourquoi ? 


= Pour des raisons bien simples. Si les exigences de Ia 
conscience individuelle, et celles de lPhonneur d’une nation, 
qui pour moi sont des impératifs universels et absolus, ne 
me permettaient pas d'approuver l'attitude des nouveaux diri- 
geants roumains, je ne pouvais pour autant accepter de colla- 
borer avec ceux qui, pour une raison ou pour une autre, se 
trouvaient en guerre avec mon pays. Mon opposition n'étant 
pas basée sur les raisons qui étaient celles des autorités alle- 
Mmandes, je tenais à ne plus rien avoir de commun avec le 


58 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
gouvernement allemand. Je désirais essentiellement que mon 
aititude ne puisse prêter à aucune équivoque. ll me fallait donc 
ne donner aucune prise au soupçon d’avoir agi en TUE mon 
intérêt personnel. Or ce soupçon aurait été justifié si j'avais 
accepté de collaborer avec les Allemands. 

— Qu’'avez-vous l'intention de faire lorsque vous serez 


remis en liberté ? 

__ Atiendre que les choses reprennent leur cours normal, 
puis retourner en Roumanie, 

_— Cela sera bientôt possible, selon vous ? 

__ Je le souhaite, c’est tout ce que je peux faire. 

__ Vous avez raison, dit le sous-lieutenant. Nous mêmes 
ignorons tout de ce qui se passe là-bas ! Mais comment comptez- 
vous vivre en Allemagne ? 

__ Ma femme est d’origine allemande. Elle a de la famille 
en Allemagne. Nous serons aidés jusqu'à ce que je trouve 
une situation, 

—— Auriez-vous de l'or, par hasard ? 

— Non. 

L’interrogatoire était terminé. Avant de me congédier, le 
sous-lieutenant me prévint qu'il ne lui appartenait pas de pren- 
dre une décision à mon sujet. Cétait de la compétence des 
autorités supérieures auxquelles il transmettrait un rapport dé- 
taillé, 

— Ils ne vont pas tarder à vous relâcher, me disaient tous 
ceux auquels je parlais de mon entrevue avec l'officier amé- 
ricain, 

Je me sentais envahi d’une tristesse sans nom. Après tant et 
tant de semaines passées dans l'attente fébrile de ce fameux 
interrogatoire, certain que j'étais que la fin de mon absurde 
détention devait en dépendre, j'avais pris brusquement et plei- 
nement conscience de son inutilité. À aucun moment je n'avais 
eu limpression qu'il eût pour objet de permettre enfin à ceux 
qui me retenaient en prison de statuer en connaissance de 
cause sur mon cas. Il ne constituait, en réalité, qu'une simple 
formalité administrative. 

Petit à petit s’insinuait en moi l'idée décevante que je 
n'étais qu'un numéro quelconque dans une masse immense, 
constituée non pas dans le but de rassembler en un même en- 
droit des cas particuliers en vue de leur instruction puis de 
leur solution, mais tout simplement parce qu’elle cadrait avec 
la psychose qui, depuis longtemps déjà, par voie de propa- 
gande, et tout spécialement aux Etats-Unis, s'était emparée de 
lopinion publique, et dont la conséquence immédiate et brutale 
était de faire parquer, tels d'immenses troupeaux, des centaines 


Rene. à. - 7 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 59 


et des centaines de milliers de gens sur lesquels planait, vague 
et confuse, l’accusation de culpabilité collective. Mis à part cer- 
fains cas que les lois les plus élémentaires du droit interna- 
tional, ou même de la simple humanité; suffisaient amplement 
À stigmatiser, et de la façon la plus sévère, la grande masse des 
détenus était constituée par les victimes de cette psychose de 
la culpabilité collective, qui restera dans les annales de l’his- 
toire comme la plus absurde de toutes les absurdités histo- 
riques. Les uns avaient été arrêtés en tant qu’anciens fonc- 
tionnaires de l'Etat, d’autres parce qu’ils avaient été militaires. 
Le plus grand nombre parce que leurs idées politiques avaient 
été décrétées criminelles par la « démocratie ». D’autres enfin 
se trouvaient internés uniquement parce qu’ils étaient nés 
Allemands, Roumains, Hongrois, etc. ÿ 


% 
++ 


Notre logis devenait de jour en jour plus habitable, Wüs- 
ter était un cuisinier fort acceptable, ce dont il n’était pas peu 
fier. En furetant dans la cave, il avait découvert un sac de 
pommes de terre dont beaucoup avaient germé où étaient 
devenues noires, Il n'empêche que cette découverte constituait 
pour nous un événemnet particulièrement agréable. Nous 
échappions ainsi pour un temps à la monotonie des rations 
militaires, et les talents culinaires de Wüster avaient mainte- 
uant l’occasion de s’exercer à loisir. Il y avait évidemment peu 
de façons différentes de combiner la viande hachée ou le fro- 
mage en conserve avec les pommes de terre. Nous n’en appré- 
cièmes pas moins les quelques variations qu'elles permirent 
d'apporter au menu, Il faut dire que nous avions tous un solide 
appétit. Après d’interminables pourparlers avec les Portoricains, 
nous avions réussi à obtenir de certains d’entre eux qu'ils nous 
lancent Par la fenêtre quelques légumes cueillis dans le petit 
jardin attenant à chaque block. Comme la demande était grande 
= Nous m’étions pas les seuls à avoir recours à leurs services — 
Comme d’autre part les jardins avaient été envahis par les 
herbes et que toute récolte a des limites, c’est bien rarement 
que nous recevions un navet, quelques radis ou un pied de 
rhubarbe, N'importe, ils étaient les bienvenus et nous les dévo- 
TIonS sur l’heure, sans même les faire cuire. Par malheur, des 
concurrents fort sérieux firent leur apparition et notre appro- 
Yisionnement en crudités s’en trouva fort compromis. Il s'agis- 
sait d'un groupe de quatre détenus qui avait à sa tête un cer- 
tain von F.. Ils avaient été installés dans le meilleur apparte- 
ment du block voisin du nôtre, et, outre qu'ils étaient excep- 


LES PETITS-F 
FILS DE I/ONCLe 


60 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
SAM 
i isés à te la journée, ils. ; : : : ä 
tionnellement autorisés see promener tou a ie 2 de aitu papier, en ee 
pouvaient également cueillir à loisir ce qui poussait dans les: leur ordre, la liste des sujets que TRE moires, Voici . 
ils jouissaient intriguaient fort _— Paccession au pouvoir du = Water: : 
arécha] A 
: ntonesco 
SC, ses 


jardins. Les privilèges dont 
les autres détenus. 
_— Misérables! canailles ! proférait-on à leur adresse, en = 
nt toutefois bien garde que ces aménités ne franchissent 
nfermés. 


causes, ses origines, 
— Ja participation de la Roumanie À ; 
Russie. 2 Buerre contre Ja 
— les conventions économiques rouma 
nature, leurs effets, ue 
— la mission militaire allemande en R 
son activité. 
J'avais des crampes au poignet à force d'é 


: A : écri » < 
mis dans ces mémoires tout ce que je savais ue J'avais 
ernant ces 


questions, rappelé les causes, décrit lés effets. Je pensais mo 
était de mon devoir de montrer sous leur Vrai a qu'il 
détails du drame vécu par la Roumanie, et de Les e certains 
toutes les confusions qui en : P es égager de 

- TR avaient déformé l’image, J’es érai 
‘en oufre que ces mémoires me vaudraient de Foutote Fes 

i A LS re Tr 

de certains aspects peut-être litigieux des événements auxquels 


prena 
les murs derrière lesquels nous étions e e 
a emandes, leur 


Cette belle indignation provenait-elle seulement du fait 
que lon soupçonnait chaque jour davantage le groupe F.. oùmanie, ses buts 
de « travailler » avec les Américains, où bien était-elle ; 
due aussi au tort que les « traîtres » faisaient aux autres pri- 
sonniers en détournant à leur profit poireaux, navets, radis et 
autres légumes ? Le premier de ces griefs se trouva renforcé 
du fait que Sieward — connu pour être l'agent le plus habile 
de tout le C.I-C. Bärenkeller — s’occupait maintenant exclu- 
sivement du groupe des privilégiés. I1 était constamment chez 
eux, et on l'avait vu entrer à la tombée de la nuit dans leur 


block, les bras chargés de bouteilles de cognac — sans doute ï] iférai 
celui de Wüster — et rester en leur compagnie jusqu’au petit RTE a 
jour Ils demeurèrent sans écho. 

Le sergent revint cependant à la charge : 


— Vous avez bien été ayant la guerr é militai 
e attach 
7 g ché militaire en 

— Oui, de 1935 à 1938. 

— C'était l’époque de l'entente balkanique ? 
| = C'est Race J'ai été en mission en Turquie pendant tout 

e temps qu'a duré l’entente balkanique. 

: fe Ones m'écrire ce que vous savez de l'entente 
a’kanique, de ses buts, de ce qui a été fait grâce à elle, de 

ses échecs aussi, et leurs causes ? 

J'étais stupéfait. 

— Je ne vois pas très bien pourquoi vous me demandez 
ré chose pareille, répliquai-je. Tout cela est parfaitement 
Sagan De plus, l'entente balkanique est un organisme poli- 

Se mort depuis longtemps. Quel intérêt son historique pour- 
Talt-il présenter de nos jours ? 

—. Cela nous intéresse beaucoup, au contraire ! 
NOS raisons... 

: Deux jours plus tard, je lui remis un : 
ans lequel je relatais tout ce que je savais de l'entente Re 
nique, de ses origines et de son existence. Ce mémore oi 


Comme les autres, ne fut suivi d'aucune demande de Pret” 
ons que lon 


De nous quatre, c’est sans conteste Mihalcovicz qui avait 
le plus de succès auprès des Portoricains. I1 s'était rendu 
fort sympathique à leurs yeux en leur demandant, en un 
anglais approximatif, de lui narrer leurs exploits amoureux 
dans les quartiers non évacués de Bärenkeller où ils étaient 
cantonnés. Mihalcoviez n’avait pas son pareil pour faire rire 
les grands enfants qu'ils étaient. Les Portoricains étaient 
souvent sujets au mal du pays, et ils savaient gré à notre com- 
pagnon des plaisanteries grivoises et faciles dont il les régalait. 
L'apport substantiel de quelques carottes compensait largement 
à nos yeux les offenses faites à notre pudeur. 


2 Er LOT VO 3er VD SR PS AT SON A DE BCE PONT LETTRE SO 1 TS BON EU PERD ED EE CEA} 


Quinze jours environ après mon interrogatoire, un sergent 
du S.A.IL.C. vint me chercher pour me faire faire une autre 
« promenade 5. Il commença par m'informer qu'il était chargé 
de poursuivre l’enquête relative à mon cas. Dès ses premiers 
mots, je compris que le précédent interrogatoire était demeuré 
lettre morte, Il ne désirait du reste que recueillir certains 
renseignements concernant les relations de la Roumanie et de 
l'Allemagne pendant la guerre. Il choisit pour cela la voie la 
plus commode, me demandant de lui écrire plusieurs mémoires 
traitant des diverses questions qui l’intéressaient. Nos rapports 


L . ol + 
s'en trouvèrent réduits à leur plus simple expression : il me 


Nous avons 


nouveau mémoire 


Sions ou d’éclairci ge questi 
aircissements, Quant aux € 
À Jativement à mon 
t de juger les 


LR dû tout naturellement me poser, + 
activité personnelle, ma façon d'interpréter € 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
62 £ 

svénements dont j'avais été le témoin lorsque j'étais en mission 
Ta A et en Allemagne, personne ne me les posa jamais. 
1 


e ur RE É ee < 
& See les autorités américaines ne se préoccupaient nulle 
1 


’i ‘re mon cas et de se faire une opinion quelconque 
ment d’instruire ee 
ité personnelle. Leur seul but a 


ctiv FN 
Re blèmes et de réunir à cet effet le 


ter sur certains pro ; 
gel nombre d'informations pe ; 

— À quoi bon ? me disais-je. Ce que l’on m’a demandé a 
dû l'être également à bon nombre de détenus. Les Américains 
amassent de la sorte des tombereaux de MémMOIres traitant de 
tous les sujets possibles et imaginables, sans même se demander 
à quoi pourront bien servir toutes ces. paperasses, à supposer 
qu’on trouve jamais quelqu'un pour y jeter un coup d’œil ! 


Un jour, Wüster nous quitta, Le « beau Johny >» était 
arrivé, un papier à la main, et lui avait dit de se tenir prêt à 
partir le lendemain matin à*8 heures. 

Nous étions très émus. Il était en effet le premier de nous 
quatre à s’en aller. Où ? Nous l’ignorions, car, je le répète, on 
ne donnait jamais la moindre indication à cet égard. Tout ce 
qu’il savait lui-même était que sur le papier de Johny se trouvait 
toute une liste de noms, ce qui nous inclina à penser qu'il ne 
s'agissait pas d’une mise en liberté, mais bien plutôt d’un 
transfert collectif, 

— Si c’est à Ludwigsburg qu’ils nous conduisent, je ferai 
sûrement un malheur, dit Wüster à qui revenait en mémoire 
le récit d’Ebersberger. E 

Nous fimes de notre mieux pour le rassurer. 

— Vous vous forgez des idées, lui disions-nous. Steward 
est un brave type. Or il vous a promis de faire Pimpossible 
pour vous sortir d'ici. 

À vrai dire, depuis qu’il était entré en possession des 
fameux fusils de chasse, Steward n’était jamais revenu voir 
Wüster malgré les innombrables billets que lui avait envoyés 
celui-ci, Nous avions cependant la naïveté de croire que Wüs- 
nre Sen espérer être bientôt remis en liberté. 
AE e les voies choisies par la démocratie amé- 
ricaine, 

es Se sen DURS avait été dirigé, 
trouvait au camp de AE ie pare 

Le départ de Wüst nr Re 
Dans l’existence HOT ul HE MAÉSPATMEnQNs 
La pour ARTE ne que nous menions à Bärenkeller, il 

COMpagnon précieux, Sa bonne humeur, ses 


\ 


— 


LES PETITS-FILS DE L’'ONCLE SAM 63 
reparties qui nous avaiènt si souvent déridés e: 
saient parfois oublier nos Soucis, étaient 
c'est en vain que nous tentions de nous ré 
ment. 

Bärenkeller nous était devenu insuppor 
le trafic des livres de lecture intensifiai 


Qui nous fai- 
irremplaçables, et 
conforter mutuelle- 


table, Par bonher, 
t de jour en jour. 


- Notre bibliothèque était très pauvre, et Ja nullité de son con. 


tenu aurait rendu tout échange impossible, sans Ja bonne 
volonté de camarades que nous avions dans les autres blocks 
Grâce à eux nous étions relativement bien approvisionnés. Les 
échanges étaient devenus beaucoup plus faciles depuis que 
l’ancien chargé d’affaires italien à Bratislava, le conseiller de 
légation Cighi, avait eu l'idée de percer un trou dans un des 
murs qui séparaient la cave de notre block, de celle du block 
voisin. L'emplacement de ce trou était tenu secret. Cighi était 
seul à le connaître. Tous les échanges, que ce soit de livres ou 
d'objets divers, devaient se faire par son intermédiaire. Il 
allait en personne et-en grand mystère déplacer et replacer les 
briques qui masquaient la brèche. Aussi brun de peau que les 
Portoricains, il s’entendait à merveille avec eux, ce qui faci- 
litait la conclusion des nombreuses transactions qu’il menait 
tant pour son compte personnel que pour celui des autres 
captifs, 


CRU SEE CEE CE RAC TE re I EU LE PR ET PC ee ET Me LT DEN Er mi 


Le départ de Wüster fut suivi d’un incident révélateur du 
désordre qui régnait au sein de l’administration du camp. Un 
sergent vint dans l’intention d’avertir notre ami d’avoir à se 
tenir prêt à partir le lendemain matin. Comme nous lui répon- 
dions qu’il y avait déjà plusieurs jours que Wüster avait été 
transféré ailleurs, ik refusa de nous croire et prétendit que 
notre ancien compagnon se tenait caché quelque part. Il n’en 
démordait pas, nous accusant de, mensonge et soutenant que 
Son départ n'ayant pas été enregistré à la chancellerie, Wüster 


ne pouvait se trouver qu’à l’intérieur du camp. 


Deux jours après cet incident, nous fûmes avisés de notre 
départ pour le lendemain. On imagine la surprise des détenus 
et l'agitation qui s'empara de chacun lorsque la nouvelle se 
répandit, surtout si l’on considère la vie monotone que nous 
menions à Bärenkeller et l'ennui qui nous rongeail. RE 

Personne ne savait quelle était notre nouvelle GE 
Mais cela ne nous préoccupait pas, à ce moment-là. Nous SES 
trop heureux de ce changement inattendu pour penser à 


4 SAM 
LES PpETITS-FILS DE L ONCLE 


64 

enkeller. Fébrilement, nous 
jre nos bagages: Au cours de ma vie de 
= nt l'occasion de changer de garnison 
Fe en de tel qu'un déménagement pour 
mblable de choses que l’on possède, 
ire les mains vides. J’en 


ï är 
i s assez vu B 
l'avenir : nous avion 


entreprimes de fa 
soldat, j'avais a Se n 
et je savais qu il Hs Er 
révéler la quantité invraise ee 
JE ee sn lis d’une multitude d’objets 
RSS Se SEE Fdienénsables, dans la nouvelle 
ee se ce faite par l'administration américaine 
ns Tanéellé il m'avait bien falhremnsalee Je pot 
ainsi toute une ferblanterie que j'utilisais comme rRCIDIeNE 
divers : assiettes, Verres, boîtes pour conserver différents 
“articles de ménage. J'avais aussi beaucoup de chiffons, de 
bouts de ficelle, de clous, de vieilles pinces à linge, et même 
un petit nécessaire pour mes travaux de cordonnerie, de couture 
ou de réparations diverses, dont les diverses pièces avaient 
été confectionnées de ma main ou acquises grâce aux Porto- 
Ricains, Enfin, je possédais quelques aliments que j'avais troqués 
contre des paquets de tabac — je ne suis pas fumeur — et que 
je conservais jalousement, l'expérience n'ayant appris qu'avec 
les Américains on peut s'attendre à toutes les surprises. 


Le lendemain matin nous fûmes rassemblés par blocks, 
puis répartis en deux groupes selon un critérium qui nous 
échappa. Enfin, chacun portant ses paquets sur l’épaule, valises 
ou cartons entourés de fil de fer, notre colonne s’ébranla en 
direction de la gare d’Augsbourg. Nous arrivâmes à la rampe 


d'embarquement où nous attendait un train démesurément long, 


composé de wagons de marchandises et de quelques wagons de 
troisième classe sales et délabrés. L’un des deux groupes, celui 
dont je faisais partie, fut dirigé vers les voitures de voyageurs ; 
l'autre, le plus nombreux, n’eut droit qu'aux wagons de mar- 


chandises. Dans quel but, selon quelles instructions avaient 


été formés les deux groupes ? C'était et c’est encore un mystère. 
Toutes les espèces, toutes les catégories de détenus se trouvaient 


représentées dans chacun d’eux, de sorte que l'hypothèse d’une … 
discrimination rationnelle devait en bonne logique être-écartée. 
Aucun: de nous ne parvint à résoudre cette énigme. Nos cerveaux 


étaient peut-être devenus déficients : qui sait ? Cela n'aurait 
rien eu d'étonnant. Toujours est-il que le groupe installé dans 
les Wagons de troisième semblait jouir d’un traitement de faveur 
relatif. La suite des événements devait le confirmer, 


Vers midi, le train se mit 
tinelle à chacune des portières 
l'inconnu, 


en marche. Il y avait une sen- 
des wagons, Nous allions vers 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 65 
III 
SECKENHEIM 


Ce voyage par chemin de fer, de Bärenkeller à Seckenheim, 
se révéla plein d’attraits. Il rompait agréablement la monotonie 
de notre existence de détenus. Ce que nous trouvions sensa- 
tionnel, c'était surtout de nous voir réunis à cinquante ou 
soixante dans un même endroit. Nous avions l’impression de 
franchir un grand pas sur le chemin de notre libération défi- 
nitive. Pouvoir s’entretenir librement avec qui l’on voulait ! 
Parler sans être surveillé ! Rencontrer de vieilles connaissances 
et causer. avec elles sans risquer’ une. punition ! C’était pour 
nous une véritable fête que de renouer avec de vieux amis 
que nous désespérions la veille de revoir jamais. J’eus beaucoup 
de plaisir à retrouver le général croate von Dessovic et le 
colonel slovaque Androvich, tous deux attachés militaires de 
leur pays respectif à Berlin, et qui avaient été mes collègues 
alors que je m'y trouvais moi-même en cette même qualité. Leur 
présence m'avait surpris, Car je ne savais pas qu'ils étaient eux 
aussi à Bärenkeller. Dans le wagon se trouvaient également une 
demi-douzaine d'officiers supérieurs russes de l’armée Vlassov, 
parmi lesquels le chef d'état-major de celle-ci. H y avait encore 
un groupe nombreux de jeunes ingénieurs ayant appartenu à 
divers établissements de l’industrie de guerre allemande. Les 
conversations allaient bon train. Nous goûtions pleinement la 
douceur de cette rencontre inespérée. 

Sur tout le parcours régnait la désolation la plus totale. 
La plupart des gares tant soit peu importantes avaient été 
détruites, et les villes que traversait notre convoi étaient en 
ruine, Encombrant les quais, débordant sur les rails, des 
milliers de réfugiés se pressaient, des femmes surtout, avec les 
bagages les plus hétéroclites. Tous étaient hâves, épuisés, trop 
exténués physiquement et moralement pour manifester un sen- 
timent quelconque. Ils étaient en route depuis plusieurs jours 
déjà, changeant de train suivant l'inspiration du moment ou les 
conseils d’un compagnon de passage, ne sachant trop ou aller, 
voyageant au hasard, juchés avec leurs paquets sur le toit des 
wagons où même sur le tender des locomotives, quand ce n'était 
pas entre les tampons. Ils n'avaient plus de foyer depuis 
longtemps. Leur seul désir était de monter dans un train, de 
ne pas rester sur place, de fuir par tous les moyens, plus loin, 
toujours plus loin. Ces déplacements interminables et sans but 
étaient les seuls remèdes capables de soutenir leurs nerfs 
surmenés et de leur redonner quelque espoir. 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
66 
minuit lorsque nous arrivâmes à Mannheim. 
< ‘un monceau de ruines. Une multitude 
ee en bordure du quai, face au train 
Ee sorte que tout le convoi se trouvait 
nte. Les wagons furent vidés un 
sous l'œil des Portoricains qui 
mécontents d’avoir été tirés 


11 était plus d 
La gare n’était plus 
de camions étaient al 
et tous phares allumés, 
baigné d’une lumière aveugla 
à un de leurs cecnpat rt 
RE ee oh nous eut comptés, nous fûmes 
e : 


enfournés dans les camions, pêle-mêle avec ES ee 
nous écrasions les uns contre les autres, parmi le$ paquets, les 
valises, les cartons jetés en vrac et que nous retrouvions sous 
nos pieds ou au-dessus de nos têtes. à 

J'eus à cette occasion le rare privilège d’apercevoir enfin 
l'officier commandant le S. A. I. C. C'était le premier officier 
supérieur qu'il m'était donné de rencontrer en ces trois mois 
d’ehospitalité» américaine, exception faite du colonel chez 
lequel j'avais été me présenter à Oetz. 

Le major, maïgre, élancé, une cigarette à la bouche, les 
mains dans les poches, paraissait de très bonne humeur. Il 
s’agitait beaucoup, courant à droite et à gauche, inspectant 
chaque camion. Le convoi fut enfin prêt à partir. Les camions 
démarrèrent et foncèrent dans l’ombre à toute vitesse, traversant 
Mannheim et ses rues sinistres et désertes bordées de ruines. 
Après Mannheim, notre convoi traversa Seckenheim. A la 
sortie de cette ville, il tourna brusquement et pénétra dans la 
cour d’une ancienne caserne de chasseurs. Noüs descendimes 
des camions et l’on nous recompta, quatre par quatre. Le 
major, aidé de ses officiers, nous divisa dé nouveau en deux 
groupes, suivant des listes qu'il avait sorties toutes chiffonnées 
de sa poche, Puis un sergent prit la tête du groupe où je me 
trouvais. > 

— Lefs go ! 

Sous la surveillance des sentinelles, nous fûmes conduits 
à l’autre bout de la caserne, dans un des blocks. Nous ‘étions 
à nOuVeau quatre par chambre. 


C'était l'aube, De l’ancien groupe dé Bärenkeller ne restait, 
en dehors de moi, que Mihalcoviez, Hellenthal s’était vu assigner 


une autre chambre, Nous avions Pour nouveaux compagnons 
mes anciens collègues Dessovic et Androvich, 


= ae avoir, non sans peine, récupéré nos bagages, nous 

peclämes notre nouvelle demeure. Deux carreaux man- 
rrure de la porte avait été arrachée. 
res sur deux mètres vingt-cinq, pos- 
X seulement avaient leurs planches 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 67 


au complet. Des trois matelas, aucun n’était assorti aux lits ; 
ils étaient tous de dimensions différentes. Ils avaient dû sé- 
journer longtemps sous la pluie, car ils étaient encore mouillés 
et sentaient le moisi Dans un coin, un buffet crevé. Des 
bouts de fils téléphoniques tordus et entremélés pendaient la- 
mentablement aux murs et au plafond. Ni chaise ni table. Les 
murs étaient couverts de dessins malhabiles, représentant des 
cuisses et des seins de femmes vus sous tous les angles possi- 
bles, Partout se voyaient les traces du passage des anciens 
locataires, soldats d’une unité d’aviation américaine, Le désordre 


—et la saleté étaient invraisemblables. 


Tout en maugréant, nous entreprimes de remettre de l’ordre 
dans notre nouveau logis et de le rendre le plus confortable 
possible, Mus par notre exécrable instinct militaire, nous avions 
poussé une reconnaissance dans la cave. Nous y avions trouvé 
une table boiteuse, un bureau en assez bon état et deux chaises. 
Nous ne découvrimes aucun ustensile ménager. Sans doute 
arrivions-nous trop tard. Nous étions néanmoins satisfaits de 
ce que nous ramenions. Nous n’avions malheureusement pas 
les matériaux indispensables à la confection d’un quatrième 
lit, Nous décidâmes de dormir une nuit, à tour de rôle, à même 
le sol. Cela-ne dura pas longtemps, car on nous donna, trois 
jours plus tard, un lit de campagne américain. 


En ce qui concerne la nourriture, nous n'avions plus les 
mêmes facilités qu’autrefois et nous le regrettions beaucoup. 


Nous recevions toujours les mêmes boîtes en carton contenant 
les rations de conserves américaines, mais nous n’avions plus 


la possibilité d’en réchauffer le contenu ou de faire bouillir 
un peu d'eau-pour le thé ou le café. Cela faisait trois mois 
que nous n'avions pas mangé de pain, les rations standard ne 


contenant que des biscuits. Les commodités que nous avions 


naguère à Bärenkeller, pour rudimentaires qu’elles étaient, nous 
apparaissaient, maintenant que nous en étions privés, comme le 
Summum du confort. Bientôt cependant, un des ingénieurs de 
notre block mit au point une sorte de lampe faite d’une vieille 
boîte à conserves et d’une mèche tirée d’un chiffon de laine, 
plongée dans la paraffine que nous grattions sur le dessus de 


nos boîtes de conserves. Cette lampe suffisait à réchauffer nos 


plats et à faire bouillir un peu d’eau. Ghaque chambre possédait 


la sienne confectionnée d’après le prototype mis au point par 


l'ingénieur. Après chaque utilisation, il nous fallait ouvrir 
porte et fenêtre pendant au moins une demi-heure pour échapper 
à l’asphyxie, Sans cette précaution, on nous eût retrouvés un 
jour inanimés, 


PR es 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
68 


misères étaient cependant largement 


S 6 vions de circuler à notre 
Dre = er Re block, mais aussi au dehors, 
gré-non sors = = mur de la caserne. Cette permission 
ee die qu'aux seuls détenus du block n° V, le 
may ES ee s'y trouvaient quatre feldmarschalls ‘von 
es te Ritter von Leeb et von Weichs, plusieurs 
Mer di Secrétaires d'Etat (pas ee en 
des officiers supérieurs de l’armée alleman e E ee 
le colonel général Guderian et PAdFAPSENCE be = 
des diplomates étrangers et allemands, re s, des 
juristes, des industriels importants tels le vieux Thyssen et 
Mechaiat Je tout mêlé, selon les bonnes méthodes démo- 


cratiques américaines, à tout un essaim de petits fonctionnaires, 


de dactylos, ainsi qu'à de jeunes blancs-becs ayant appartenu 
aux Hitler-Jugend, à d’anciens concentrationnaires criminels, 


Toutes ces petites 


faux monnayeurs, etc. 


Il ne s'agissait donc pas à proprement parler d’une sélec- 
tion, Le bloc n° V, comme tous les autres, abritait les per- 


sonnalités les plus diverses, tant allemandes qu'étrangères, et M 
rien ne l'aurait différencié des blocks voisins sans le traitement a 


de faveur dont jouissaient ses occupants. Les détenus des autres 


blocks ne pouvaient circuler ni à l’intérieur de leur prison ni 4 ; 
à lextérieur, exception faite de la sortie quotidienne sous 4h 
escorte, et qui ne dépassait jamais la demi-heure : l’exercise. 
Jamais personne ne sut ce qui avait valu aux occupants du 


block n° V d’être mieux traités que les-autres.… = 


Notre block avait un nouveau surveillant : un soldat extrê- 4h 
mement désagréable mais qui nous dérangeait somme toute 4 


fort peu, car il évitait le plus possible de nous approcher. 


En ce début d'automne, le temps était magnifique, ainsi 


qu’il l’est toujours, d’ailleurs, dans cette partie de l'Allemagne, 3 : 


et nous en profitions pour nous promener à longueur de 

journée. J’eus ainsi l’occasion de revoir le baron von Dôrnberg, 

Re _ PE au ministère des Affaires étrangères: 
il considérablement maicri était d’ 

frappant qu'il était d’une die Pr de 

effet 2 m..08, Il était deven 

très ma] de l 


peu commune : il mesurait en … 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 69 


c'était Dôrnberg qui m'avait transmis ces propositions. Person- 
nellement, j'avais oublié tout cela depuis longtemps. 

Par contre, j'avais de longues conversations avec le Maré- 
chal List qui avait résidé quelque temps en Roumanie avant le 
début de Ia campagne des Balkans, et dont j'avais fait la 
connaissance à Athènes, au cours d’un voyage d’études après 
cette même campagne, au printemps de 1941. Les échanges 
de vues avec ce grand tacticien étaient extrêmement intéres- 
sants. Nous parlions plus spécialement de la campagne de 
Russie de 1942 et des causes du désastre des forces germano- 
roumaines. sur le Don, à Stalingrad et dans le Caucase. List 
avait été en effet le commandant du groupe d’armées qui opérait 
dans ces lointaines régions, au sud de la Volga. 


Le général Guderian me dit un jour : 
— Savez-vous qu'Antonesco est mort ? 


— Je lignorais, répondis-je. Dans quelles circonstances 
est-il mort ? 


—- En Russie, des suites d’une maladie de cœur. 


— C’est étrange. Je n’ai jamais entendu dire qu’Antonesco 
fût malade du cœur. D'où tenez-vous cette nouvelle ? 


-— De Dracke. Il me l’a communiquée ce matin même, 


Dracke était le sous-lieutenant américain supervisor de 
notre block, La nouvelle était d’ailleurs fausse, comme à peu 
près toutes celles qui circulaient dans le camp. Le maréchal 
Antonesco devait finir ses jours plus tard, d’une façon beaucoup 
plus tragique. 


L'état d'esprit qui régnait au camp laissait beaucoup à 
désirer, De petites coteries s'étaient formées, hostiles les unes 
aux autres, et peu à peu s’envenimaient les querelles, se cris- 
tallisaient les haïnes, se multipliaient les accusations récipro- 
ques dont quelques-unes étaient peut-être fondées mais dont la 
plupart reflétaient uniquement le désir de certains individus 
ou de certaines cliques, de se ménager des possibilités pour 
l'avenir. Le groupe F.. « travaillait » étroitement avec 
les Américains. Ainsi qu'il le faisait déjà à Bärenkeller, 
Steward lui rendait visite plusieurs fois par jour, Les relations 
de cette coterie avec Steward ne m'intéressaient pas. J'étais 
cependant frappé par leur persistance et leur fréquence, Le 
manque de tact de ces personnages, qui n’éprouvaient aucune 


70 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


en échange de leurs bons offices, a 
se voyaient privés; bien que ee 
GE jgnes en raison 
ces derniers Cm eUssene ie et a 
ou de leur Te me s É LE protégés en voiture pour Jui 
à Steward d'emmener À ile. Ils revenaient les bras chargés 
pérmetire dense Re la peine de dissimuler 
de colis qu'ils ne se donnaient même pas la P ] 
aux yeux des autres internes: : 

Les maréchaux eux-mêmes, bien qu'habitant tous les quatre 
le même appartement, le meilleur apres celui des F+, 
au-dessus duquel il était situé, étaient divisés. Is se battaient 
froid. Blomberg ne s’entendait pas avec Weichs. List et Leeb 
évitaient de lui parler, sans doute à cause de leur désaccord 
d'autrefois. Certains diplomates allemands professaient, quant 
à l'avenir du monde en général et de l'Allemagne en particulier, 
les opinions les plus diverses — et parfois les plus biscornues 
— et dès qu'un petit clan de sympathisants s'était formé autour 
de lun d'eux il était immédiatement pris en grippe par les 
autres, lesquels émettaient des idées exactement contraires, Von 
Hemmen, ancien ministre plénipotentiaire, qui était mon com- 
pagnon de captivité depuis Innsbruck, mexposa un jour ses 
vues personnelles sur un statut politique possible de l'Allemagne, 


honte à jouir, 
dont leurs camarades 


à savoir la transformation de son pays en un dominion bri- 


tannique… Il n’était d’ailleurs pas seul à envisager ce projet 
saugrenu, Cette idée, je le sais pertinemment, était partagée par 


de nombreuses autres personnalités pourtant réputées pour 


leur sens rassis. 


‘ 


En vérité, le camp de Seckenheim présentait les symptômes 


de cette sorte de désaxement collectif qui allait faire de l’Alle-. s 
magne déjà éprouvée, ce qu’elle a été pendant les premières. 


années qui ont suivi la guerre. 


Le petit groupe dont je faisais partie ne parvint jamais 
à recréer Ja Camaraderie qui existait entre nous à Bärenkeller. 
Milhalcovicz avait retrouvé un vieux Hongrois, Atch, son compa- 


He le type même du farceur et du bon vivant, avec lequel. * 
11 passait le plus clair de son temps. Dessovic, Viennois jusqu’au - ‘4 


ed I était-sujet aux sautes d'humeur inhérentes au 
re Rens Il passait de l’exaltation la plus folle et 
hate ssque à un état de prostration voisin du suicide. 
de bridge De ie à réfugiait dans d’interminables parties 
re se » dont le Vieux général Atch raffolait, de sorte qu’ils 
aient à merveille, ; q 


Quant au colonel sl : 
l'avaient rendu pee fndrovich, ses terribles colères 


Les rhumatismes, dont il souffrait 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 71 


atrocement, en étaient partiellement la cause, Il ne pouvait 
s'empêcher de fulminer contre le traitement absurde auquel 
nous étions soumis, Chaque fois que la question revenait sur le 
tapis, il jetait feu et flamme. Ne possédant pas le moindre sens 
de l'humour, il entrait en fureur contre le monde entier, et 
contre lui-même. Androvich avait été jusqu’en 1942 attaché 
militaire de Slovaquie à Berlin, puis à Budapest, poste qu’il 
avait occupé jusqu’à l’arrivée des Russes. À son retour en Slo- 
vaquie, il avait été de nouveau envoyé à Berlin, quelques mois 
avant la débâcle finale, en vue d’obtenir des autorités alleman- 
des la mise en liberté d'officiers slovaques détenus dans divers 
camps comme suspects. Il se trouvait en Allemagne lors de la 
défaite et s’y était fait prendre par les Américains. Il ne 
l'avait pas encore digéré ! * 


Maudits soient ceux qui m'ont renvoyé en Allemagne | 
disait-il, J’ai eu beau déclarer que je ne voulais pas y retourner, 
on m'a menacé du conseil de guerre ! Et voilà où j'en suis! 
A la merci de ces Américains dont personne, pas même le 
diable, ne saurait dire ce qu’ils veulent au juste. 


Androvich et Dessovic n’arrivaient à se mettre d'accord 
que lorsque le Viennois, las de chercher dans ses nombreuses 
valises quelque objet qu'il-avait égaré; se. mettait lui aussi à 
fulminer contre les Américains, ce qui le rendait immédiate- 
ment sympathique au premier, Dessovic avait été arrêté alors 
qu’il se rendait de Munich à Salzbourg par lautoroute avec 
toute sa famille. Une jeep avait stoppé son convoi, et les Amé- 
ricains, après l'avoir séparé de sa femme, les avaient conduits 


sans plus de façon, lui et son auto, à Bärenkeller. Le hasard, 


qui a souvent de l'humour, avait fait que la plupart des valises 
qu’il avait avec lui étaient celles de sa femme, alors que les sien- 
nes étaient dans la seconde voiture. Dessovic entrait dans 
une colère noire toutes les fois qu’en fouillant une valise il met- 
tait la main sur une fanfreluche appartenant à sa femme... 


DENT FT Me EN Te ve neige 


Au camp de Seckenheim, le S.A.I.C. ne semblait déployer 
aucune activité, tout au moins en ce qui concernait le block 
n° V, car nous ignorions tout des autres blocks. Il arrivait 
cependant qu'un détenu fût transféré chez nous, où au contraire 
que l’un de nous fût « rétrogradé » et obligé de nous quitter 
pour un autre block, Sans ces transferts, nous n’aurions rien Su 
de nos voisins de captivité. C’est grâce à eux que nous apprimes 
qu'un général du block n° III s'était suicidé. C'était le premier 


.cas de ce genre et il devait être suivi de nombreux autres: Ce 


général, ayant décidé de mettre fin à ses jours, avait essayé de 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
se pendre à l’aide d’un bout de câble JJEpHON SE MAIESE 
tentative avait échoué, le câble s'étant rompu Dee 
Une autre occasion devait bientôt s'offrir à lui. Le L 
comme il sortait de sa chambre pour se rendre aux = ; > 
vit dans le couloir la sentinelle qui dormait à POIngs es 
I1 s’agissait d’un Américain cent pour cent, Car nos sympathi- 
tté le camp pour être rapatriés. 


icains avaient qui 
ques Portoricain 5 ) 
Le général alla vers lui, s’empara de son fusil, puis; ayant mis 


le canon de larme contre Son Cœur, il se courba légèrement, 
ôta sa pantoufle et, s’arc-boutant contre Je mur, appuya du 
bout du gros orteil sur la gâchette. On imagine la stupeur de 
la sentinelle, réveillée à la fois par la détonation, dont l’écho 
se répercutait à travers tout le block, et par le choc du corps 
s’écroulant sur sa poitrine. Les morts, naturelles ou acciden- 
telles, ont toujours été, dans tous les camps où je suis passé, 
inscrits à un chapitre à part. Personne ne savait quand et 
comment disparaissaient les cadavres. On prenait grand soin 
de faire le moins de bruit possible autour d'eux, et ils som- 
braient dans l'anonymat. 


J'ignore si le suicide du général en’ fut la cause immédiate, 
toujours est-il que, presque aussitôt après, la direction du camp 
décida d’édifier une chapelle, Le sous-lieutenant Dracke, qui ne 
donnait pas l’impression d’être un juif très orthodoxe, se mit 
à recruter parmi nous des volontaires pour la réalisation de ce 
projet. Plusieurs ingénieurs s’attelèrent à la besogne, et, en 
quelques jours, en dépit des moyens rudimentaires dont ils 
disposaient, réussirent à aménager une chapelle assez conve- 
nable dans un coin du grenier. Désormais, toutes les fois qu’un 
aumônier militaire américain était de passage, nous étions con- 
duits sous bonne garde dans le saint lieu. Là, nous avions à 
avaler un fort beau sermon où il était question de la rémission 
de nos péchés et du pardon divin de nos erreurs passées, le 
tout sous l'œil des sentinelles qui nous surveillaient, mitrail- 
lette en main, 


Nous étions toujours étonnés de nous voir escortés de la 
sorte chaque fois que nous nous déplacions en groupé, même 
lorsque nous allions entendre la bonne parole. Owautfonenons 
pu tenter ? Le camp était gardé à l’extérieur comme à l’inté- 
UE es blocks étaient abondamment pourvus de sentinelles 
de : ee eue à chaque carrefour, à chaque coin de mur. 
_ mere cet absurde déploiement de forces ? Les 
Fe. ee ne Particulièrement ceux qui dirigeaient les 
Fa Fe re utaient-ils à ce point ? Etaient-ils donc terri- 

q a pensée des affreux criminels dont ils avaient 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 73 


la garde ? Les occupants du block n° V étaient, à vrai dire 

Fr : , , É =: 
surveillés moins étroitement que les autres qui, eux, ne pou- 
vaient faire un pas sans être escortés par des gardes armés 
jusqu'aux dents. 


Comme nous avions tous beaucoup de temps libre, les 
occupations les plus curieuses se mirent à fleurir. Les Alle- 
mands sont de tempérament patient et inventif. Nous tombions 
en admiration devant ce qu’ils réalisaient avec les moyens 
extrêmement réduits dont ils disposaient, Tout objet tant soit 
peu tranchant ou pointu était en effet prohibé et confisqué. 
Les seuls matériaux disponibles étaient le fer blanc et le carton 
des boîtes de conserves. Toutefois, l'atelier le mieux outillé était 
sans conteste celui des Russes de l’armée Vlassov dont le chef 
d'état-major en personne était un cordonnier hors ligne. Resse- 
melages et menues réparations étaient effectués par lui moyen- 
nant un certain nombre de cigarettes, convenu à l’ayance, 
selon l’importance du travail. 

De nombreux détenus s'étaient mis à l’étude d’une langue 
étrangère, surtout l’anglais et le russe. Tout le monde était 
avide de lecture et le moindre roman policier faisait le tour 
du camp tout entier. Enfin, certains don Juan incorrigibles 
avaient entrepris de courtiser les éléments féminins du block 


voisin : une douzaine de secrétaires et de dactylos qui avaient 


été autrefois au service de dignitaires nazis. Elles étaient gar- 
dées très étroitement. Leurs chambres se trouvaient dans le 


bâtiment même du C.I.C. Elles ne pouvaient prendre l'air 
_ qu'une seule fois par jour, sous l’œil des sentinelles, et la surveil- 
lance vigilante de la « petite Olga ». Olga était une jeune 
Hongroise, frèle, délicate, dont le visage portait déjà les stig- 


mates d’une vie désordonnée. Elle avait été découverte on ne 
sait où ni comment, par le « petit Napoléon ». C’est ainsi 
qu'était surnommé le lieutenant Kahn, aide de camp du com- 
mandant et factotum du S.A.Il:C. Le commandant, un major 
d’origine tchèque, était pour ainsi dire invisible. Il cuvait le 
jour, la tête enveloppée de compresses froides, l'alcool qu'il 
ingurgitait la nuit, de sorte que le lieutenant Kahn était le 
véritable maître administratif de Seckenheim. Petit de taille, 
tout comme Olga — avec laquelle il formait d'ailleurs un 
couple parfait, — mais fier comme un coq, toujours botté, 
fouettant l'air de sa cravache, il était le type mème du militaire 
accompli. Fringant, l'air martial, l’éperon agressif et sonore, 
il semblait toujours prêt à enfourcher quelque fougueux cour- 
sier — bien que personne ne l'eût jamais vu approcher un 


74 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
n > ainsi nommé à cause de son air 
r maîtresse la petite Olga. Pratique 
t fait engager comme surveillante 
des femmes nazies. Il n’avait, ainsi, plus besoin de se déranger 
ïr. Il lui avait fait aménager un appartement des 
s et des plus confortables, lequel avait été d’autant 
plus facile à meubler que le lieutenant Kabn avait licence de 
€ réquisitionner >» meubles et tapis, et que les jeep du camp 
semblaient être là à seule fin de pourvoir aux moindres désirs 
de l’objet de sa flamme, L’amour qu'il avait pour Olga était 
d’ailleurs assez touchant, et nous ne nous lassions pas du spec- 
tacle de cette passion débordante. Ghaque soir, dès qu’elle avait 
fini ses heures de service, c’est-à-dire dès que les petites 
nazies étaient sous la surveillance de la garde de nuit, Kahn 
stoppait sa jeep au pied de l'escalier de sa belle et Olga appa- 
raissait alors, dans un somptueux manteau de fourrure < réqui- 
sitionné » par Kahn à son intention. Le lieutenant l’aidait 
galamment à pénétrer dans l’auto et tous deux s’engageaient 
sur la route de Heidelberg situé à quelques kilomètres du camp. 
La vieille expression +< Heidelberg > semblait avoir été créée 
spécialement à leur intention. Chaque jour renouvelé, ce char- 
mant et tendre spectacle prenait fin brusquement au tournant 
d’une allée derrière lequel la jeep disparaissait, échappant à 
nos regards. Nos quelques minutes de distraction quotidienne 
étaient passées. Il ne nous restait plus qu’à aller nous coucher. 


cheval. Le « petit Napoléo 
conquérant, avait donc pour 
comme pas un, Kahn l’avai 


pour la vo 
plus coquet 


à 


Après s’être fait longtemps prier, l’administration du camp 
avait enfin consenti à installer une cuisine rudimentaire dans. 


laquelle, quelques soldats hongrois prisonniers nous préparaient 
des repas chauds. Nous nous rendions à tour de rôle au réfec- 
toire proche de notre block, car il.y avait plusieurs services, 
le nombre de places n’étant que de quatre-vingts. Au préalable, 
nous. devions nous rassembler dans la cour en colonne par 


1 


deux, chacun de nous portant la vieille boîte À conserves qui 


nous tenait lieu de gamelle. Nous attendions ainsi longtemps, 


parfois sous la pluie, que ceux qui nous précédaient nous 
cèdent la place, 6 S 


Grandeur et décadence. Des maréchaux dont le oits 
es fait trembler le monde, des ministres, des ns 
eur les pays, pataugeaient deux par deux dans la boue 
Le Sn caserne, leur vieille boîte de fer blanc à la 
_ ne de des clochards, courbant le dos sous la pluie 

ee gou inait dans le cou, et attendaient affamés en com- 
Pagnie de jeunes hitlériens, d’obscurs fonctionnaires, ét même 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 75 


d'anciens apaches, la ration de soupe que leur octroyait géné- 
reusement la libre Amérique! Brave new world ! Grandiose 
application des principes démocratiques ! 


_À l'intérieur du réfectoire, des boys nous surveillaient, 
pus en main. La plupart nous laïssaient manger en paix. Ils 
s’asseyaient sur une chaise à l’entrée de la salle et fumaient 
en nous regardant avec détachement, Mais pour d’autres, qui 
avaient pris leur mission au sérieux et qu’avaient dû exciter les 
manchettes sensationnelles et les articles de Sfars and Stripes 
concernant les atrocités « nazies >, tous les prétextes étaient 
bons pour nous chercher querelle. Un jour, un soldat auquel 
la figure du général Guderian, le célèbre tacticien allemand, 
ancien chef d'état-major de l’armée, ne revenait probablement 
pas, lui ordonna brutalement d’aller relever un banc qui était 
tombé à l’autre bout de la salle, ef ceci bien que Guderian 
n’eût rien à voir avec la chute du banc qui aurait dû, en bonne 
logique, être relevé par ceux qui l’occupaient. Comme Gude- 
rian hésitait, n'ayant pas très bien compris ce qu'on lui ordon- 
nait, le soldat se précipita sur lui et lui enfonça le canon de 
son fusil dans le ventre, Ivre de fureur, les yeux injectés, le 
doigt sur da gâchette, le soldat hurlaïit : 


— Ramasse ce banc sur-le-champ ! As-tu compris, you 


damned son of a bitch ! 5 


Nous aftendions tous, pleins d’angoisse, la détonation 
fatale, mais Guderian Se baissa soudain et alla relever le banc, 


sans mot dire. 


Une autre fois, un soldat aperçut dans les rangs de ceux 
qui faisaient la queue pour la soupe, un général S. S. décoré 


de la croix de fer avec brillants. Il se tint à ses côtés jusqu’à 


ce que le cuisinier hongrois lui eût rempli sa gamelle, et lui 
demanda alors son nom. Le général le lui donna. 


— Cest donc bien vous ! fit le soldat, et il cracha dans 
la gamelle, ajoutant : « Mange donc ça, sale cochon ! » 


Le général, très calmement, jeta le contenu de la gamelle 
et tourna les talons. 


DRE SON EC PET ET CE DEA di ds. TA Se CE LA e 


Lorsque le temps le permettait, je m'allongeais sur l’herbe 
en compagnie de l’ancien ministre des finances grec, Tzironikos, 
et de Belinoff, ex-ministre de Bulgarie à Bratislava. Les mé- 
thodes de l’école de rééducation démocratique nous fournis- 
saient un sujet de discussion intarissable. 


5 ’ONCLE SAM 
LES PETITS-FILS DE L ONCLE ù 


76 
Te : Ayait été ministre du gouvernement grec 
TA Eee stait classé dans la catégorie des 
Le RU te a t des attestations d'hommes 
« collaborateurs >»: I] avait “pe De en re 
Mere ait que se conformer aux avis de 
ce Rene que l'occupation avait consisté à obtenir 
. RE allemandes le maximum de facilités économiques 
ne pays. Il écrivait lettre Sur lettre à toutes = Re 
:nsi qu'au roi Georges, pour qu ils confirment leur î émoign ge. 
RU Te mises à la poste ? Rien n’était moins sûr, bien que 
De qui avait accepté de s’en charger, jurât l'avoir nee Il 
ne recevait aucune réponse et désespérait de voir jamais es 
Américains modifier ou améliorer tant soit peu Sa condition: 
Comme tous ceux qui se trouvaient ici, il avait été séparé de 
sa famille quelque part en Autriche, et était sans nouvelles des 


siens. 

Belinoff était dans le même cas. Il lui était matériellement 
impossible de retourner en Bulgarie, car il craignait la terrible 
répression à laquelle se livraient lies gouvernants de son pays. 
Son seui crime était d’avoir représenté la Bulgarie auprès d’un 
pays allié de l'Allemagne. Belinoff, fuyant la Slovaquie, s’était 
réfugié en zone américaine où les nouveaux occupants, l'ayant 
découvert, l'avaient jugé bon pour la rééducation et, en consé- 
quence, envoyé dans un Camp. 


Comme aucun de nous trois ne pouvait être accusé du 
moindre crime de guerre, comme aucun des griefs dont s'étaient 
rendus coupables les Allemands ne pouvait nous être imputé, 
Nous cherchions un moyen d’attirer sur nous l'attention des 
autorités américaines et de les persuader de se pencher sur 
notre cas. Leur comportement à notre égard nous apparaissait 
en effet dénué de sens commun. Pourquoi nous avait-on inter- 
nés ? Que nous reprochait-on ? Jamais personne ne nous l'avait 
dit, jamais nous n'avions pu obtenir la moindre réponse à ces 
questions, Pourquoi étions-nous enfermés dans des camps alors 
qu’il aurait été si facile, à supposer qu’il y eût le moindre doute 
à notre égard, de nous assigner simplement un lieu de résidence 
forcée où ous aurions pu vivre au milieu de nos familles res- 
pectives, évitant ainsi toutes ces vexations inutiles qui n’ajou- 


taient rien à la gloire de la démocratie ni à celle des Etats 


Unis, bien au contraire ? La zone américaine regorgeait de 
troupes, de policiers, d'agents secrets, Quel péril des hommes 
ne nous constituaient-ils pour la sécurité des forces d’oc- 
cRPAOn ; Cela faisait cinq mois que nous nous trouvions 

is à la plus stupide des détentions, et rien ne nous per- 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 77 


mettait d'espérer qu’elle finirait bientôt, ni même qu’on l’adou- 
cirait en nous sccordant le droit de correspondre avec l’exté- 
rieur, À quoi devions-nous attribuer tout cela ? A l'ignorance 
à l’incapacité, la mauvaise volonté, l'indifférence ou la ven. 
geance ? Maïs que pouvait-on bien avoir à venger sur no 
personnes ? > E 


Nous passions notre temps à nous poser des questions 
auxquellles évidemment aucun de nous ne pouvait trouver de 
réponse satisfaisante, Tzironikos avait fini par demander aux 
autorités américaines d’être extradé en Grèce, car il avait plus 
confiance dans la justice de ses compatriotes que dans celle 
des Américains. Le colonel slovaque Androvich avait agi de 
même. Ils ne leur fut pas répondu. 


Ainsi, les Américains refusaient d’instruire nos causes, 
refusaient de nous mettre en liberté et refusaient également de 
nous extrader dans nos pays respectifs. Mais alors, que voulaient- 
ils ? Peu à peu, nous en venions à croire qu’ils n’en savaient 
rien eux-mêmes, 


Je m'étais toujours attaché à étudier avec beaucoup d’at- 
tention l’évolution des esprits chez les détenus tant allemands 
qu’étrangers. Tous, ou peu s’en faut, avaient nourri au début 
les plus grands espoirs quant à l’action pacificatrice et aux 
larges possibilités des Etats-Unis, qu’ils jugeaient seuls capables 
d'organiser enfin le monde sur les principes de justice et de 
liberté. Churchill lui-même avait reconnu que jamais les Etats- 
Unis ne s’étaient élevés si haut et n'avaient été si grands. 
Tous croyaient non seulement au désir, mais encore à la volonté 
de la libre Amérique de créer un monde nouveau, car seuls 
les Américains en avaient les possibilités matérielles et morales. 
Par malheur, toutes ces belles espérances s'étaient évanouics, 
Pespoir de voir les Etats-Unis réformer le monde s’était trans- 
formé en amertume. La réalité américaine que nous avions 
chaque jour devant les yeux, était par trop décevante. Tout. 
absolument tout, leur presse, leurs slogans, leur politique, n’était 
qu'un leurre, Nous nous heurtions chez eux à trop de mensonges, 
trop d’hypocrisie, trop de vanité, et surtout à un orgueil et à 
une fatuité démesurés. 


» F # y 
La plupart des détenus, du moins ceux du block n° V que 
Je connaissais le mieux, avaient tous occupé de très hautes 


. . . .Y: : : = è 
fonctions, civiles ou militaires, C’étaient des hommes ue très 
Certains d'entre 


lle noblesse 


grande culture et d’une compétence reconnue. Ler 
eux possédaient de fortes qualités morales et une rée 


78 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
7 

ouvait formuler contre eux, et je n'ai pas 
ie Pait fait, la moindre accusation précise ni 

indre grief direct et personnel. La façon dont ils étaient 
Jones Ja fois indigne d’eux et de la grande nation qui 
Fe Eee nvers eux. Ils n'étaient nullement enclins à se 
ee ne ou même seulement malveillants à l'égard des 
aire lie ne nourrissaient aucune haine sectaire ou fana- 
ES Fe leurs ennemis de la veille, Ils étaient pleinement 
OH de considérer les choses avec un Rs so 
et en toute impartialité. C’est même ce qui Es cerons en 
à penser que le peuple allemand devait à l'avenir SÉUPASES 
sur une voie autre que celle qu’il venait de suivre, d’où leur 
foi dans cette nouvelle force « qui avait atteint les plus Die 
sommets du monde» comme disait Churchill, et qu’ils 
croyaient seule capable de montrer le chemin. 


Leur déception était maintenant trop grande. Leur bonne 
volonté avait été méconnue, leurs meilleures dispositions dé- 
couragées, leur offre loyale de s'engager dans la voie de la 
démocratie rejetée avec mépris. L’espérance s'était évanouie et 
personne désormais ne croyait plus à la mission de l'Amérique 
en Europe. Ce que nous avions vu, subi et expérimenté, nous 
avait dessillé les yeux. La grandeur morale de l'Amérique n’était 
qu'un mythe. 


de caractère: 0 P 
entendu dire qu’on l 


Nos jugements n’étaient d’ailleurs pas uniquement fondés 
sur Ce que nous pouvions voir à l’intérieur du camp, mais 
aussi sur ce dont nous étions les témoins à l'extérieur. Le camp 
était situé en bordure de la route qui va de Mannheim à 
Heidelberg, à égale distance de ces deux villes, Le peu qu’il 
nous était donné d’apercevoir de ce qui se passait au dehors 
suffisait à nous édifier. De jour comme de nuit, nous voyions 
passer sur la route des grappes entières de soldats, souvent 
ivres morts. Ils allaient, soit à pied, des femmes accrochées à 
leur cou, soit le plus souvent en jeep ou en camion toujours 
bondés de femmes, criant; vociférant, injuriant les passants, 
quand ils ne s’écroulaient pas au creux d’un fossé, assommés 
par Palcool. La carence des officiers, totalement incapables de 
ras nn ns nous avait déjà frappés dans tous 
grande à l’extérieur des re ee fn en ve TEE 
américain intervenir pour fe tre es à offigièr 
pourtant a er + RE PRBRIE Ce n était. 
plus entendu dire qu’on ne nie Re ER ee 
milliers de fire HP ee suite aux centaines, aux 

Contre les abus, les vols, les 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 79 


agressions, les meurtres même, commis par les soldats améri- 
cains en bordée. Notre déception n’avait donc rien d’étonnant. 
Elle fut d’autant plus grande que l'espoir avait été plus ardent. 


# 
** 


Le camp de Seckenheim n’était le siège d’aucune activité 
spéciale dans le sens des attributions dévolues au S. A. L C. 
Les interrogatoires, les enquêtes, les demandes de renseigne- 
ments, avaient presque totalement cessé, Les jours passaient, se 
ressemblant tous, Leur monotonie n’était interrompue que par 
l’annonce d'événements importants : bombe atomique, fin de 
la guerre du Japon, préparatifs du procès de Nuremberg, etc. 
f’ennui retombait aussitôt après. 


Puis un jour, soudainement, une activité fébrile se mit à 
régner dans tout le camp. Le bruit courait qu’il allait être 
supprimé. Qu’allions-nous devenir ? Mystère. Les uns croyaient 
à notre mise en liberté, les autres se refusaient à tout pronostic. 
lis ne croyaient plus à rien depuis longtemps. Ils attendaient, 
dans une morne résignation. Et les transferts commencèrent. 
Des prisonniers étaient emmenés en jeep vers une destination 
inconnue. D’autres partaient en camion par groupes plus ou 
moins importants. Pour certains d’entre eux, fort peu nombreux 
d’ailleurs, nous avions nettement l'impression que l'heure de 
la libération était enfin arrivée, mais nous n’avons jamais rien 
su de précis à cet égard. De notre petit groupe de quatre, le 


premier à partir fut Mihalcovicz 


— Eh bien! lui dit Dessovic en riant, les lettres dont 
vous avez bombardé le major n’ont peut-être pas été inutiles... 


Nous croyions tous en effet que Mihalcovicz allait bientôt 
être libéré, ce en quoi nous nous trompions. Quant aux maré- 
chaux, l’un d’eux, von Blomberg, fut transféré — toujours selon 
la rumeur publique = à Nuremberg, en vue du procès qui 
allait s’y dérouler. Nous devions apprendre par la suite qu’il 
était mort en prison. Lorsqu'il nous quitta, il était pourtant 
solide comme un roc. 


Au début d’octobre, les transferts individuels où par 
groupes, se multiplièrent. L’énervement grandit chez ceux 
qui restaient, Les bruits les plus divers circulaient, plus alar- 
Mants les uns que les autres. Qu’allait-il advenir de nous ? 
Certains prétendaient que nous allions être mis dans des camps 
de représailles — des Straflager — et ils ajoutaient à l'appui 
de leurs dires qu'une partie de ceux qui avaient été transférés 
s’y trouvaient déjà. Cette affirmation faisait passer un frisson 


’ONC AM 
LES PETITS-FILS DE L ONCLE S 


80 
je me refusais absolument à y ajouter 
mblaient rivaliser d’absurdité. 
éri: ’attente fébrile que j’aperçus 
? nt cette période d’ai sbrile Q 
Fe tent qui m'avait interrogé à Bärenkeller. Il 
al pente te s'arrêter et de s’entretenir quelques instants 
eut la 


avec moi. 

__ Saviez-vous que les mémoires que vou 
Jus en haut lieu ? me dit-il, 
Vraiment ! Je ne pensais pas 
Et que faites-vous maintenant ? s’enquit-il. 

__ Drôle de question ! Vous devez le savoir mieux que 
moi, je suppose, puisque vous êtes du camp. 

__ Pas du tout! J'ai été détaché ailleurs jusqu’à ces 
jours-ci, 

__ Pouvez-vous me dire où nous allons aller et ce que 
l’on va faire de nous ? 

_— Je n’en sais absolument rien. Je vous répète que je 
viens d'arriver: 


d'angoisse. Pour ma part, 
foi. Toutes ces histoires me Se 


s m’avez remis ont 


été 
mériter un tel honneur... 


Vingt-quatre heures plus tard, le surveillant du block n° V 
passa de chambre en chambre, une liste à la main, et lut les 
noms de ceux qui devaient se tenir prêts à partir le lendemain, 
le surlendemain et le jour suivant, c’est-à-dire les 10, 11 et 12 
octobre. 


— Où allons-nous ? lui demandai-je. 

— Vous êtes Roumain ? 

— Oui. : 

— Et vous ? demanda-t-il à Dessovic et à Androvich. 
— Croate, Slovaque, répondirent-ils. 


— Eh bien, vous serez envoyés respectivement en Rou- 


manie, en Croatie et en Slovaquie, conclut le soldat, avec le 
plus grand sérieux. 


e Nous ne parvinmes pas à discerner s’il disait la vérité où 
1, au contraire, il se moquait de nous. Toujours est-il que nous 
entreprimes de faire nos bagages. 


Le lendemain Î û 
matin nous fûmes ré i 
irente et chaque te 


groupe fut affecté à un cami À i 
nous dûmes pass ion. Après quoi 
Care P2SSer Un à un dans le bureau de contrôle du 


Fe Fees 
prés avoir fait longtemps Ja queue, je fus introduit dans 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 81 


le bureau, les bras chargés de cartons plus ou moiss bien 
ficelés, tel un père Noël. 

— Ouvrez vos paquets, ordonna le soldat chargé du 
contrôle. z 
J’eus beaucoup de mal à défaire les nœuds et à étaler mes 
trésors sur la table, Je vis le contrôleur faire la moue à la 
vue de toutes mes pauvres bricoles. Il arrêta pourtant son 
choix sur les quelques cigarettes que j'avais pu économiser, 
les mit de côté puis m’ordonna de remballer le tout. Je croyais 
en avoir terminé et je m’apprêtais à sortir, mais il n’en avait 
pas terminé avec moi. 

— Videz vos poches, me dit-il. 

Je m'exécutai mais j’oubliai à dessein de sortir ma montre 
que j'avais mise dans une petite poche dont j'espérais qu'on 
ne-soupçonnerait pas l'existence. Il feuilleta les papiers que 
j'avais déposés sur son bureau, et me demanda de quoi il y 
était question. Comme je m’approchais et lui indiquais du 
doigt une phrase quelconque que je m’apprêtais à lui traduire, 
il fut pris d’un soudain accès de fureur et frappa violemment 
son bureau du poing. 


— Finger weg! Finger weg! hurla-t-il, bas les pattes! 
Puis, se calmant aussi brusquement qu’il s'était déchainé : 
— Et ça ? Qu'est-ce que c’est ? demanda-t-il. 

— Mes cartes de visite, répondis-je, 

11 en confisqua quelques-unes, probablement comme sou- 
venir, 

— Ramassez-moi tout ça. Vous pouvez partir, hurla-t-il à 
nouveau. 

Je rassemblai mes cartons, sortis et me dirigeai vers le 
camion. Il n’y avait déjà plus de place assise. 

Le contrôle prit fin vers midi, et les camions purent alors 
démarrer. 

Notre véritable calvaire. allait commencer mais nous ne 
le soupçonnions pas. 


DEUXIÈME PARTIE 


NOTRE-INTERNEMENT A KORN WESTHEIM 


Comment pourrait-on se fier à la nature humaine ? En 
dépit de tout ce que nous avions entendu raconter sur les 
camps américains proprement dits, nous étions tout heureux de 
quitter Seckenheïm. Il nous était indifférent de savoir où nous 
allions, et le simple fait de changer de place suffisait à nous 
rendre notre bonne humeur. Elle ne devait pas durer long- 
temps. Bientôt, nous devions nous souvenir de Seckenheim 
comme d’un véritable paradis, 


Il n’y a pas loin de Seckenheim à Ludwigsburg, à peine 
deux ou trois heures de camion. Cependant les conducteurs, 
ignorant le chemin, firent tant de détours inutiles que nous 
arrivâmes à la caserne Ludendorff de Kornwestheim, à quatre 
kilomètres de Ludwigsburg, à la tombée de la nuit seulement. 


Le convoi, recouvert d’une épaisse couche de poussière 
blanche, stoppa à l’entrée de la caserne. Des soldats américains 
surgirent de l’ombre et entourèrent aussitôt les camions. Mi- 
traillette à l'épaule et matraque au poing, ils nous invitèrent 
à descendre au plus vite, Tous ceux qui s’embarrassaient dans 
leurs paquets et tardaient à s’exécuter, recevaient une volée de 
coups de matraque en caoutchouc. Les cris et les jurons don- 
naient à notre arrivée une allure très Wild-West. 


Surpris, effarés par un tel accueil, nous nous serrions les 
uns Contre les autres, courbant la tête, tels des brebis apeurées. 


— Get going! Get going! ne cessaient de répéter les 
soldats, 


Nous groupant au hasard, perdus au milieu de nos paquets 
hétéroclites, nous fûmes conduits pêle-mêle, et sous la menace 
des matraques voltigeant au-dessus de nos têtes, à la salle de 
gymnastique de la caserne, proche de l'entrée. 


: SAM 
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE 
86 | 
s bonne garde, au dedans comme au 
y enferma sou r la cour était entiè- 


: nait su : : 
de la salle qui ee une charpente métallique 


On nous 
dchors. Le mur 


rement V se multitude de pe 


soutenant U nuit était froide, et le vos Le hurlait 
étaient brisés. La riches Le bruit d une vitre cassée 
lugubrement à RS baisser Ja tête. La salle étant plongée 
nous fit MÉRRee du bris de verre nous échappait. Mais 
dans l'obscurité, AGE tres carreaux volèrent en éclats et des 
le bruit se répéta, d’au ers le mur vitré, Se mirent 


: orce à tray 

ï lancées avec Î 3 rep x 

eee sur nous. Nous étions lapidés, tout comme aux temps 
à pleuv e 


L2 sn 
arle la Bible ! Nous bousculant dans porn e, NOUS nous 
ss ee refluer vers les coins de la salle où nous étions rela- 
mime 


pl » ‘ 

tivement à l’abri. 5 = à 
Cela dura une demi-heure environ, PUS les pierres cessè- 
rent de tomber, on ne sait trop pourquor, probablement par 
suite du manque de munitions, ou de l'obscurité, maintenant 


totale. 


détenus allumèrent une cigarette ; des points rouges brillèrent 


çà et là trouant les ténèbres. Atteints par les projectiles, des É : 


blessés gisaient recroquevillés sur le sol où ils gémissaient. Les 
sentinelles finirent par allumer un feu dans un coin de la salle, 
à même le sol, l’alimentant avec des débris de chaises cassées 
et de tables déglinguées. Les soldats firent cercle autour en se 
réchauffant les mains. La pâle clarté de la flamme faisait, par 


instants, reculer l'ombre, Nous nous regardions alors. Pâles, les: 


yeux cernés, la marque de l’épuisement, que soulignaient les 

lueurs rougeoyantes du foyer, se lisait sur nos visages. Je 
. : : : , 3 à. 

décelais, ici et là. des signes d’égarement. Beaucoup d’entre 


nous touchaient le fond du désespoir. Les plus âgés s'étaient & 


allongés sous leurs manteaux, appelant vainement un sommeil 
qui ne venait pas. 


— Que pensez-vous de tout ça? demandai-je à Belinoff, . 


le diplomate bulgare. 

Belinoff avait séjourné autrefois à Bucarest où il avait été 
envoyé en mission, : 

— Pauvres de nous! me dit-il en roumain, Il faut nous 
attendre au pire! 

L'agression dont nous avions été l’objet nous avait boule- 
versés ; nous étions encore tout tremblants d'émotion et d’indi- 
site Messerschmidt, le grand technicien de l’aviation, était 
I parlait d'écrire je ne sais quelles lettres de menaces. 

aurais jamais OR D ee £ 
J soupçonné d’être aussi naïf. Mirre, autre 


itré. I était constitué tits carreaux dont la plupart h 


Le froid était de plus en plus vif. S’enhardissant, quelques 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 87 


fois président de la Haute Cour des Comptes de Berlin, n’arré- 
tait pas de tousser dans un coin, et tremblait comme une 
feuille, courbé sous le poids de ses soixante-dix ans bien son- 
nés. 

De petits groupes se formaient, chacun commentant l’évé- 
nement à sa manière, se demandant avec anxiété ce qui allait 
suivre. Le plus souvent nous ne voyions même pas à qui nous 
parlions, car dès que nous tournions le dos aux flammes du 
brasier ou que nous nous en éloignions, nos visages se noyaient 
dans l’ombre, 

Les heures s’écoulaient lentement. Il était minuit passé 
lorsque les dernières conversations s’arrêtèrent. Notre fatigue 
nous obligea à nous étendre, roulés dans nos manteaux, par le 
froid humide de cette nuit d'automne, sur le carrelage glacial. 
Chacun s’efforçait de surmonter l’angoisse qui lui étreignait le 
cœur, 

L’aube venait à peine de poindre lorsque plusieurs détenus 
— au camp depuis plus longtemps que nous — entrèrent, 
accompagnés de sentinelles, nous apportant un chaudron de 
café et des corbeilles pleines de tranches de pain. Le simple 
fait d’avaler quelque chose de chaud suffit à nous réconforter, 
mais pas pour longtemps. 

Aussitôt après ce déjeuner, la salle fut envahie par des 
soldats. Aucun officier ne se trouvait parmi eux. S’aidant 
parfois de leurs matraques, ils nous divisèrent au hasard en 
plusieurs groupes d’environ quarante détenus chacun. Il y avait 
autant de groupes que de soldats. Ces quarante détenus for- 
maient le « job >» quotidien de chacun d’eux. 


Ils commencèrent par nous remettre de grandes enveloppes, 
et nous dirent d'y enfermer les objets de valeur que nous pou- 
vions posséder encore, Ils ne nous fournirent aucune précision 
quant aux raisons et à la destination de ces dépôts. Nous en 
eussent-ils donné, et des meilleures, que nous nous serions mé- 
fiés quand même, car chacun de nous avait au moins une 
expérience de ce genre à son passif. Toutefois, les réactions 
furent diverses. Les uns glissèrent dans Penveloppe ce qu’ils 
avaient de plus précieux, argent ou montre. Les autres, au con- 
traire, le dissimulèrent de leur mieux dans la doublure de 
leurs vêtement, Les plus savants calculs se révélèrent inutiles : 
d’une façon comme de l’autre la destination ultérieure de tous 
les objets de valeur devait être la mème. Lorsque les enve- 
loppes, portant chacune le nom de son propriétaire, furent 
fermées, le soldat qui présidait au +contrôle» de chaque 
groupe les rassembla, Ensuite, ordre nous fut donné de nous 


s L'ONCLE SAM 
LES PETITS-FILS DE L’ON 


88 
d’aligner chaque vêtement, chaque 
Le « contrôleur » commença alors 


ent d’un détenu à l'autre. Il 


complètement et 


objet sur le sol, devant PO x 
& job »;, passant sucess prélevant fout ce qui 

son € ] ttentivement chaque bagage, 

examina à 


es es des vête- 
; isait, rejetant le resté. Il tâtait les tee Fe 
lui plaisait, pant ce que nous aurions pu y SSI? de 
ments, chere te mains. C’est ainsi que nous sou ispa- 
Jui PE de nous avions pu soustraire jusqu alors aux 
raitre le pe 


Ô érieurs. 
contrôles antérieu = 
ais avoir été bien inspiré en mettant dans GER 

es mon stylo, et les 500 marks-que javais 
devers moi. La satisfaction que 
ltérieurement se révéler parfaite- 


déshabiller 


loppe ma montre en Or, 
été autorisé à conserver par 
j'en éprouvais alors devait u 
ment illusoire. = 

Tous ceux qui avaient subi l'examen purificateur eurent la 
permission de se rhabiller, non sans avoir été au préalable 
copieusement arrosés, eux et leurs vêtements, de poire insec- 
ticide, par les soins d’une équipe sanitaire vers laque le nous 
nous rendions un à un. Dépouiller des prisonniers, les épouil- 
ler ensuite, n’est-ce pas là une preuve évidente de civilisation ? 


Tandis que je me rhabillais, mon attention fut attirée par 
des éclats de rire. L'auteur en était le soldat des mains duquel 
je venais d'échapper. Il « contrôlait » présentement le vieux 
général croate von Dessovic. Comme ce dernier n'avait pas 
d'autre costume que son uniforme, le soldat avait tout d’abord 
procédé à sa dégradation, lui arrachant ses épaulettes et les 
insignes de son grade, et les jetant aux pieds du général mé- 
dusé. Puis il examina les bagages. Ainsi que je l'ai dit plus 


haut, le général avait en sa possession des affaires appartenant 


à sa femme. En découvrant ces lingeries féminines, l'Américain 
s'était mis à rire aux larmes. De joie, il se tapait les cuisses, 
agitant comme des drapeaux les culottes et combinaisons dont 
les tendres couleurs le réjouissaient. Il fit aussitôt part de sa 
découverte aux autres soldats, et tous rivalisèrent de plaisan- 
teries obscènes; répugnantes par leur vulgarité. Pétrifié de 
honte, Dessovic contemplait sans mot dire, mais les yeux déjà 
humides, cette pénible bouffonnerie dont il était le centre. 
Ceux qui avaient omis à dessein de metir 
leur argent ou leur montre, 
testaient véhémenteme 
et réclamant des env 


e sous enveloppe 
et qui se les voyaient enlever, pro- 
nt, alléguant qu’ils n’avaient pas compris, 
eloppes, Comment auraient-ils pu savoir 
ment en cela que consistait le « job » des 
atraques se faisant menaçantes, ils durent 
€ sen être tirés à si bon compte, 


contrôleurs ? Les m 
s’estimer heureux d 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 89 


Lorsque la perquisition fut terminée, les soldats nous 
répartirent à nouveau, en quatre groupes cette fois, dénommés 
A, B, C, D, selon le block auquel chacun d’eux était affecté. Le 
groupe À, dont je faisais partie, fut encadré par des senti- 
nelles, et nous sortimes de la salle de gymnastique pour être 
conduits à notre block. En chemin, je fus impressionné par le 
nombre et l’épaisseur des lignes de barbelés à travers lesquelles 
nous passions, Chacun des blocks de la caserne était entouré 
d’une de ces clôtures qui avaient plusieurs mètres de haut sur 
quatre ou cinq mètres de large. Il y en avait parfois plusieurs 
rangées, À chaque angle, environ tous les cinquante mètres, se 
dressait un échafaudage soutenant une sorte de mirador hérissé 
de mitrailleuses dont on apercevait les canons tournés vers 
nous. 


Dans l’espace restreint ménagé autour de chaque block 
s’agitaient des groupes compacts de détenus. On eût dit une 
fourmilière géante. Nous dûmes nous frayer un chemin parmi 
eux. Nos habits presque en loques et nos corps amaïigris n’afti- 
raient qu'à peine leurs regards éteints. Puis nous pénétrâmes 
dans le block À où nous fûmes reçus par les kapos. C’étaient 
des détenus, ou, pour employer le terme officiel, des « inter- 
nés » qui avaient été désignés par les autorités américaines en 
vue de l’administration intérieure de chaque block. 

Jusqu'à notre arrivée dans ce camp, personne ne nous 
avait encore dit quelle était notre situation exacte. Même offi- 
ciellement, nous étions tour à tour des prisonniers, des détenus, 
des arrêtés, sans que l’on nous précisât jamais le sens juridique 
de chaque terme, À présent, nous étions fixés. A l'entrée du 
Camp nous avions pu lire : € Internement — Camp 75 ». Désor- 


mais il n’y avait aucun doute possible : nous étions des « inter- 
nés ». 


Nous fûmes conduits dans une grande salle du rez-de- 
chaussée où l’on procéda à notre appel. C’est l'interprète du 
block qui avait été chargé de le faire. Je le reconnus immédia- 
tement : c'était Halter, l’ancien chef de cabinet de Hencke. 
sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères allemandes. 


Halter avait aussi pour mission de nous conduire par 


groupe de trois ou quatre chez le commandant du block, et de 
nous « présenter » à lui. 


Je pénétrai dans le bureau de celui-ci en compagnie 
d’Albrecht, ancien chef de service juridique de l’Auswäàrtiges 
Amt, et du professeur français Héritier, connu paraît-il en sa 
double qualité d’historien et de journaliste, et qui avait été 
Conseiller du gouvernement de Vichy. 


: E SAM 
ETITS-FILS DE L oNCL 


si LES P 
éricain d’origine 
dant du block, un caporal Re An ii 
Lee se de Sworobtchine, était Va 
polonaise, dù 2 ur le bureau, fumant la pipe. 


fauteuil, les pieds S 
Notre vue parut le me 
— Qu'est-ce que c'est que C 
Halter déclina n0S noms et 


ttre en joie. Il se tourna vers Halter : 


es oiseaux-là ? lui demanda-t-il, 


qualités. 


ait-il que cette crapule soit en même temps 
en Stone étonné en me montrant du 
bout de sa pipe. 

_ Il n’est pas prêt 
Ministre, ou si vous préférez, 
sador to Berlin, précisa-t-il. 

En bon Américain qu’il était, Sworobtchine Be persuadé 
qu'un € minister» ne pouvait être autre chose qu’un prêtre, 


re ! répondit Halter. Il a été ministre... 
ambassadeur. Roumanian Ambas- 


_ Et celui-là, pourquoi n'est-il pas au garde-à-vous, ce fils 
de chienne ? continua-t-il en désignant Héritier. 

Sworobtchine paraissait très pointilleux sur le chapitre 
des convenances. Il se sentait offensé dans sa majesté. 

__ 1 vous demande de vous mettre au garde-à-vous ! dit 
Halter à l'oreille d’'Héritier. 

Les cheveux blancs en bataille, le vieux professeur le 


regardait sans comprendre, l'air ahuri. Il avait deux excuses: 
il n'avait jamais fait de service militaire, et il était sourd comme 


un pot. 


— Fixe ! criait Halter, désespérant de jamais se faire en- 


tendre et voyant que l'Américain s’agitait de plus en plus. 


— Mais comment? répondit Héritier qui avait enfin 


compris. Moi, je suis un vieil homme ! 


T1 fit néanmoins tout son possible pour se redresser sur 


ses vicilles jambes cagneuses et rapprocha gauchement les 
talons, ; 


— Foutez-moi le camp! dit Sworobtchine avec dégoût. 


Quant à ce zèbre-là — il s'agissait de Héritier — il sera de 
sue de chiottes trois jours d'affilée, puis tu me le ramèneras. 
€ verrai bien si cela lui a appris à se tenir droit, 


Après que le secrétaire 


recherche du numér 
la porte, je restai 


» je ne rêvais pas ! Je 


posai a terre les cartons ue AVaIs s0 S les bras car e me 
q J als U » ] 


LES PETITS-FILS DE L/ONCLE SAM 91 


sentais vaciller, Comme je restais immobile à lPentrée, n’osant 
pas avancer, quelqu'un me cria : 

— Courage camarade ! nous ne sommes pas des cannibales 
et personne ne va Vous manger vivant. 

Je n’avais pu me rendre compte au prémier abord ni de 
la grandeur de la salle, ni du nombre de ceux qui Poccupaient, 
À première vue, j'avais eu l'impression d’être au milieu d’une 
multitude de Singes accrochés par grappes à des arbres invi- 
sibles. La chambre était occupée dans sa presque totalité par 
des échafaudages de planches qui montaient jusqu’au plafond. 
La seule partie libre était un étroit corridor, d’un pied de large, 
à hauteur de la porte, Le bâti de planches comprenait trois 
étages de lits superposés. C’est là que devaient dormir les 
détenus, serrés les uns contre les autrés comme sardines en 
boîte, 

Pendant le jour, la plupart de ces troglodytes allaient vers 
la lumière, c’est-à-dire qu’ils s’asseyaient au bord du lit, 
balançant les pieds au-dessus de la tête de leurs voisins du 
dessous ! C’est. ce qui m'avait donné l'impression d’avoir en 
face de moi des grappes de singes. Comme ik n’y avait pas de 
place pour tout le monde au bord des lits, beaucoup restaient 
au fond de leur trou. L 

La salle, à vrai-dire était assez grande, puisqu'elle mesurait 
10- mètres sur 6 et 8 m. 50 de haut. Elle contenait 126 per- 


sonnes. Notre étage en abritait 900 et le block entier 3.000 ! 
= Le nombre de détenus de l’internment-camp 75 — Kornwes- 
theim — s'élevait à 12.000. 


Les quatre blocks de la caserne étaient littéralement pleins 
à craquer, Les autres bâtiments étaient occupés par les C. I C. 
du camp, les corps de garde, l’infirmerie, les services, etc. 

J'étais toujours figé sur place, essayant de découvrir du 
regard où j'allais bien pouvoir me mettre. 

— Je suis le chef de la salle, me dit avec bienveillance un 
détenu qui avait été capitaine de police, Comment Pappelles-tu, 


camarade ? 


Dans tous les camps la «<camaraderie» et le tutoiement 
étaient la règle. 

Je lui dis mon nom et mon ancienne qualité. 

— Ah! Ah! fit-il. Ganz grosse Kannone ! Comme vous le 
voyez il n’y a pas beaucoup de place, mais en se serrant, on 
vous en trouvera bien une, Hep! Camarade Wagner! dit-il à 
l’un des «singess du deuxième étage. Toi qui es maigre, fais 
donc un peu de place à notre nouveau camarade, le camarade... 
comment as-tu dit que tu t'appelais ? 


'ONCLE SAM 
LES PETITS-FILS DE L'O 


L=3 
12 


vieilli avant l’âge par 

= ee EE, possédant femme, 
d tsenfants, n’avait qu'un seul Re 
et Thuringe dont j] était sans nouvelles 
_ _ at pas fait la guerre, en ayant 
ce n’est donc pas en tant que 
terné. Par contre il était, ou 


Le avait été, nazi, C'était même une des fortes Re 
PIUO PA VAIES OESeS empli naguère les hautes fonctions 
du régime ; n'avait-il Pas ee action locale du Parti 9 Ce 
de caissier (Kassen Leiter) yat pas à comprendre ce que 
Dire ne es Américains qui avaient arraché 
HAE a journalières une multitude 
HR comme lui, dont la politique était bien le dernier 
des soucis, et qui ne comprenaient goutte aux SCORE 
portées contre eux: Quels étaient leurs crimes ? Il Et 
pour la plupart de simples Allemands, qui, comme ous es 
Allemands, avaient été entraînés par la grande marée national- 
socialiste et avaient cédé aux mirages de cet idéal et de cette 
foi nouvelle, présentée comme la seule capable de créer un monde 
nouveau, meilleur et pur. Et c’est justement à leur foi, et non 
à leurs actes, que s’en prenaient les Américains, l’accusant 
d'être en elle-m:me, et à elle seule, criminelle et répréhensible. 
Se sentant blessés et offensés, ils se repliaient sur eux-mêmes. 
De tout ce que l’on mettait à l'actif des nazis, ou plutôt du 
nazisme, ils ne niaient rien, mais ils n’approuvaient rien non 
plus, et ils s’abstenaient de croire ou de condamner quoi que 
ce soit. En paysans qu’ils étaient, ils ne se sentaient nullement 
enclins à formuler une opinion sur des choses qu’ils n'avaient 
pas vues de leurs propres yeux. C’est pourquoi ils ne compre- 
naient pas non plus la raison de leur internement, qu'ils attri- 
buaiïent à quelque obscure vengeance personnelle. Le sentiment 
de culpabilité, qu’on avait tant voulu leur inculquer, leur 
faisait totalement défaut. 2 


Un peu plus tard, je demandai à Wagner de me rensei- 


gner sut Ceux au milieu desquels j'allais avoir à vivre désor- 
mais : 


était un pays 


Taoner ñ 
Wag Gi dureté d 


Jes soucis et I 
enfants et un ta 
retourner à Sa ferme 
depuis de longs mois: EE 
depuis longtemps dépass : g 
€ militariste » qu'il avait te 


ce ne. AL Héne se gibier HÉROS 
re ns ee ce la salle, c’est Kohler, ancien premier 
qu'il est jei, None ane. o. M1. laissé pousser sa barbe depuis 
général] de Berlin ee A Je docteur Lippert, ancien maire 
être dehors Von F ee Yois pas pour le moment, Il doit 
gémieurs, dé docteme pm sSAnee-avec. toutes) sortes. d'ine 
de fncbonnatere d'avocats, d'industriels, de commerçants, 

» CE Daysans, d'ouvriers, etc. À propos, j'allais 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 93 


oublier le docteur Schell, I1 à été Gauleiter. C’ 
très comme il faut, I1 y a également des dissée I 
ans. On se demande ce que peuvent bien ui 
«Amy ». Il était paraît-il «Hitler Jugend », 


Il s'arrêta de parler pour ; 
jeter un regard 
de mes bagages. 8 sur le contenu 


est un type 
un à quinze 
vouloir les 


— Tu n’as pas de couverture, continua-t-il. Ce n’est pas 
tant à cause du froid qu’il t'en faudrait une, car, avec le monde 
qu’il y a ici, il ferait plutôt trop chaud. C’est pour ne pas 
dormir à même sur les planches, elles sont plutôt dures. Attends! 
j'ai une idée, Prends ces boîtes de carton dont tn was plus 
besoin et découpe-les pour les mettre à plat, ce sera toujours 
moins dur que le bois. Quant au pardessus, fais-en un rouleau 
que tu mettras sous ta tête en guise d'oreiller, Ça vaut mieux 
pour lui d’ailleurs,-et de toute façon tu n'as rien pour l’ac- 
crocher. 

Que pouvais-je faire ? J'avais la gorge trop serrée pour 
parler. Sombre, abattu, jamais je ne m'étais senti aussi gauche 
et maladroit, j'étais comme paralysé et tous mes membres me 
semblaient être en coton. 

LE Donne donc ces boîtes, me dit Wagner, tu n’y connais 
rien, Et n’aie pas peur pour tes affaires, je ne suis pas un 
voleur. Tiens! regarde ! Celui qui vient d’entrer à l'instant 
c’est le docteur Lippert. : 


— Lippért! m’écriai-je heureux de voir une vieille con- 


naissance, 


Lippert était sidéré. Il était à cent lieues de me savoir si 
près de lui. 


— Je ne suis pourtant pas fou! s’écria-til. Comment se 
fait-il que vous soyez ici, Excellence ? 

Le mot «Excellence» me fit sursauter. Etait-ce ironie de 
sa part, ou tout simplement habitude ? De toute facon cela 
sonnait étrangement à mes oreilles, comme l'écho d'un monde 
disparu depuis longtemps. 


Nous nous mimes à raconter nos aventures. Lippert était 
tombé depuis longtemps en disgrâce auprès des autorités nazies 
a cause de ses démélés avec Speer, lequel voulait transformer 
de fond en comble certains quartiers de Berlin, Speer avait 
dénoncé en Lippert un homme «edqui s’encadrait mal dans le 


rythme dynamique du national-socialisme ». C’est pourquoi, en 


1941, il avait dù renoncer à ses fonctions de maire de Berlin. 
Il avait alors demandé à rejoindre une unité combattante, en 
sa qualité de commandant de réserve, et il y était resté jusqu’à 
la fin de la guerre. 


SAM 
gs PETITS-FILS DE L'ONCLE 
L 
94 loir, La salle était en 


u 

dans le Cou’ = 
pert = m'entendais même pas parler. 
e 


lit 

4 arranger ImOn : 

Wagner avait entrepris d'a ee je vis venir 

poire Peine. fait-quelques: P : 
Nous avions 


e. 
figure connu 
à e une autre %£ nouveau venu 
ds . vous ici, général? me dit le 

—— Que taltes= 


Je sortis avec ÉD ï 
effet trop bruyante et ] 


ou î ssident de l'Office des Céréales. 
était D... autrefois président CE ce, er 
re tout Berlin est réuni 101 | répondis-je le 
— Je 
se ss je me sentis de 


À la vue du bon vivant qu'était D 


illeur humeur. Se 
ee J'ai eu beau faire, je n’ai pas pu échapper au p 


“vit-il. J'ai i éviter les nôtres, 
de concentration | poursuivit-il. = Re . ce 
mais pas ceux des Américains * ais, ? 
ricains sont tout de même moins mauvais = ne 

D... avait été également limogé par les dirigean es 
bien que son rôle eût été assez important. En sa Le ee 
président de l'Office des Céréales, il était +. co as 
tous les pays agricoles de l'Europe, avec lesquels a. Lee 
conclu des accords portant sur PIUSIQUES milliar s de m ; 
Il avait été limogé brutalement sans quon ait jamais es 
su pourquoi, Certains prétendaient que le joyeux D; ne 
trop de cognac, d’autres le soupçonnaient dayOienERten des 
relations avec certaines personnes mises à l'index AE le 
régime, Le bruit courait également que des irrégularités d ordre 
financier n’auraient pas été étrangères à sa chute. En 1942, il 
aurait même été question de l'envoyer dans un camp de con- 


sentration. D... avait réussi cependant à se faire engager . 


comme recrue dans un régiment quelconque, 


— Quand êtes-vous arrivé ici? me demanda-t-il. Et où 


vous a-t-on fourré ? 

— Au 312. 

—_C’est insensé! Je vais faire l'impossible pour vous 
sortir de là, vous et Lippert. Je vais dire à B.. de vous mettre 
dans une salle un peu plus calme ! Laissez-moi faire | 

Il nous quitta, pressé et affairé comme toujours. 

— D. est le fourrier du IIT° étage, m'expliqua Lippert, 
Il a su se débrouiller. Il y à comme ça des gens qui retombent 
toujours sur leurs pattes. 


— Préparez-vous pour aller à la soupe | cria une voix 
stridente. : 


= Vite ! dit Lippert, On ne badine pas avec la discipline, 
par ici. 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 95 


Wagner m’attendait déjà avec ma gamelle, 

— Il faut s’y rendre deux par deux m’expliqua-t-il, par 
étage, par section, et par salle, Aujourd’hui il faut aller au 4° 
chaudron au fond de la cour, à droïte, du côté des barbelés 
Tu n’y arriveras pas tout seul, Suis-moi, 

En effet, il avait à peine terminé que nous fûmes entraînés 
par le flot des détenus qui couraient s’aligner dans la cour. 
J'étais frappé par leurs régards sauvages de bêtes affamées. Ils 
tenaient à la main, en guise de gamellé, les récipients les plus 
invraisemblables. En un instant, leur colonne fut prête. Dans 
la cour s’allongeaient sur deux rangs leurs files interminables. 

Wagner me tirant par la manche, je pris place dans la 
file avec les détenus de la salle 312. Nous descendions lente- 
ment les escaliers, dans le cliquetis des boîtes de fer blanc. 
Le vacarme était effroyable! Wagner poursuivait mon éd 
cation : 

— À l'aller, nous passons par cet escalier, au retour, nous 
passons par celui de derrière, sinon il y aurait mort d'homme, 
tellement on est serré | 

Après avoir fait longtemps la queue dans la cour, notre 
colonne approcha enfin de la quatrième marmite. 

D... se tenait à droité de l’homme de service, veillant 
attentivement à ce que personne ne reçoive une cuillerée de 
plus que le voisin. 

— Voilà ce qu'on nous donne à manger! me dit Wagner 
à l’oreille, en regardant tristement la soupe de poudre d'œufs 
qu'on nous avait servie. Un demi-litre à midi, un demi-litre le 
soir. Peut-être que ce soir nous aurons du soja, pour changer. 
Le pain est distribué chaque matin. On en reçoit tantôt un 
quart, tantôt un sixième, ça varie suivant les jours. Il est 
arrivé quelquefois qu’on nous donne un pain à partager en 
Vingt, ou même pas du tout! Avec les Amy, mieux vaut ne 
Par chercher à comprendre ! conclut Wagner, 

Nous retournâmes dans notre chambrée pour y manger 
notre soupe, Chacun grimpait avec sa gamelle sur son lit. Il 
n’y avait pas de place ailleurs. En quelques gorgées tout était 
liquidé. 

.— On n’a pas besoin de cuiller poursuivait Wagner avec 
philosophie. A ce régime nous avons diminué de moitié. 

: Dès qu’on avait fini de manger, il fallait se dépècher de 
dégringoler des échafaudages pour aller laver sa gamelle, sinon 
il fallait faire la queue au moins une heure avant de trouver 
un robinet libre, 


— Dieu nous garde d’être mis en quarantaine ! s’exclama 
Wagner. 


’ONCLE SAM 
LES pETITS-FILS DE L'O 


96 


siste-t-il : : 
ie us attrape une maladie contagieuse 


__ En quoi cel 
__ gi jamais Fun de ss ee ét 
ri sûr À, ; 

et A au tous rester enfermés dans notre cham- 
a ‘12 ‘ # 
è rze jours d'affilée. I y à de quoi devenir À 
e + aux cabinets que deux fois par jour, pen. 
0 ferme alors à clétoutes les autres salles. 
Le jours dans cette Cage Sans 
us est déjà arrivé deux fois, jusqu’à 


ee | 
ravages — il nou 
prée pendant qua 
fou ! On ne peut al 
dant une demi-heur 
Tu te rends COmMP 
pouvoir bouger ! Ça n0 
présent. 10 ajouta-t-il. C’est le repos 


= ] : 
qui commence Entre une heure et trois heures nous de ons 
U . V 


Î bsolu. $ 
observer un silence à = 
Je réussis tant bien que mal à m’insérer dans ma Couche, 


RS PR 
large de cinquante centimètres, dont une a a 
cédée par Wagner, et l'autre moitié par le « er ee 
Merkel, propriétaire d’un magasin de chaussures Jéna, 
lequel j'avais fait sommairement connaissance: .: 
J'étais brisé de fatigue. La nuit précédente, dans la salle de É. : 
il m'avait été impossible de dormir. De plus 2 
hume. Je me couchai sur le côté et 


te? Quatorze 


gymnastique, 
j'avais attrapé un gros Tr 
m’endormis aussitôt. 


Ca 
++ 


Je ne me réevillai que le soir, D. me secouait. Il était 
venu avec le docteur B.., le chef d'étage. CAR 

_— Prenez vos affaires, me dit-il. Nous allons vous mettre 
ailleurs. Vous aurez un peu plus de place. 

Je regrettais d’être séparé de ce bon paysan qu'était 
Wagner, mais il m'était difficile de ne pouvoir dormir que 
sur un seul côté, et cela pendant des mois et des mois peut- # 
être, Je ramassai tout mon bien — en dépit de son peu de 
valeur il m'était fort précieux — et je suivis B... et D... : 

Ils me conduisirent dans une chambre réservée à ceux 
qu'on appelait les Kapos. Ma nouvelle habitation était une 
chambre de 5 mètres sur 2 m. 50, haute de 3 m. 50, ressem- 
blant à celle que j’avais occupée à Seckenheim. Le chef d’étage 
l'avait réservée en priorité aux Kapos, mais il y avait admis à 
également quelques détenus plus «importants» dont l'état de 
misère l'avait particulièrement ému. Au total, dix personnes Y 
vivaient, C'était pour moi une faveur extraordinaire que de 
Pouvoir y loger, étant donné les conditions dans lesquelles 
étaient obligés de vivre les autres détenus. Chacun disposait 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 97 


ici de 4 mètres cubes d’air tandis qu’au 312 nous n’en avions 
guère que 1 m, 75. Le Kapo le plus important était le docteur 
Wegener, ancien maire de Kolberg, et lieufenant-colonel de 
réserve pendant la guerre. Il remplissait au camp les fonctions 
de secrétaire de la chancellerie d’étage. Il nous reçut en grom- 
melant, l’air mauvais, mécontent de voir l’effectif de la chambre 
presque doublé par l’arrivée des nouveaux venus, Il n’arrétait 
pas de jeter des regards furibonds en direction de B.. et de 
D... responsables de notre intrusion. 

Deux autres Kapos, King et Ahrweiler, paraissaient nous 
être nettement hostiles, Le premier avait été autrefois profes- 
seur dans une école militaire, et le second restaurateur. Ils 
étaient tous deux chefs de section de notre étage. Chacun était 
responsable des salles situées d’un côté du couloir. 

Notre nouveau chef de chambrée était le docteur Müller, 
procureur à Ehrfurt. Il avait perdu son bras droit lors de la 
Grande Guerre. C'était un homme aux nerfs complètement dé- 
traqués, parlant d’une voix de fausset qui ne s’accordait jamais 
à ce qu'il disait. Wegener le terrorisait par la manie qu’il 
avait de critiquer systématiquement chacun de ses mots, chacun 
de ses gestes, 

— Pourquoi fais-tu claquer la porte, Müller ? Tu ne peux 
donc pas la fermer plus doucement ? 

Müller, qui entrait à l'instant, tenant dans son unique 
main le linge qu’il venait de laver tant bien que mal, s’excusait 
plaintivement : 

— Je vous demande pardon! Je ne peux pas faire au- 
trement... J’ai dû pousser la porte avec l'épaule. 


x 


Ce disant, il montrait son moignon à Wegener. 


— Ce n’est pas à moi de vous apprendre à fermer les 
portes, continuait impitoyablement Wegener. 


Un autre Kapo, Gottfried, ancien fonctionnaire de la 
Gestapo, travaillait à l’approvisionnement. Il ne rentrait que 
le soir, 


Le dernier de ceux qui logeaient là avant notre arrivée, 
était un jeune Allemand des bords de la Volga. Il s'était engagé 
comme volontaire, lorsque les troupes allemandes avaient 
occupé son village. IL avait alors 17 ans. Il était seul au monde, 
ignorant ce qui ayait pu adyenir des siens, ne sachant même 
pas s'ils étaient encore en vie. C'était un beau gars, bien 
découplé, le type nettement slave — il parlait d'ailleurs fort 
Mal l'allemand, Wegener l'avait pris à son service pour laver 
son linge, cirer ses bottes, ete, 


: L'ONCLE SAM 
LES PETITS-FILS DE L’O 


= étaient: le ministre plénipoten- 
: 


eaux occupant : et moi-même. 
Les Deere Je docteur Lippert SE 
tiaire. AIbrechis demandé avis de AVeBener> 
Müller, après AVOIT Ceux-ci étaient Super- 


< its disponibles. : * 
entre nous quatre les = : en avait deux groupes de trois près 
ee. a NE Dbpe de deux de l’autre côté. Le mien 
te, et de 


e en haut, tout près du plafond: Y grimper 
ns dix fois par JOUE Lee 10e re 

i relativement pénible. C'était un lit mi Re - fe 
physique épaisses. Je me mis ausitôt à y étaler les 
FAR DRE éparés par Wagner. 
ee e ee ee isa en équipes de deux, qui seraient 

Puis, Maps Re SE La chambre devait être balayée 
Tee es : ne t le carrelage briller comme un 
et nettoyée trois fois par Jour, et * Re CS 
miroir, Fenêtres et lits devaient être astiqués q 

re énergie. 

re ie si jamais Sworobtchine découvre un 
grain de poussière oublié dans un coin! nous dit Müller en 
manière d'avertissement. 

Il semblait terrifié à l'évocation d’une telle éventualité. 

_— N'exagérons rien, répliqua Albrecht. Sworobtchine n’est 
pas si terrible que vous voudriez nous le faire croire ! 

_— Comment ! vous ne me croyez pas ? Vous verrez. Vous 
verrez. Tenez ! demandez à Weller.. 

Weller était le jeune Allemand de la Volga. 

— Au fait, dis-je alors, ne seriez-vous pas d’avis qu'entre 
nous au moins nous cessions de nous tutoyer ? 

— Hum... ! fit Wegener à moitié d'accord, si jamais les 
camarades du couloir vous entendent, vous verrez ce qui. 
arrivera | 


posés le ] 


de la por 

à on 
était le troisie k 
et en descendre au moi 


Il fut néanmoins décidé, dorénavant, d’utiliser le « vous ve 
— Avec quoi balaye-t-on la chambre ? demanda Lippert. 
— Avec ça, dit Müller. Et il lui montra une vieille brosse 
de laquelle ne subsistaient plus que quelques touffes de poils. 


ee Hny a pas de balaï, précisa-t-il, vous n'avez à votre 
disposition que cette brosse et les chiffons qui sont sous le … 


lit, près de la fenêtre. 
Ces chiffons provenaient d 
sacrifié pour les besoins de la c 
— Sworobtchine inspecte le 
et le soir à 5 heures, 
chambre s’alignent a] 


un vieux pantalon militaire 
ause. Ils étaient répugnants. 
s chambres le matin à 8 heurcs 
RAR Müller. Les responsables de la 
rs dans le couloir, chacun sur le pas 
ie eee a leur rapport ; la porte pendant ce temps 
PT verte. Il est interdit de mettre des valises of 
q ans la chambre, d’accrocher quoi que ce soit aux 


RER EN EL A 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 99 


murs, aux lits ou même de poser quelque chose sur ceux-ci. 
Tous les objets personnels doivent être mis à la tête du lit, 
sous la couverture. 


— Je n’ai pas de couverture, dis-je à Müller, 

— J’en ai déjà parlé à la chancellerie, vous en aurez une 
ce soir. 

Et il reprit : 

— Dès qu’on entend le coup de sifflet qui annonce le début 
de l’inspection, et jusqu’à l’autre coup de sifflet qui en indique 
la fin, — elle dure en général une demi-heure — les détenus 
doivent rester immobiles en <« position d'inspection ». Cela 
signifie que l’on doit s'asseoir sur son lit, les genoux à la 
hauteur du menton, les talons sur le bord du lit, les mains sur 
les genoux, et regarder droit devant soi. 


— Mais c’est impossible | m’écriai-je. Vous ne voyez done 
pas que le’plafond est trop bas ? je n’ai même pas la place de 
m'asseoir.. comment voulez-vous que je fasse le pitre là-haut ? 


— Cest votre affaire! me dit-il. Tâchez de prendre la 
position réglementaire, ou alors, tant pis pour vos dents ! vous 
n'avez pas l’air de vous rendre compte à qui vous avez affaire, 
avec Sworobtchine ! Pas plus tard que la semaine dernière, le 
camarade King a dû passer deux heures au garde-à-vous, face 
au mur, simplement parce qu’il avait remué le pètit doigt lors- 
que Sworobtchine était entré dans la chambre. Il l’a échappé 
belle. Il faut dire aussi qu’il est Kapo. Sans ça. 

— Ça promet! dis-je à Belinoff. Nous sommes vraiment 
bien tombés ! 

— Pauvres de nous! se contenta 


: -t-il de me répliquer en 
roumain. Et il hocha la tête, résigné. $ 


Après le repas du soir, 


_ è — de la soupe de soja comme 
agner 


avait prévu — Müller recommença à nous bourrer la 
tête de ses recommandations, énumérant les périls auxquels 
nous allions nous trouver exposés si — ce qu’à Dieu ne plaise | 


— Sworobtchine était de mauvaise humeur. Il conclut enfin 
avec un soupir : 


me Le lundi surtout il est terrible | C’est comme Ça chaque 
fois qu’il a bu... 


Nous nous endormimes en nous efforçant d’écarter notre 
pensée de ces vilaines perspectives. 


)0 E ù D LS É LE M 
LES PETITS-FILS DE L ONCLI SA 
Ï 


IL 


LES INSPECTIONS DE SWOROBTCHINE 


du haut de mon troisième balcon, 

üll ’affairant dans la chambrée, j'aurais 
ee S ses conseils. Cela m'aurait évité de 
; s me laver, et aussi d’avoir mal 
n parti : les hommes les plus 


avisés ne voient parfois guère plus 10 que le 0e de leur 

ji ne m’est-il pas venu à l'esprit qu'à raison de 
2e robe pour neuf cents personnes il était matérielle- 
Te de nous laver tous pendant la demi-heure que 


le règlement nous accordait ? Comment ne me suis-je pas avisé de 
glem 


l'impossibilité d'accéder aux W.-C. par le simple mécanisme 
de la file indienne ? 
— Pour avoir sa chance lorsqu'on va aux cabinets, m’ex- 
pliqua Müller, il faut s'y rendre de ne Encore faut-il tomber 
au bon moment. Bah ! il ne faut pas sen faire, dit-il pour me 
consoler ; avec le temps chacun finit par savoir Comes s'y 
prendre. Pour se laver, c’est évidemment plus difficile, l’eau 
étant coupée pendant la nuit. Cependant, si on se lève deux 
heures avant les autres, on arrive parfois à trouver un robinet 
libre. Mais, la nuit, il faut se méfier des somnambules. Beau- 


plutôt que de n’attarder, 
au spectacle l 
bien mieux fail d’écout 
rester vingt-quatre heures san 
au ventre. Il faut en prendre So 


coup de paysans le sont, et il y en a toujours quelques-uns qui 3 


errent dans les corridors. 

— L'équipe de service, au travail ! s’écria-t-il tout à coup, 
constatant avec effroi qu’il faisait déjà grand jour. Vite! Il 
ne nous reste plus que dix minutes pour tout faire. Aussitôt 
après le café, il y a l'inspection. 

Les montres n'étaient plus qu’un souvenir. Elles avaient 
toutes été « libérées », à moins que leurs propriétaires n’eus- 
sent préféré se donner l'illusion de les mettre à l'abri en les 
enfermant dans les enveloppes remises aux autorités du camp. 


Albrecht et Belinoff se mirent précipitamment à la besogne. 


À genoux, ils frottaient le carrelage à en perdre le souffle. 
1. » s . 

Le Sescrimait avec la brosse, l’autre suivait derrière avec le 
chiffon, 


— Pas comme ça! Pas comme ça! se Jamentait Müller: 

Sworobtchine va nous tuer ! 
= Re par la maladresse des deux néophytes, qui, mal- 
ce Re gouttes de sueur qui tombaient de leur front, 
es £ pas à obtenir le brillant exigé, il leur vint en 
Son unique bras, il s’empara du chiffon, le passant 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM {01 


avec adresse et énergie jusque dans les plus sombres recoins 
et sous les lits, 


Chacun voulut l'aider de son mieux, mais le peu d’espace 
dont nous disposions ne se prêtait guère à cette opération mas- 
sive. Dans une bousculade invraisemblable, nous cognant les 
uns aux autres, nous marchant sur les pieds et parfois sur les 
mains, nous accrochant aux lits pour permettre aux préposés 
de poursuivre le nettoyage, nous nous efforcions de nous con- 
former aux instructions d’un Müller surexcité, glapissant. Nous 
fimes tout de même les lits, non sans nous y être repris à 
plusieurs fois. Pendant ce temps, nos compagnons allaient et 
venaient dans le corridor, désespérant de jamais pouvoir arri- 
ver à temps aux lavabos ou aux cabinets, tant les files étaient 
longues à l'entrée, 


Les dix minutes annoncées par Müller passèrent trop rapi- 
dement pour que la chambre pût avoir, à l’inspection, l'aspect 
qu’il aurait fallu. 

— Tenez-vous prêts pour le café ! crièrent dans le couloir 
les chefs de section. 


— Vite! suivez-moi! ordonna Müller. Si nous pouvons 
éviter de faire la queue, il nous restera assez de temps pour 
terminer la chambre... 


Il n’avait pas fini de parler que nous avions déjà dévalé 
les escaliers, fonçant dans la cour, comme des bolides, en direc- 
tion des marmites. Peine perdue ! l'endroit était déjà noir de 
monde. Il s’écoula un long temps avant que nous revenions 
avec nos gamelles débordant d’un jus noirâtre et fumant, dé- 


nommé café. 


— Aujourd’hui 1/8 de pain par personne ! cria un homme, 
et il nous jeta en passant une miche et une tranche de pain, 
le tout pour nous dix. 


.. — Ne faites surtout pas de miettes ! dit Müller d'une voix 
implorante, Les miettes se voient encore mieux que la pous- 
sière ! Pensez à Sworobtchine ! 


Ce personnage satanique, hallucinant commençait à nous 
taper sur les nerfs. Le pauvre Müller devait certainement en 
avoir des cauchemars toutes les nuits, Les Kapos étant partis 
à leur travail, nous étions un peu plus libres de nos mouve- 
ments: Sous la direction de l'infortuné Müller qui, dans la 
crainte de l'inspection, tremblait déjà comme une feuille, cha- 
Cun de nous donna un dernier coup de main pour fignoler le 
nettoyage, 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
102 

coup de sifflet retentit, et dans tot les corri- 
F tendit répéter : € Prêts pour l'inspection!» 


sauta sur son lit et prit la position qu’on 
je m’arc-boutai de mon mieux: La tête 


ond, et les talons contre le bord du lit, 
: genoux el immobilisai mon 


Soudain, 

dors du block on en 

Chacun de nous 

Jui avait enseignée: ; 
é tre le pla 
appuyée con le pl 

j'étendis mes mains à plat sur mes 


egard droit devant moi. 
= Müller jeta encore un Coup d'œil apeuré dans la chambre, 
en ordre, et alla se mettre au garde-à- 


ir si tout était Se ; 
pour voir Si la porte grande ouverte derrière lui. 


vous dans le corridor, 
s restâmes figés de la sorte pendant un long moment. 
Albrecht et moi étions face à face. Nous nous contemplions int 
tuellement, nous demandant lequel de nous deux avait l'air le 
plus grotesque. Je revoyais Albrecht dans son bureau de la 
Wilhelmstrasse, alors qu’il était chef de la section juridique de 
l'Auswärtiges Amt, C’est avec lui que j'avais eu à discuter 
ois les termes d’un accord relatif aux dommages de 


Nou 


autref: 


guerre dont les troupes allemandes luttant sur le front rou- 


main étaient responsables, et au remboursement des sinistrés 
par l'Allemagne. J'avais alors trouvé en lui un homme ‘d’une 
compréhension extraordinaire, et j'avais pu par la suite éprou- 
ver à plusieurs reprises ses éminentes qualités de juriste et 
sa profonde bonté. Je pensais à présent à la sinistre farce 


que nous jouait le sort, farce absurde, et tellement invraisem- + 
blable que sans le témoignage de mes yeux, je l’eusse crue. 


impossible, Dans le block tout entier régnait un silence total. 


Je regardai à nouveau Albrecht, Son visage faisait mal à voir 


tant il était crispé. Il esquissa un sourire, et je vis une larme 
sourdre de son œil droit et rouler le long de son visage. 


— Non mais des fois! vous n'êtes pas un peu cinglé? … 


fit Lippert juste au-dessous de moi. 


— Chut! taisez-vous donc! nous lança à mi-voix Müller 
en se tournant vers nous, Il arrive ! 


ie Attention l cria soudain B.…, le chef d'étage, Nous 
lentendimes s’avancer vers Sworobtchine de son pas inégal (il 


avait une jambe plus courte que l’autre d’au moins dix centi- 
mètres) et faire son rapport, 


— Sa Majesté Américaine, le Ca i 
5 oral dit 
Lippert, entre ses dents, À ne 


— Pauvres de n 

ous! murmura Beli était l'ex- 
pression favorite. D 

Sworobtchine traversai 


é 
couter les rapports déclenchés Par Son passage devant chaque 


t rapidement le corridor, sans même … 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 103 


porte, et qui continuaient bien qu’il fût déjà loin. Les voix des 
chefs de chambrée se couvraïient les unes les autres et cela fai- 
sait une cacophonie indescriptible, Sworobtchine ne daignaïit 
même pas jeter un regard à l’intérieur des dortoirs, 

I1 arriva à la hauteur de Müller, 

— « Room three hundred four », cria celui-ci de sa voix 
de fausset, que l’appréhension faisait trébucher. 

On entendit la voix éraillée de Sworobichine s'adressant 
à B... 

—— Voilà encore ce foutu macaque qui s’embrouille ! 

Puis à Müller, en ricanant : 

— What do you mean, brother ? 

— Sir men present, sir { enchaîna Müller, haletant, 

L'Américain grommela une injure à son adresse et reprit 
sa marche, dans le vacarme des rapports que le bredouille- 
ment de Müller avait interrompus un instant, 

Il arriva aux cabinets. Tout d’abord il ne vit rien. Il 
avait déjà amorcé un demi-tour quand il-se ravisa. 

— Qui a nettoyé les cabinets, aujourd’hui ? demanda-t-il 
ceJsie * 

— L'équipe de la salle 316, répondit B... 

— Amenez-la moi ici! 

Quatre hommes s’avancèrent vers lui. 

— Lequel de vous quatre a nettoyé l’urinoir ? poursuivit 
Sworobtchine. > 

Un homme d’une trentaine d'années, grand, bien découplé, 
— cC’était un ancien Sturmbannführer — fit un pas en avant. 

— Come on! ordonna l'Américain entre ses dents, et, le 
poussant devant lui, il le conduisit jusqu'aux cabinets. 

— Et ça? qu'est-ce que ça signifie ? hurla-t-il, les yeux 
hors de la tête, en indiquant un filet d’excréments qui était 
resté collé à la paroi. 

— Nous n’avons pas de balai ! dit le détenu pour s’excuser. 

— Vraiment ! fit Sworobtchine en ricanant. : 

- Son visage s’illumina. Une idée diabolique, épouvantable 
lui était venue. Il allait mater cet audacieux 

— Vraiment, reprit-il, tu n'as pas de balai? Et ta lan- 
gue ? Tu n’en as pas non plus? Ramasse-moi tout de suite 
cette merde avec ta langue ! 

. L'interprète hésita un instant avant de traduire l’ordre, 
mais voyant que Sworobtchine serrait les poings, prèt à 
frapper, il s’exécuta. 

En entendant ce qu’on lui demandait, l'Allemand sursauta, 
Il ne put réprimer un geste d’indignation. L'Américain se 
précipita sur lui et cogna tant qu'il put, surtout au visage, 


, 
104 LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAM 


nt toujours de lécher l'ordure, Sworobot- 


EX a 
Sa victime refus jver dont il enfonça le canon dans la 


chine sortit son revo 


He turmbannfübrer. : 
DONSAUES lécher cette merde ? hurla-t-il, au paroxysme 
GCARATICER ène révoltante, le Conseiller Dr 


Les témoins de cette sce 
Krause, chef du block, le docteur Berg, sous-préfet, secré- 


taire du block, le docteur B.…, chef d'étage, ainsi que les 
interprètes, étaient horrifiés. Ils faisaient signe à R… de 
s’exécuter. : 

Le long du coridor et dans les chambres, chacun retenait 
son souffle. Müller se tourna vers nous et eut un geste qui 
signifiait : « Vous voyez ? je vous J'avais bien dit! » 

Malgré les exhortations muettes de ses compagnons, R.. 
hésitait encore, et le canon du revolver s’enfonçait davantage 
entre ses côtes, secoué par le tremblement nerveux de Ja 
main de l’Américain, Le regard froid de Sworobtchine était 
devenu vitreux. Son doigt appuyait déjà sur la gâchette. R.. 
coûrba l’échine et, se penchant en avant, il se mit à lécher 
la paroi de l’urinoir. Il garda un instant sur sa langue la saleté 
humide et répugnante puis la cracha, le cœur soulevé de 
dégoût. à 

Sworobtchine rengaina son revolver. Mais il ne parais- 
sait plus très fier de son exploit. Il avait, au contraire, air 
un peu gêné, Il tourna brusquement les talons et sortit. 

Ce matin-là les étages supérieurs coupèrent à l'inspection. 


CES 


Cette visite de Sworobtchine, qui était pour nous la pre- 
miére, nous avait sérieusement secoués, 

Nous nous détendimes pour dégourdir nos membres anky- 
losés par cette stupide « position d'inspection » dans laquelle 
nous étions restés plus de vingt minutes. 

Lippert, le Premier, prit la parole 

— Ce que nous venons de voi i 

voir est insensé ! Il faut abso- 
lument essayer de faire quelque chose ! 

— Si nous écrivions à Murphy ? suggéra Belinoff, 

— Qui est Murphy ? demanda Lippert. 

— Je le connais très bien. I 
Etats-Unis à Sofia. 


— À quoi bon? dit Mü 
Müller -e 
y'a dans Je corridor de l'entrée 
à notre disposition pou 


1 a été autrefois ministre des 
n haussant les épaules. Il 


Re une boîte qui a été mise 
Y déposer nos observations ou n08 


nn 
M TZ 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 105 


réclamations. Maïs nous avons eu beau écrire tant et plus, 
le résultat a toujours été le même. Du reste, c’est bien davan- 
tage à l’intention des « Angeber >» qu’on les avait installées. 
I y a ici suffisamment de canaïlles qui mwhésitent pas à 
dénoncer leurs camarades dans l’espoir d’obtenir une faveur 
quelconque. Méfiez-vous ! Faites bien attention à tout ce que 
vous dites, sinon il ne faudra pas vous étonner d’être con- 
duits chez Levy, lequel vous répétera ce que vous avez dit 
à quelqu'un deux jours auparavant. 

— Levy ? Qui est-ce? 

— Comment! Vous ne savez pas qui.est Levy ? s’étoana 
Müller, C’est le chef suprême du camp ! Le bruit court qu'il 
serait originaire de Hambourg et- qu’il a vécu pendant toute 
la durée de la guerre en Allemagne, Tout ce qui s’est passé 
chez nous depuis dix ans, il le sait encore mieux que nous. 
Sur ce terrain, il est imbattable ! A présent, il est lieutenant et 
chef du C.I.C. du camp. Nos vies à tous sont entre ses mains. 
— Et comment ce Levy peut-il tolérer de pareïlles igno- 
minies ? demandai-je à mon tour. 

— ll prétend que le service intérieur du camp n’est pas 
de son ressort, que tout cela regarde le commandant. 

— Protestons donc auprès de ce dernier ! 

Müller eut un rire amer. 

— Le commandant du camp ! Mais personne ne l’a jamais 
vu! Cest, paraît-il, un sous-lieutenant, mais comment arri- 
ver jusqu’à lui? Le seul Américain auquel nous ayons affai- 
re, c’est malheureusement Sworobtchine, conclut-il avec un 
soupir, = 

— Sa Majesté Sworobtchine 1+, précisa Lippert, 


— Ça ne fait rien. J’écrirai tout de même à Murphy ! 
dit Belinoff. C’est un homme de bonne compagnie. Je suis 
sûr qu'il ignore totalement ce qui se passe ici ! 

— Mieux vaut évidemment avoir affaire au bon Dieu 
qu’à ses saints! dit Albrecht. Mais je doute que la lettre lui 
Parvienne jamais. Bien sûr, Murphy ne sait pas ce qui se 
Passe ici, mais croyez-vous qu'il soit très pressé de l’appren- 
dre? Tout comme Levy, il dira que « cela n’est pas de son 
ressort »,. 

— Pauvres, pauvres de nous! reprit Belinoff en gémis- 
sant, Nous ne sortirons pas vivants d'ici ! 

— Du diable si je m'étais imaginé les Américains sous 
cet aspect-là! s’écria Lippert. Je savais bien qu'ils étaient 
Pour la plupart étourdis et sans cervelle, mais plutôt dans le 


106 LES PETITS-FILS DE L'ONGLE SAM 


Das 
genre burlesque, comme de grands gosses. J'ai du mal au- 
ire le témoignage de mes yeux. 


jourd’hui à croi 
Müller partagea le pain. Le problème de sa répartition 


lui causait toujours beaucoup de soucis. Il était d'ailleurs 
fort malaisé de découper un pain et quart en dix parties 
égales, alors que chaque miette prenait à nos yeux une im- 
portance démesurée. Pour mettre fin aux contestations, Mül- 
ler avait, à l'instar de tous les chefs de chambrée, fabriqué une 
petite balance avec deux morceaux de carton et quelques … 
bouts de ficelle. Faute de poids, il ne pouvait procéder que. 
par comparaison, et l’on imagine aisément la difficulté de 
l'opération, d'autant plus que Müller tenait à l’effectuer seul, 
en dépit de son infirmité. Dans les salles bondées de déte- 
nus, cela durait en général plusieurs heures. Tandis qu'il 
procédait au partage, Belinoff, qui ne démordait pas de son 
idée, répétait : 

— J'écrirai tout de même à Murphy! 

Lippert l’encourageait : 


— Faites-le donc. Albrecht traduira votre lettre en an- 
glais. 


— À quoi bon ? répliqua ce dernier, Personne, actuelle- 
ment, ne saurait échapper aux effets de la maudite psychose 
qui s’est emparée de tous les Américains. Ils sont devenus 
la proie d’une hystérie collective qui leur fait voir un crimi- 
nel non seulement dans chaque Allemand, mais dans tout 
Européen, Le simple soldat américain lui-même considère cha- 
cun de ceux qu’il rencontre ici, Soit Comme un nazi, soit comme 
un collaborateur. Is ont été si bien travaillés par la propagande 
qu'on a réussi à leur faire croire dur comme fer que chacun 
d'eux est une sorte de missionnaire, spécialement désigné 
par le ciel pour extirper un mal dont on a tellement gonflé les 
proportions qu'il n’est même plus capable d'en discerner les 
Parien nn passible de discerner qui il doit 
contre les nazis. Et ta 6 oi 1 DEUDLENSEn Es 

É pourrait-il en être autrement ?. 


SES de nn à njon tour, c’est peut-être là une des 
rt re e l'attitude absurde que les Américains 
magne, mais Re opter non seulement à l'égard de l’Alle- 
-de condamn 2e 5 égard de l'Europe. Car il est absurde 
tution RÉ Or un peuple, ou même une insti- 
nous nous Fées ponrant ce qu’ils font, et c’est pourquoi 
sommes les victi $ ici. Mais, outre Ja psychose dont nous 

“nesr et-donti lés responsables sont ces € mis- à 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 107 


sionnaires de la démocratie américaine», il y a la carence 
phénoménale des autorités américaines. 

— I] est inconcevable, reprit Albrecht, devinant ma pen- 
sée, qu'un camp comme celui-ci, où se trouvent internées 
plus de dix mille personnes, dont beaucoup sont universel- 
lement connues, et dans les domaines les plus divers, soit 
placé sous l’autorité d’un simple sous-lieutenant que personne 
d’ailleurs n’a jamais vu. Il est incroyable que les trois mille 
hommes de notre block soient à la merci d’un caporal, type 
achevé de gangster, et que ce dernier puisse avoir Sur nous 
droit de vie et de mort, sans même avoir à répondre de ses 
actes devant quiconque. 

— Pour ma part, ajouta Lippert, j'ai fait six camps dif- 
férents, Je n’y ai vu aucun officier s'intéresser tant soit peu 
à ce qui s'y passait. Nous ne les apercevions même pas. Il n'y 
avait que des C. I. C. et les blocks ou les baraquements qui 
étaient sous la coupe d’un caporal quelconque aussi malfaisant 
que Sworobtchine. 

— Je ne crois pas, quant à moi, dit Belinoff, que cette 
carence des autorités américaines soit intentionnelle. Elle 
découle d’un système. Je ne pense pas qu’elle soit délibéré- 
ment voulue. L’Américain se préoccupe en général fort peu du 
bon renom de sa patrie, mais il tient, par contre, à sa réputation 
personnelle. 


— On peut en effet supposer que la plupart des Améri- 
cains agissent de la sorte par prudence, soucieux qu'ils sont 
de-ne pas voir leur nom mêlé de près ou de loin à une affaire 
de camp de concentration. Seule une carence systématique peut 
leur éviter d’être éclaboussés par le scandale et l’ignominie qui 
règnent dans tous les camps américains. Cest à dessein et 
non par négligence, qu'ils s’abstiennent de tout contrôle. 
Ils ont soin de se décharger de toutes leurs responsabilités 
sur des tiers, en l'occurrence des fripouilles telles que Swo- 
robtchine, ou des israélites exaspérés par les souffrances 
de leurs coreligionnaires, et assoiffés de vengeance, Peu leur 
importe que la réputation des Etats-Unis ait à en soufirir, 
pourvu que la leur reste intacte, 


— Nous devrions également considérer leur manque de 
scrupules, qui est un des traits essentiels du caractère amé- 
ricain. En tant que journaliste, je sais fort bien que la crain- 
te d’une responsabilité d'ordre national ne peut exister que 
lorsque l'on se soucie du bon renom de son pays auprès 
d'une opinion publique internationale. Or cette dernière 
n'existe plus. Elle a été elle aussi mobilisée et intéressée, par 


RON fe veiR CAD Pr ee - 


4 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
108 
propagande, à la réussite 
a été ainsi amenée à avoir 


non seulement pendant la 


: 


tous les moyens et artifices de = 
de la campagne antifasciste, et elle 


ie li vainqueurs, 
liée avec les se 
De des hostilités, mais encore longtemps après. Ajoutez à 


cela la crainte des représailles au Cas où un Fee RE 

; ifesté une quelconque hostilité ou t imp 1 
ee tralité. Une telle opinion publique internatio- 
so te strictement neutre, n’existant plus, il est 
amer de s’en préoccuper, surtout lorsqu'on le 
sentiment d’être les « maîtres du onde >; Re qe ont 
les Américains. Pouvant faire ce qu'ils veulent, ils n'ont à 
répondre de leurs actes devant personne. ; 

__ Cela est parfaitement exact, dit Albrecht. Il ny a 
pas d’autre explication possible de tous les vols, brutalités, 
rapines et voies de fait auxquels se livrent les Américains 
Un tel comportement ne peut avoir pour seule origine que la 
conviction qu'on a inculquée à ces représentants de l'AmerE 
que en Europe, à savoir que leur est échue la mission, à eux 
et à nul autre, de punir les nazis coupables d’actes criminels 
ou supposés tels. Il faut y ajouter lassurance qu'ils ont de 
jouir, quoi qu’ils fassent, d’une impunité totale, et la certitude 
qu'au-dessus d'eux rien n'existe qui puisse jamais les mettre 
en cause, que jamais ne sera portée contre eux la moindre 
accusation, même d’ordre purement moral. 

— C'est juste, reprit Lippert. Et ce qui est le plus tra- 
gique, c’est que ce sentiment d’impunité a des racines pro- 
fondes, car, autour du monde anglo-saxon, de ses satellites 
et de ses. clients, il n’y a plus de place pour une opinion 
publique capable de juger sans passion, c’est-à-dire en toute 
impartialité. Les quelques pays neutres, qui ont pu traverser 
la guerre officiellement en tant que tels, n’oseront jamais sou- 
lever le voile jeté sur certains agissements dont la révélation 
secoucrait la conscience universelle, Et en ce qui concerne 
Vautre partie du monde, le monde communiste et ses satel- 
lites.. Mais ceci est une autre histoire. 


— Je refuse catégoriquement à penser de la sorte, dis-je 
à mon tour, car alors ce serait se résigner à voir mourir la 
petite flamme qui demeure envers et contre tout dans le 


Cœur de chaque homme. Nul ne réussira jamais, quoi qu'il 
fasse, à étouffer la voix d 


pas laisser s'instaurer dé 
et de l'arbitraire, pour 1 
dénoncer ne peut mom 
ments funestes et crimi 
brés du fascisme et du 


finitivement le règne de l'impunité 
e simple motif que le droit de les 
entanément être exercé. Les égare- 
nels de certains dirigeants déséquili- 
national-socialisme n’ont pas d’autre 


e la conscience, Le monde ne peut 


LES PETITS-FILS DE L/ONCLE SAM 109 


origine, Is sont nés du manque du sens des responsabilités 
æt de la totale impunité dont jouissaient ces dirigeants. Réta- 
blissez ce sens des responsabilités, supprimez l'impunité ct 
vous rendez impossibles du même coup les forfaits, à l'échelle 
‘que nous savons. 

— À cette différence près que le vainqueur a toujours 
raison et le vaincu toujours tort, ajouta Lippert sceptique. Le 
succès n’a pas seulement pour effet d’excuser les moyens 
employés pour l'obtenir : il les justifie. 

— Pérsonne ne peut être assez cynique pour le croire, 
répondis-je, et surtout pas vous, qui n’avez rien d’un cynique. 

Lippert ne désarmait pas. 

— Croyez-vous donc sérieusement me dit-il, que si l’un 
de nous pouvaib sortir d'ici et décrire ce qui s’y passe, en par- 
ticulier des scènes telles que celle dont nous avons été les té- 
moins ce matin, il serait cru ? Chacun dirait en l’écoutant : 
& Tiens ! encore un de ces incorrigibles nazis ! » Car le 
monde sera plus ou moins convaincu, et pour longtemps en- 
core, que des scènes semblables ne pouvaient avoir lieu que 
dans les camps de concentration allemands d’hier, nullement 
dans les camps américains d’aujourd’hui, 


Ahrweiler, notre chef de section, entra et nous remit trois 
lames de rasoir, usées et ébréchées. 

— Ce sont les meilleures que j’aie pu trouver, nous dit-il. 
Dans les chambrées, il n’y a qu'une lame pour trois. Nous, en 
tant que Kapos, nous avons les nôtres, de sorte que vous pou- 
vez utiliser celles-ci rien que pour vous. Mais il vous faut 
faire vite! Dans une demi-heure, je les ramasserai pour les 
remettre à la chancellerie, A l'inspection de 5 heures, tout 
le monde doit être rasé. 

- Se raser était devenu toute une affaire. Nos lames avaient 
été confisquées lors du fameux «€ contrôle » effectué à notre 
entrée au camp. Leur détention était en effet formellement 
interdite, et toute infraction était passible des peines les plus 
SÉVÊTES: Nous ne pouvions nous raser qu'une fois tous les 
trois jours. Chaque salle recevait alors un certain nombre de 
lames. Elles devaient être restituées une demi-heure plus tard, 
et elles étaient comptées. Le chef de section était responsable 
de l’opération. Cette mesure avait été prise dans le but d’en- 
rayer la recrudescence des suicides déjà très nombreux, plu- 
Sieurs détenus s'étant ouvert les veines du poignet, 

: Nous nous mimes donc à nous racler la peau. Comme 
trois jours devaient s'écouler avant que nous puissions re- 


Ncre ets E< LT É 
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 117 


Les PETITS-FILS 


110 
de couper le poil au plus 


e visage à vif, car, outre 


— En ce qui Concerne ma. ration de tabac dis-je avéc 
y 


S eff muni » 
orcions ficence Je aband à us S Im S P 
£ £ 


mencer, nous nou 


com taient 1 

F james nous metta à RE 

FE Staient ébréchées, nous n'avions sb J1 y eut un silence admiratif, mais ce qui les étonnai 

q ur attendrir suffisammen . plus, c'était moins ma libéralité que mon aise = 
4 


l'égard de cette chose sans prix pour des détenus - le tabac 


d’eau ni de savon p° 
Nous nous endormimes en ré ; : : 
évant à des jours meilleurs. 


Ahrweiler était impi 
il opéra le r : 
nt rasés qu'à moitié. = 
la, ne faisant qu'ajouter à notre anxiété 
s allions subir au Camp, Dieu 
sait pendant combien de temps encore ! Nous ee mn. 
pour perspectives que les galopades CEE les couloirs à heure 
des repas, les queues à faire avant d'obtenir quelques cuille 
rées d’une soupe insipide, et nos discussions interminables 
d’où-ne pouvait rien sortir de positif. 

Sworobtchine n'eut pas envie ce jour-là d’effectuer une 


seconde inspection, de sorte que la journée passa sans autre 


toyable. Une demi-heure plus tard, 
i amassage des lames. Tant pis 
main 

montre en Mal 
pour ceux qui n'étale 
La journée s'écou 
nt au traitement que nou 


* 
LE] 


Les jours suivants nous parurent moins longs. Les appa- 
ritions de Sworobtchine se faisaient de plus en plus rares, du 
moins dans les étages Supérieurs. Le temps était meilleur. et 
je profitais au maximum des rayons du soleil d’octobre a 
chant de long en large, le plus souvent seul, dans FF peftle 
cour de notre block, tel un cheval de labour, et tant que mes 
jambes me le permettaient. Pour être agréables, ces promena- 
des devaient avoir lieu le matin, car il y avait peu de monde 
dehors. Vers midi, elles devenaient impossibles dans le flot 
compact qui se mouvait lentement dans l’espace restreint déli- 
mité par les barbelés. Des écriteaux nous avertissaient qu’il 
était formellement interdit, sous peine de mort, de s’ap- 
procher à moins d’un mètre de ces derniers. L'odeur de cette 
masse humaine était écœurante, De fous ces corps agglutinés 
non lavés, ou trop peu-lavés, la chaleur du soleil faisait 
monter une puanteur aigre et suffocante. Elle s’exhalait sur- 
tout des vêtements que beaucoup n'avaient pas quittés depuis 
des semaines, soit parce qu'ils ne savaient où les accrocher 
soit tout simplement par apathie, 
Lorsque Sworobtchine ou tout autre soldat*américain tra- 
a Pre. détenu qu l’apercevait le premier 
See ne ee € garde à vous ! » Il nous fallait 
vaient le tenir à la mai us dE Se = Re = 
Re le me in, jusqu’à ce que l'Américain ait quit- 
Re ven s ministres, généraux, diplomates alle- 
Écts. Hédecins Sn ts Se renommée ANSE profes- 
Re Free, ieurs cé èbres, tous devaient immobr 
or tont ÉSR à se tenir raides comme des piquets 
ns e, sa uant ainsi en chacun d'eux le repré- 
pas eaux « maîtres du monde ». 

ie Fra net longtemps l'hommage rendu à Sa nou- 
RS & me arrivait que le + maître du monde» ralentit 
den F SH lentement, mains dans les poches et ci- 
bons ee NE avec l'air important el niais de 
FRS ait de ui-même. A dire vrai, ils n'étaient pas 

1. stupides. Certains avaient même appris le com- 


qua 


incident notable. É 

Le soir, Lippert m'emmena à la chambre 301 où il avait … 
quelques amis. Des conférences y avaient lieu à peu près cha- 
que soir. J’entendis avec plaisir le professeur Zeh nous parler 


de l’évolution de l'art dramatique chez les Grecs. Pendant une 
heure et demie mon esprit échappa aux soucis quotidiens. 
Joubliais notre condition stupide et misérable. : 
Petit de taille, l'œil vif, la barbe en broussaille, le pro- 
fesseur Zeh illustrait son exposé en nous récitant de longues 
périodes d’une merveilleuse sonorité, dans la langue d’Es- 
chyle. A cette occasion, je fis Ja connaissance d’un jeune 
professeur du nom de Keller, originaire d’une petite ville de 
Poméranie. Il devait par la suite trouver une mort affreuse. 
Son visage semblait d’ailleurs marqué par le destin qui l'at=” 
tendait, c'est du moins l'impression que je ressentis. Trop. 
pensif, trop sérieux pour son âge, il attirait cependant la Sym | 
pathie par le côté mélancolique de sa nature. La pensée de … 
sa femme et de sa fille dont il était sans nouvelles depuis des 
mois, ce qui était notre lot à tous, lui était presque physique. 
ment douloureuse, 
= Nous nous mîmes au lit un peu plus calmes. A la grande 
joie de Belinoff, qui était un fumeur invétéré mais qui n'avait - 
He Le cigarette depuis « l'inspection » que nous 
EE  . 
bution de dbee : À re ane aurait lien une see 
pre, : deux paqets d’une once chacun par Per“ 
, pour deux semaines, ? 
ça de nt dit Belinoff en soupirant 
P, Mais c'est mieux que rien, 


| 
if 
À 
{ 


”] 3 il ï 
LES pETITS-FILS DE L ONCLE SAX 


112 
< weiter machen 1 » c’est-à-dire : re- 
énétraient dans la cour. Mais 


mandement allemand 
vec la discipline. Il faisait 


wils criaient dès qu'ils p 
pa néEe lui, ne padinait pas a 
mine de traverser la cour en 
s'arrêtait pile et se retournait. 
nait à bouger ! Ge sie a 2 
ivé 8 il se lv : 
a de dont il était coutumier. J'étais sens la cour 
et je me promenais avec Lippert, lorsque Sworobtchine apparut, 
€ Garde à vous ! ». Cependant, l’Amé- 


Malheur à celui qu'il surpre- 
quelques jours après notre 


Quelqu'un cria aussitôt : € : Es. 
détenu, vieux paysan un peu lour- 


ricain avait aperçu un 
daud, qui ne s'était pas 
Il alla vers lui. Par malheur 
retirer son chapeau. 
_— Pourquoi ne te 
d’une voix sifflante. 
Mais l'homme ne pensai 
Et il ne comprenait pas un traître mot d'anglais. 


Un violent coup de poing en pleine figure le ramena à Ja 
réalité. Son chapeau roula à terre, et c’est alors qu’il com- 
prit ce que lui voulait Sworoblchine. Il tenta de s’excuser, 
de dire quelques mots, mais l'Américain ne lui en laissa pas 
le temps. Il continua de cogner, 


immobilisé assez vite à son gré, 
le pauvre gars avait oublié de 


découvres-tu pas? lui demanda-t-il 


t toujours pas à son couvre-chef, 


perdit connaissance. 


Je voyais tout autour de moi se serrer les mâchoires, 


se contracter les poings; nous étions tous en proie à une | 
s eût 


rage impuissante. Le moindre geste de notre part nou 


été fatal. Déjà les canons des mitrailleuses remuaient der- 
rière les créneaux; nous sentions les sentinelles prêtes à à 


tirer, 
Sworobtchine appela le chef du block : 
— Otez-moi cet animal d'ici, lui dit-il, et qu’on le me 


m'obéit pas au doigt et à l'œil. 


ee fut traîné jusqu'à l’entrée du block, où 07 
pas eo ein, de sang et de boue, contre le mur. Il n'avait 
Ê ® repris connaissance lorsqu'il nous fallut défiler 


dev i 
ant lui, ce que nous fimes en silence. 


CRD Er) 
CAPE COS ee 
CAORALEOSE EU EU PRÉSENT) SE LAIT ef 


homme pressé, puis, Soudain, … 


os yeux à une de ces M 


lui martelant le crâne, la | 
figure, les oreilles. Le paysan n'osait pas se débattre ; il essa- 
yait de se protéger le visage d’où le sang commençait à Cou: s: 
ler, Sworobtchine s’acharnait sur lui, ponctuant chaque coup 
d'une bordée de jurons, L'homme s’affaissa en gémissant, et u 


tte 
par terre dans le corridor. Laissez-le tel qu'il est! et que k 


tous les cochons du block défilent devant lui! Ça leur don- 
nera une idée de ce qui les attend si jamais lun d’eux n£ 


LES PET É. 
ITS-FILS DE L'ONCLE SAM 113 


Ce même jour, dans le c , SP ES 
reçumes la visite de D. Sa te Re nous 
quelques avantages matériels, I] nous offrit 7 ui valait 
qu'il avait «économisées», disait-il, Il était CHRATEHES 
bonne humeur. Nous aimions l’entendre raconte Ooujours de 
les petites histoires du camp. Il réussissait er à _ façon 
dérider, surtout lorsqu'il parlait des voyages Paitai < RE 
avait faits autrefois aux quatre coins de l'Europe qu il 
de fulminer contre les nazis — doit il avait ee tb Pr 
des bonzes — mais avec lesquels il avait rompu dès er un 
rendu compte, disait-il, qu'ils faisaient fausse Ar BE 
contre son gré, prétendaient d’autres, qui tnt = 
avait été écarté parce que devenu trop compromettant ou il 
pour les nazis. Quoi qu’il en soit, D. n’en avait Re 
autant perdu sa bonne humeur, que rien, pas même pour 
au camp, m'avait pu altérer. Il est vrai que le régime ch # 11 
était soumis était moins sévère que le nôtre. ue 


x 


Nous en vinmes à parler d Î 

, l s à u vieux pay y 
chine avait roué de coups. Re Te ee 
— Le diable n’est pas aussi noi 4° 

: oir qu’il en a l’air, nou 
2 D... Sworobtchine devient doux comme un a 5 
Jon sait y faire. > 
Nous dressäâmes l'oreille, 

Lippert était sceptique. 


Fe ed mieux que de le voir se tranfor- 
it-1l, Jusqu’à rés , 28: +7 
ment le cas. qu'à présent, ça n’a pas été précisé- 


4 


— C’est pourtant facile! L : 
: ! Le « Gangster » a une petite 
a quelque part à Kornwestheim, et il a besoin REP 
RATES QE amie, semble-t-il, n’y va pas avec le dos de la 

* A\OUS nous sommes déjà cotisés pour lui donner quel- 


ques centaines d ïs à i 
les... e Due et depuis il nous laisse tranquil- 


Fe par exemple ! Elle est plutôt raide ! Et com- 
S y prenez-vous pour lui donner l'argent ? 


même, Re de plus simple ! Il vient nous en demander lui- 
cellerie, et ee en temps nous Je voyons arriver à la chan- 
un peu d’an Re la conversation avec nous. B.… qui sait 
offre des HAS nous>sert d’interprète. Tout d'abord il nous 
disant ele ne puis il nous parle de sa « girl », nous 
me une tei RER CEE qu'elle est mauvaise com- 
Sans igne, ce qui ne l'empêche pas d'en ètre fou, Mais 
argent, rien à faire ! Elle ne le regarde même pas. 


dl à 


dr pe om 


114 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
Et D.…., imitant Sworobtchine, mima la scène. 
a 
JOROBTCHINE. — Comment faire pour lui donner ce dont - 
= s un peu d’argent, par hasard? 


elle a envie ? Vous n'auriez pa 
UN Kapo. — Il y a jongtemps que nous n’en AVOns-plus, 
puisque nous favons tout donné! 
SworoBronnr, incrédule. — Les nazis sont pourris de h 
fric! Je ne suis pas né d'hier, vous savez... Is ont volé Je 2 


monde entier. 
D. s'arrêta de singer l'Américain, et il reprit de son ton 


habituel 

— J] n’y a qu'un seul moyen pour qu'il nous f.… la paix, à 
c’est de lui donner de l'argent. Si nous parvenons à lui en. 
donner, c’est tout notre étage qui en profitera, car il n'y h 
mettra pas les pieds pendant un bon bout de temps. Que vou- 
lez-vous ? Il est comme les fleurs. Il a besoin d’être arrosé. 
de temps en temps. Qu'en dites-vous ? Pouvez-vous me don 
ner quelque chose pour lui ? 


— Nous ne demandons pas mieux, reprit Belinoff que « 
deux cigarettes fumées Coup sur coup avaient transporté au 


septième ciel, mais pour ma part, j’ai enfermé le peu que 


j'avais dans l’enveloppe qui a été remise à la direction. 


Kio es Gba 


PR 


— Aucune importance ! fit D... Nous donnerons à 


- tre. Le sergent de la direction lui donnera l'argent, et met- 2 
tra le reçu à sa place, De cette façon les apparences sont Æ 
sauves ! 3 


Il conclut en riant : 


— Je vous en donne ma parole ! les camps américains *È 
sont encore les meilleurs ! 4 
0) 
Albrecht, qui n’avait encore rien dit, éclata : 4 


oi à 


— Je ne donnerai pas un pfenning, dût-on me couper en 


morceaux ! % 
7 Tant pis! fit D. J'irai voir ailleurs. Si je ne 
réussis pas, Sworobtchine nous fera à tous une vie d'enfer. à 


Et il nous quitta. 


Vers le soir, il passa Ja tête par notre porte entrouverte 
et, clignant de l’œil, nous dit : 
ee Ne vous en faites pas { tout est arrangé | Nous allons 
avoir la paix pendant un bon bout de temps ! 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 115 


III 


JOIES ET MISERES DE NOTRE VIE DE DETENUS 


La semaine s’écoula et ce fut dimanche, le premier que 
je passais au camp de Kornwestheim. J’eus, à cette occasion, 
une agréable surprise. J’ignorais en effet que le bloc eût une 
chorale, dirigée par un excellent professeur de musique, 
lequel y mettait beaucoup d'intelligence et d'application, Cha- 
que dimanche matin, avant l'heure du réveil, il réunissait 
son petit groupe de chanteurs dans l’escalier du block, et 
remplaçait par de merveilleux lieds allemands-les voix rau- 
ques et les aboiïiements des Kapos. 

C’est ainsi que je pus entendre quelques-unes des plus 
belles chansons allemandes. Tandis que le chœur chantait 
« Sonntag ist im Deutschen Lande, Sonntag ist in unseren 
Herzen », je l’écoutais et j’en oubliais le tourment que me 
causaient les plaies de mon dos qu'avait fini par provoquer 
le contact des planches sur lesquelles je dormais, Je sentis 
ma gorge se serrer, et mes yeux se remplirent de larmes. 


Quelques instants plus tard, le chant fut interrompu par 
des cris stridents qui venaient du couloir. Nous nous préci- 
pitâmes tous en direction du bruit. 


— Rien de sensationnel, nous dit Wegener qui, s'étant 
élancé le premier, revenait déjà. Quelqu'un s’est pendu cette 
nuit. ? 

Le dimanche, pour éviter qu’on ne fasse du bruit dans les 
couloirs, les lavabos n'étaient ouverts qu’à l'heure du réveil, 
de sorte que personne n’avait pu encore apercevoir le pendu 
qui se trouvait à l’intérieur. Le détenu qui venait de mettre 
fin à ses jours s'était enfermé dans les lavabos la veille eu 
Soir, et avait dû se cacher jusqu'à l'heure de la fermeture. 
Il s'était pendu à une conduite d’eau, courant près du plafond. 
On l'avait découvert dès l’ouverture des portes. 


On le décrocha et on le porta sur un brancard, à l’infir- 
merie du camp. Le cas était si fréquent que quelques heures 
plus tard on n’en parlait déjà plus, sauf peut-être dans sa 
chambrée, et encore... 

= Chaque dimanche amenait le retour d'un phénomène 
bizarre. Les détenus ne tenaient pas en place, ils erraient çà 
et là dans la cour, les couloirs et les escaliers, s’agitant inlas- 
sablement, Et pourtant bien peu de choses différenciaient ce 
jour-là des autres. Les prières que faisaient en commun, Par 
confession, les plus dévôts d’entre nous, ne parvenaient pas 


116 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


à les calmer. Bien sûr, les dimanches étaient semblables aux 
autres jours | Mais ce jour-là, les âmes étaient pie parti: 
culièrement enclines à la nostalgie du foyer perdu. Cétaient 
les paysans qui souffraient le plus. Sans doute revoyaient-ils 


leurs fermes, 


chaient à s’occuper le plus possible, L’un d'eux, Conrad, s'était 
offert pour nous aider dans les corvées quotidiennes : ba- 


layage de la chambre, lavage du linge, etc. Il ne nous deman-« 


dait rien en retour, se contentant d’une bonne parole, d’un 
geste amical. À chaque fois que nous le pouvions, nous lui 
donnions quelques cigarettes. 


Il aidait surtout Müller, lequel, étant donné son infirmité, 


aurait pu difficilement se raser ou se laver seul, 


Belinoff et moi lui offrimes de laver le peu de linge que 
nous possédions. En échange de ce service, nous convinmes 
de lui donner un peu de tabac. Il accepta. Losqu’il eut quitté 
la pièce, Wegener, qui avait été témoin de notre marché, nous 
demanda sur un ton qui nous déplut, si nous étions malades. 
Belinoff, ne comprenant pas où il voulait en venir, lui deman- 
da de s'expliquer plus clairement. 


— Je vois, nous dit-il, que vous voulez éviter de vous fati- 
guer à laver votre linge vous-mêmes, Cela me semble étrange. 


Lippert le rabroua vertement 


— En quoi cela vous regarde-t-il ? D’ailleurs, est-ce que 
vous-même ne faites pas laver votre linge par un autre ? 


— Ïl n’y a aucune comparaison possible, répondit We-. 


gener d’un ton sec. Je travaille toute la journée au bureau, 


— Mon pauvre Wegener, laissa tomber Lippert, voilà 
pourquoi nous autres Allemands nous nous faisons détester 
du monde entier. Nous nous mélons toujours de ce qui ne 
nous regarde pas. C’est à croire que nous sommes nés avec 
des âmes de policiers ! Tâchons donc de ne pas interdire 


aux aulres ce que nous permettons à nous-mêmes ! 


Wegener, rouge de colère, sortit en claquant la porte. Il 
ne devait Pas nous pardonner la leçon, Dès ce moment, il était 
décidé à venger ce qu’il considérait comme un affront. 


ee les avoir cherchés partout, je finis par découvrir 
Yon Dessovic et Androvich dans le grenier du block, Les 


leurs champs autrefois couverts de moissons, au- à 
jourd’hui probablement envahis par les herbes. La plupart de « 
ceux de la campagne, pour échapper à leur tristesse, cher- à 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


117 


chambres étaient pleines à craquer, plusieurs centaines de dé 
tenus logeaient sous les combles, Plusieurs salles, assez s & 
cieuses, y avaient été aménagées, ainsi que l’infirmerie et le Le 
choir à linge. Ces salles, garnies de couchettes à trois étages 
avaient recueilli le trop-plein des autres locaux. 


Dès que j’aperçus Dessovic, je ne pus retenir un sourire 
II avait toujours ses pantalons militaires à bandes rouges et 
était assis les jambes pendantes, la mine longue d’une aune 
tout en haut des lits, juste sous le plafond. Depuis qu’il n’avait 
plus de quoi fumer, son moral était tombé à zéro. Quant à 
Androvich, il ne sortait pour ainsi dire plus de son lit, refu 
sant souvent d’aller prendre ses repas. Il était d’une humeur 
massacrante, et fulminait à longueur de journée contre les 
Américains. Les outrances de sa fureur étaient telles que nous 
n’en appercevions plus que le côté comique, si bien que nous 
ne pouvions nous empêcher de rire, ce qui avait pour effet 
de redoubler sa colère. 


Je décidai avec Dessovic de constituer une équipe de 
bridge. Les amateurs ne manquaient pas. Ce qui faisait défaut 
c'était plutôt un endroit où nous installer tranquillement à 
quatre autour d’un jeu de cartes, Dessovic fit un jour la con- 
naissance du docteur Brandes qui dirigeait l’infirmerie du 
block. Etant donné ses fonctions, il avait une petite chambre 
qu’il occupait avec quatre de ses aides, et où se trouvait la 
pharmacie. Le docteur Brandes nous invita à venir le soir 
même faire une partie chez lui. Le quatrième partenaire était 
Mirre, ancien président de la Cour des Comptes. Plus tard, 
d'autres amateurs se joignirent à nous, entre autres le doc- 
teur Lorenz et le prince Tugan, un Allemand de la Baltique, 
de sorte que, chaque soir, il nous fallait tirer au sort les joueurs 
pour le lendemain. Le vieux président Mirre était un bridgeur 
chevronné, et ne manquait pas d'esprit, ce qui ne gâtait rien. 
N'ayant jamais été membre du Parti, il ne voyait pas ce qui 
avait pu inciter les Américains à l’interner, car le poste qu'il 
avait occupé était purement administratif. Par malheur, nous 
fûmes contraints d'éviter de l’'approcher : il avait beaucoup 
trop de poux. Agé — il avait plus de soixante-dix ans — il 
n'avait aucune chance dans la course aux lavabos, Aussi se 
négligeait-il, Malgré toute notre indulgence et notre compré- 
hension il nous devenait impossible de supporter son contact. 
Le prince Tugan était un joueur d'échecs renommé. H jouait 
éSalement fort bien au bridge, mais jusqu'à présent il n'avait 
Pas réussi à se faire beaucoup d'amis tant il avait l'air funè- 
bre et mystérieux. Son père avait joué un rôle important en 


4 


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DE L’ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L’ONCLE SAM 119 


LES PETITS-FILS 


118 
= us les tsars. Réfugié depuis la TévoluHOM, il avait 304 à nous quitter. Tout comme nous, il ignorait ce qu’on al- 
RSS Le pesogneuse de tous les émigrés, errant à travers jait faire de lui: Les uns croyaient qu'il allait être libéré 
Dance - ee origine allemande el ses convictions anticom- d’autres pensaient qu’on le conduirait à Nurembers ee 
PERSRS d'ailleurs suspectes à de nombreuses personnes — « enquête », ou comme témoin, en vue du procès du air 
munistes e dans des journaux nazis. Dans un s'y dérouler. À tout hasard, nous lui donnämes les adresses d 
nos parents et amis afin qu'il pût leur communiquer de js 


l'avaient amené. à écrir né 
il avait été précédemment interné, à Ohrdruf, je 


crois, ses camarades étaient arrivés à temps pour le détacher 
de la corde à laquelle il s'était pendu: Depuis Jots, il allait 
répétant que cetie intervention n'avait pas modifié sa déci- ; 
sion ct que, n'ayant plus rien désormais à espérer de la vie &. 

lui restait qu'à mettre fin à ses 


et d'un monde désaxé, il ne L 
jours. Il était navré de ce qu'il appelait la « carence morale » 
des Américains, de leur incapacité à remettre le monde 


d’aplomb. Selon lui, l'humanité deviendrait bientôt la proie 
du bolchevisme, de sorte qu'il n'avait plus rien à faire ici-bas. 
Ce pessimisme n'était heureusement pas contagieux et nos 
soirées chez le docteur Brandes nous aidaient tout de même à 
oublier les misères quotidiennes de notre vie au camp. 


nouvelles au cas où il en aurait la possibilité, Plusieurs mois 
plus tard, nous apprimes qu'Albrecht avait été transféré au 
camp de Zuffenhausen, qui se trouvait à deux kilomètres du 
nôtre. Ce que j'avais entendu dire de ce camp ne pouvait que 
m'inciter à plaindre cet homme courageux et malchanceux. 


camp -où 


Peu après Albrecht, ce fut au tour de Belinoff de partir. 
Cette fois le bruit courut qu’il s'agissait seulement de « dé- 
congestionner >» notre camp surpeuplé en dirigeant deux mille 
détenus environ sur d'autres camps. En effet, des transferts 
un peu plus importants eurent lieu plusieurs jours de suite, 
mais ils s’arrêtèrent brusquement après le départ de deux ou 
trois cents internés, ce qui n'avait pas donné sensiblement 
plus de confort à ceux qui restaient, En même temps que 
Belinoff, devait partir le général hongrois Mackray, ancien 
attaché militaire à Berlin. Ainsi que nous l’apprimes plus tard, 
ils furent conduits au camp de Bruchsal, près de Karlsruhe. 


Ro TT re à 2 eat ei LS LA A RE OR OS EC ST Che 


Dans les premiers jours de novembre, le temps changea 
brusquement, Il faisait désormais trop mauvais pour se pro- 
mener dans la cour. Nous restions toute la journée enfermés 5 
dans notre petite chambre. Nous discutions sans fin, dressant » 
des plans aussi stupides les uns que les autres, mais qui avaient 
tout de même l'avantage de nous faire paraître le temps plus 
court, Nous disséquions le plus sérieusement du monde les 
plus ineptes « nouvelles » qui circulaient dans le camp, ou 
plutôt dans le block, car les communications entre blocks 
étaient rigoureusement impossibles. Coupés du reste de PURE 
manité comme nous l’étions, — lettres et journaux étaient 
formellement prohibés — i] était naturel que nous fissions 


crédit aux bruits les plus invraisemblables qui, nés dans le 
block, on ne sait comment, se répandaient aussitôt parmi les Lippert lisait toute la journée, étendu sur son lit, < pour 
À ; 


trois mille détenus qui y vivaient côte à côte. Ces Parolen épargner mes forces ». disait-il, « car-avec la nourriture qu’on 
concernaient le plus souvent notre situation au camp, où nos | nous donne, il serait 4 = t QU : 

chances de libération. A cet égard, le baromètre de nos es° + à érait-dangéreux de trop remuer: > 

poirs et de nos déceptions était particulièrement instable, Il 
arrivait cependant que certains détenus fussent remis en liber- 
té — du moins nous persuadions-nous qu'il en était ainsi. En 
fait, les transferts de détenus d’un camp à un autre étaient 
assez fréquents, sans que nous pussions jamais en découvrir 
la raison. 


Un jour, Albrecht vit son Î 
: 12 ; nom sur la liste de ceux qui 
devaient partir le lendemain, Il était le premier de la chambre 


Le départ de Belinoff et d’Albrecht nous permettait tout 
de même de nous mouvoir plus à l'aise, de nous installer 
plus commodément. Lippert et moi-même regrettions néan- 
moins beaucoup leur absence. Wegener eut à lutter furieuse- 
ment contre tous ceux qui voulaient occuper les places demeu- 
rées libres, mais il finit par avoir le dernier mot. 


Les Kapos étant la plupart du temps absents de la cham- 
bre, Lippert et moi, qui y étions confinés, jouissions d’un es- 
. pace et d’une tranquillité suffisants, Personne ne venait nous 
déranger. 


Tout autre eut été inquiet à moins, car, bien que mesu- 
rant plus de 1 m. 80, son poids était tombé à 55 kg: à peine. 
Quänt à moi, j'avais maigri de 20 kg, mais étant donné 
qu'avant mon entrée au camp j'étais assez corpulent, je n'avais 
Pas encore trop mauvaise apparence et, à dire vrai, je ne me 
sentais pas très affaibli, Par contre, la maigreur de Lippert 
était alarmante. C’est pourquoi il restait pour ainsi dire ER 
le temps couché. Mais cela, les kapos n'arrivaient pas à l'ad- 


tn Eee 07 CVRNRREER 


LENS EE 


reg 


RUE SECRET EN PES 


120 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
ient choqués et le montraient : le moindre 


éta > F 
mettre. Ils en ét lui cherchoir noise : tantôt la cham- 


prétexte leur était bon pour 


e était mal balayée, tantôt le 
se un peu plus chaque jour. Lippert affectait uae 


indifférence totale à l’égard des kapos et ignorait leurs mes- 

ineri ne le 
ee avec une certaine hauteur, ce dont ils étaient ter- 
riblement vexés. Lippert était de toute évidence uns intel- 
ligence et d’une culture auxquelles aucun kapo n’aurait pu 
prétendre. En outre, son tempérament quelque peu bohème 
avait fait de lui un être fort différent du reste de ses come 
patriotes. C'était là une raison de plus de le détester. Je con- 
nais maintenant trop bien les Allemands pour ignorer leur 
incapacité totale à comprendre tous ceux dont l'esprit n’est 
pas fait comme le leur. L’Allemand moyen croit sincèrement 
que celui qui ne pense pas comme lui n’est pas un homme mor- 
mal. De là est née son insupportable manie de toujours vouloir 
régenter ses voisins, manie qui le mène rapidement à l’into- 
lérance et au despotisme, 


Lippert ne s’énervait jamais. D’un calme imperturbable, 
il se comportait comme si les kapos n’avaient pas existé, ne 


prêtant aucune attention à eux, quoi qu'ils puissent dire ou 


faire. Pour, tout arranger, il ne s’adressait plus à moi qu’en 
français, langue qu'il parlait couramment. Il rompait ainsi le 
dernier lien qui le rattachait à nos compagnons, et cela les 
mortifiait profondément, Je faisais de mon mieux pour ne pas 
envenimer les choses. 
jour. 


Les Américains ne s’occupaient pas de la façon dont leurs 


prisonniers passaient leur temps. Chacun était absolument li- 
bre d'agir à sa guise, sans que la direction du camp intervint 
ou même manifestât la moindre intention d'intervenir. Leur 
indifférence à notre égard était telle qu’on l'aurait pu croire 
délibérée. À y mieux regarder, la vérité apparaissait différen- 
te. En réalité leur carence était la conséquence de leur man- 
que absoli du sens de l’organisation. Pour s’en convaincre, il 
n’était que de les regarder agir. 


L'unité qui assurait la garde du camp se mourait d’ennui 
faute d’occupations. Le fait que les soldats qu’il nous était 
donné d'observer n'étaient soumis à aucune sorte d’entraine- 
ment militaire n’étonnera personne, l’armée américaine étant, 
Par définition, « antimilitariste », Cela n’excuse pas pour 


lit mal fait, etc. Bref, l'atmosphère. 4 


ur accordait aucune attention et les consi « 


Cela se révélait plus difficile chaque 
CS 


LES PETITS-FILS j)E L’ONCLE SAM 121 


autant le désœuvrement total auquel étaient abandonnés tou 
ces beaux gars éclatants de santé, qui, en dehors des Het 
de garde, n'avaient rien de plus intéressant à faire que de 
trainer leur spleen à longueur de journée, C'était À qui fume- 
rait le plus de cigarettes, boiraït le plus de « schnaps », cul- 
puterait le plus de filles. Les abords du camp était quotidien- 
nement le théâtre de leurs débordements. Jour et nuit ils 
déambulaient par. groupes le long des barrières de barbelés 
chantant, criant, hurlant, souvent ivres morts et presque tou- 
jours en compagnie de filles faciles. 


Comment concevoir que de tels hommes fussent capables 
de diriger des milliers de prisonniers de nationalité, de carac- 
tère et de culture différents, alors qu’ils se révélaient inca- 
pables de se diriger eux-mêmes ? Ils étaient pourtant venus en 
Europe pour « rééduquer » moralement et civiquement les 
« brigands nazis > que nous étions |! 


Par bonheur, les Allemands ont une inclination héréditaire 
pour le travail et la recherche. Grâce à ce penchant, dans cha- 
que block se fondait et se développait peu à peu une sorte de 
petite université, aux <« chaires » les plus diverses : sciences, 
lettres, arts, langues vivantes (entraînement et débuts), latin, 
grec, cours de technologie (construction, électro-technique, 
fermage, jardinage, élevage dés oiseaux, des brebis, des ché- 
vres, des abeïlles, etc.). D’autre part, certains ateliers étaient 
particulièrement actifs : ferblanterie, menuiserie, reliure, etc. 
Aucun de nous n’aurait pu se plaindre de ne savoir que faire 
de son temps. 


Chaque jour, des conférenciers prenaient la parole sur les 
sujets les plus variés. Les conférences se tenaient dans les 
chambres, ou mieux dans le grenier, où pouvaient prendre 
place quatre à cinq cents personnes. Tous les domaines de 
l’activité humaine se trouvaient ainsi représentés dans notre 
petit univers par des spécialistes et des professeurs — certains 
de renommée mondiale — qui avaient maintenant tout loisir 
de faire Partager leur savoir à leurs camarades d’infortune. 


… Notre vie devenait ainsi moins insupportable, et nous arri- 
YIonS parfois à ne plus penser aux barbelés et aux mitrailleuses. 


Te. ee 


… Cela faisait six mois que je me trouvais à l’école améri- 
See de rééducation démocratique. Je n'avais pas encore Je 
moindre espoir de voir se terminer bientôt, d’une façon ou 
d’une autre, cette situation absurde. Je ne comprenais surtout 
PAS ce qui m'avait fait interner à Kornwestheim. De toute évi- 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
122 
n camp de discipline. J'avais beau y réflé- 


s à découvrir quelle accusation précise, 


- lable, avait pu être portée contre moi. Que rapport 
SROREE Der entre mon cas et celui des milliers d’Alle-. $ 
nt Kornwestheim sous des inculpations diverses, 

n 3 
a ou imaginaires ? “4 

Je me décidai à demander une explication. dadressal une 
lettre au commandant du C. I C. dans faqnene je m étonnais 
de subir un internement prolongé sans qu on ait jamais songé 2 
à examiner sérieusement mon cas: J’ajoutais que les autorités 
américaines avaient à leur disposition tous les éléments DÉCES: M 
saires pour s’enquérir dans les délais les plus brefs de mon 
activité et de mon rôle en tant que ministre de Roumanie à 
Berlin. Je m’élevais contre Îa méthode inqualifiable à mes … 


qui me retenait en détention depuis six mois déjà sans 
enquête me concernant eût séulement commencé. Comme 
étenus contre les criminels 


dence, j'étais dans u 
chir, je n’arrivais Pa 


yeux, 
que 
je n’avais commis aucun des délits r 
de guerre, ma détention, ajoutais-je, ne pouvait avoir d'autre. 
raison que le simple fait d’avoir représenté mon pays à Berlin. 

Or comment cela pouvait-il m'être reproché ? les Etats-Unis 
eux-mêmes avaient eu un représentant accrédité auprès du 
gouvernement du Reich bien après l'ouverture des hostilités, et” 
jusqu’en 1941, c’est-à-dire après le déclenchement de la dernière 
offensive allemande en Europe : celle de Russie. À cette date 
encore, les représentants diplomatiques américains à Berlin 
entretenaient les meilleures relations avec les autorités national: 
socialistes ! Quoi qu'il en soit, et à supposer que les autorités. 
américaines fussent maintenant d’avis de jeter l’anathème sur 

tous ceux qui avaient eu un contact quelconque ‘avec Île 
gouvernement allemand, même en tant que représentants diplo- 
matiques officiellement et légalement accrédités — exception 
faite bien entendu pour les Américains — je ne comprenais 

pas pourquoi ma détention devait revêtir le caractère infamant 
qu’elle avait en réalité, c’est-à-dire avoir lieu dans un camp 
disciplinaire, ni surtout pourquoi j'avais été interné dans un 
camp destiné avant tout aux Allemands. Je priais enfin le com- 
mandant américain d'intervenir auprès des autorités compéten- 
tes susceptibles de se pencher sur mon cas, de dire, après exa- 
die ou non coupable, et, dans l’affirmative, en quoi 


J'avais maintenant trop d'expérience pour me faire beau- 
EU Pete sur le résultat de ma requête. Je savais à quoi 
2 enr sur Ja diligence qu’apportent les Américains à dé- 
endre les « droits sacrés de la pérsonne humaine » 


LES PETITS-TILS DE L'ONCLE SAM Se 


j1 faut bien en prendre son parti, Depuis que le mond 
æst monde, quels sont ceux qui peuvent se vanter d’avoir Se 
jours été conséquents avec eux-mêmes ? J'espérais malgré tout 
que ma lettre aurait un effet quelconque, én bien ou en mal 
Laà-dessus aussi je me trompais. Non seulement elle AE 
sans réponse, ce qui ne m’étonna pas outré mesure, maïs encore 
ainsi que je devais le constater par la suite, elle ne fut Fra 
pas lue ! Plusieurs mois plus tard, lors de mon transfert dans 
un autre camp, je m’aperçus en effet qu’elle avait été purement 
et simplement versée à mon dossier sans être ouverte. Elle 
y était restée. 

On ne prenait pas la peine de lire nos lettres, mais en 
revanche, chaque détenu recevait un formulaire qu'il était 
tenu de remplir ou de compléter avec la plus rigoureuse exac- 
titude, sous menace de sanctions sévères. Ces Fragebogen 
avaient apparemment pour but d'aider à déterminer la caté- 
gorie délictuelle de chacun, à savoir : « criminel de guerre », 
« nazi », ou simplement « militariste ». Cette obligation 
n'intérvenait qu’au bout de six mois de détention. Les Fra- 
gebogen ne contenaient pas moins de 132 questions ! En ce 
qui me concernait, mises à part les questions relatives à mon 
identité, je ne pus que répondre en blanc à toutes les autres. 
Aucune ne s’appliquait à moi. Pour donner un exemple, une 
quarantaine environ de ces questions avaient trait à l'activi- 
té éventuelle du détenu dans l’une ou l'autre des multiples ra- 
mifcations du Parti national-socialiste, questions qui étaient 
pour moi sans objet : même si je l'avais voulu, — et ce n'était 
pas le cas — je n’aurais pas pu être membre du Parti natio- 
pal-socialiste. Ce questionnaire suffisait à lui seul à démon- 
trer l'absurdité de ma présence dans un camp où n'auraient 
dû se trouver que ceux auxquels il s’adressait. 


: Quelque temps après que ces Fragebogen, düment rem- 
plis par les intéressés, eurent été remis à la direction, le 
CIC. entreprit d'interroger chaque jour des groupes impor- 
tants de détenus, parfois plusieurs centaines. Par ceux qui 
l'avaient subi, nous savions qu'il ne s'agissait là que d'un sim- 
ple contrôle d'identité. Je dus m'y rendre moi aussi. C'était 
la première fois que jentrais en contact avee le GLC. de 
Kornwestheim, J’attendis deux heures dans une salle commu- 
QUE Où fous ceux qui étaient convoqués à l'interrogatoire de- 
Vaient rester debout, en silence, alignés le long âu mur. C'est 
alors que je crus apercevoir à l’autre bout de la salle un visa- 
8e qui ne n'était pas étranger. Je regardai plus attentivement 
et je reconnus à ma grande surprise le consul hongrois Mihal- 


RE CR TNT APS 


124 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 

tez, Je n’en croyais pas MES yeux Lorsqu'il était parti dé 
coyicz. JE D ais cru sincèrement qu il ne nous quittait que 
Seckenheim, J av liberté. Mais la réalité était toute différente, 
pour être mis en nous précéder à Kornwestheim où il avait 
11 n'avait fait que nt nous. Il était au block C, voisin du 


. is ava 
ë terné un MOIS 4 e 
GES mais l'épaisseur des barbelés nous séparait. Le pauvre 
micn, £ S 


Mihalcoviez était méconnaissable ! Il NES SRE 
maigri. Il portait des pantalons blancs rayés De eu, comme 
ceux des bagnards ou des malades dans certains pus Son 
expression avait changé. Il était triste, abattu, viei li. Son Te 
gard ne quittait pour ainsi dire pas le sol. Il finit lui aussi! par 
me reconnaître, mais nous ne pûmes que Croiser nos regards 
en nous souriant amicalement, de ce sourire triste, désabusé, 


que lon ne rencontre que chez les prisonniers, 

Enfin, je m’entendis appeler, Le soldat qui avait écorché 
mon nom m'introduisit dans le bureau n° 4. 

Derrière une table sur laquelle -était posée une machine 
à écrire où se trouvait une feuille de papier déjà à moitié 
remplie, se tenait un caporal, assez beau garçon, les cheveux 
frisés, qui me regardait de son air le plus sévère, 

— Asseyez-vous ! me dit-il en m’indiquant une chaise en 
face de la table, Votre nom ? 


Je déclinai mon identité. 

— Vous êtes général dans l’armée roumaine ? 

— Oui: 

— Vous avez bien été ministre à Berlin, n’est-ce pas ? 

— En effet. 

— Pourriez-vous m'expliquer pourquoi vous avez été 
nommé à ce poste ? 


— Ma nomination n’a rien de particulier ni de sensation- 
nel. Je me trouvais déjà à Berlin en tant qu’attaché militaire, 
et le poste de ministre étant devenu libre par suite de la dé- 
mission de mon prédécesseur, le gouvernement roumain a sans 
doute estimé que j'étais capable de l’occuper. 

— Ah, Ah! fit le caporal. Das ist kein schlechter Witz ! 
Je le regardai, étonné, Je ne voyais vraiment pas ce que 
no pe dire de si drôle. Ma réponse paraissait l'avoir mis 
n Joie, et son front, du cou it] i du 
ses pe ; p, en avait pour un instant per 


— Ne serait-ce pas pl : 
plutôt à cause de vos excellentes rê- 
lations avec les Russes ? me demanda-t-il 2 


gt NE PS mec le 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 1 
ES 25 
— Les Russes ? répondis-je, Je ne vois Pas du tout où 
vous voulez en venir, Je n’ai pas cu jusqu'à présent d Va 
tions avec Îles Russes, ni en bien ni en mal, Poiffiquene É 
parlant, si ce n’est mes relations Personnelles, à Ank n 
comme à Berlin, avec mes collègues soviétiques, dE 
est d'usage d’en avoir entre diplomates de toutes fé te 
Cela ne me semble avoir aucun rapport. D 
— Hum ! Les Russes vous diront cela mieux que moi ! 


— Je regrette, mais je ne vois pas du tou 
voulez insinuer. 


— Vous êtes encore citoyen roumain, m’est-ce pas ? 
— Naturellement ! 


t ce que vous 


— Au fond, notre discussion n’a aucun sens. Lorsque 
vous aurez affaire aux Russes, vous changerez peut-être de 
langage, car eux, sans doute, sauront bien vous faire parler 
Ils doivent être beaucoup mieux renseignés sur votre activité 
passée que nous ne saurions l'être nous-mêmes 


— Je ne vois pas ce que j'aurais à craindre de fa part 
des Russes. 


— C'est bien! Nous verrons! Vous pouvez partir... 
Mon interrogatoire avait pris fin. 


En sortant du bureau, j'étais encore plus déconcerté 
qu'avant d’y entrer. En définitive, que voulait-on de moi ? 
Après les avoir suppliés, implorés de toutes les façons, six 
mois durant, pour en avoir le cœur net, ils ne trouvaient 
d'autre réponse à me faire que de proférer de vagues mena- 
ces à mon adresse. Si j'avais bien compris, ils me menaçaient 
de me livrer aux Russes ! D'où leur était venue cette idée, et 
Surtout quelle était leur intention en s’imaginant que j'avais 
quelque chose à craindre dé la part des Russes ? 


Après y avoir mieux réfléchi, j'arrivai à la conclusion 
Le tout cela n’était que du bluff. Il ne pouvait s'agir d’au- 
Le chose ! Dans l'incapacité totale où ils se trouvaient de 
fournir un motif valable, c’est-à-dire tant, soit peu justifié 
Juridiquement, à notre détention, ils avaient recours à la 
menace, Sans doute espéraient-ils que la crainte, prenant le 
Pas Sur notre volonté de percer leur intentions, arrêteraient le 
Let de nos questions, Mais leurs menaces étaient si absurdes, 

dr chantage si apparent, qu’ils manquaient leur but, 

Lippert, auquel je racontai les détails de mon « inter- 
TOgatoire », fut de mon avis. Nous ne pouvions, en conséquen- 
cé, Que juger sévèrement le comportement des autorités améri- 


bips Dit À 


Ar phpaninng bo 


a De Éd ont data ee PER 


126 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
ê ’elle dé TE 
S Jesquelles, dans le meme temps que-e Cenonçaient 
Re de 2 jaues employés par les soviétiques pour mettre 
les procédés  Secipes par eux, n’hésitaient pas à user de 
TR ee Épde Jintimidation envers leurs propres prison- 
la ee Pan tout cela me paraissait absurde, Sous quel 
ete aurait-on livré aux Russes des hommes LS comme moi, 3 
n'avaient jamais, sur le plan militaire, eu EEE à eux, quine 
leur avaient donc jamais Cause le moindre PrÉIQICes et qui,en 
conséquence, ne pouvaient même pas être réclamés par à 
eux ? i « 

__ J] ne faut rien exagérer, dis-je à Lippert. On ne peut 
tout de même pas considérer un petit caporal comme le repré- 
sentant qualifié des autorités américaines. 

__ Vous auriez raison, me répondit Lippert, si nous avions 
la possibilité d'approcher d’autres représentants de ces auto- 
rités que ceux auxquels nous avons effectivement affaire. 
Pour nous, ce sont malheureusement ces derniers qui comp- 


tent, et eux seuls! 


Lippert avait raison. 


FRET TRES PR CS AN SET mt CU OL LR Liens mn een LP LL 0: 
< 


Le même jour, Wegener annonça à Lippert qu'il devait n 
se préparer à déménager dans le block B, où allaient être 
rassemblés tous les «Gandhis»>. Les cas pathologiques de 
sous-alimentation, conséquence du régime auquel nous étions me 
soumis, s'étaient multipliés à un tel point que les Américains . : 
avaient fini par s’en alarmer. Ordre avait été donné de peser ; 
tous les internés. Ceux dont le poids était inférieur à la cote | 
établie, c’est-à-dire ceux dont le nombre de kilos était infé 3 
rieur de 20 % au nombre de centimètres de leur taille au 
dessus. du mètre, se voyaient inscrits dans la catégorie des 
Gandhis. Ils étaient envoyés dans le block B où on les | 
soumettait à un régime spécial de suralimentation jusqu'à Ce 
que leur poids redevienne normal, après quoi ils étaient  W 
renvoyés dans leur ancien block, laissant la place à d’autres K 
dont le poids, entre temps, avait atteint la cote d’alarme. 


Les Américains avaient mis au point cet admirable SyS- 
tème hautement subtil qui consistait à affamer les uns et à 
Re ee soude rôle. Certains détenus avaient cal- 
tout le RS fait marmite commune avec les Gandhis» 
trop ne PARLE suffisamment nourri. C'eût été 
Rate Re les Américains se seraient-ils montrés 
Es , @@ point particulier alors que tous leurs actes 

PParaissaient comme dénués totalement de bon sens? 


SEM CS ANR A AUS 2x 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 127 


- nous en remettions-nous à (a 
Aussi n Sagesse» de lad- 


ministration.… 
: : ; 5 
parmi les Gandhis, Sen trouvaient quelques-uns installés 
en permanence: Le comte Bodo von Alvensleben, par exemple 
qui, mesurant plus de 2 mètres, aurait pu passer toute fie 
à manger sans pour cela atteindre le poids réglementaire 


Lippert, qui, mesurant Î m, 80, ne pesait que 55 kg 
entrait naturellement dans la catégorie des Gandhis. Mais avec 
une obstination incompréhensible, il refusait d’être envoyé 
parmi eux. Les efforts de tous ses amis pour le faire revenir 
sur sa décision se révélèrent vains : il n’en démordait pas. 
y y mettait un point d'honneur. Il ne voulait pas être sur- 
nommé un Gandhi. Il resta donc avec nous, en dépit de 
Vhostilité croissante que lui témoignaient les kapos. Sa décision 
était loin d’être judicieuse. Il devait malheureusement s’en 


apercevoir par la suite. 


Vers la mi-novembre, deux Parolen firent le tour du camp 
et mirent tous les esprits en ébullition. Il était, parait-il, 
question de permettre enfin aux détenus de correspondre 
avec deurs familles. Certains prétendaient même que, dans 
d’autres camps, le service postal fonctionnait déjà et qu’il 
allait être bientôt inauguré à Kornswestheim. On imagine 


- notre émotion. Les pessimistes hochaient la tête et refusaient 


d'ajouter le moindre crédit à ce bruit. Nous avions eu tel- 
lement de déceptions de ce genre ! Pour une fois, les opti- 
mistes avaient raison. En effet, le mois suivant, chacun écri- 
vait sa première lettre, après sept mois de détention. 


Le deuxième bruit concernait Sworobtchine. Il devait, 
paraît-il, s’embarquer prochainement pour les Etats-Unis. Nous 
dissimulions à grand-peine la joie que nous éprouvions à 
nous voir enfin délivrés d’un tel individu. Cette nouvelle devait 
Lune se révéler exacte. Tous ceux qui ont vécu dans 
ee A, alors que Sworobtchine en était le satrape, n'ou- 

ront pas de longtemps ce type achevé de gangster qui, 
Par malheur, portait l'uniforme américain. 


mai See que nous en ayons été autrement avertis, le lende- 
du Ses lors de l'appel du matin, le nouveau commandant 
ock À entra en fonctions : c'était le caporal Lissanelz- 


& Un nouveau règne commençait, non moins funesle que 
M de Sworobtchine, mais d'aspect différent. 


VIT 0 


VA sv dde 298 


? 
128 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


IV 
LE REGNE DE LISSANETZ 


Le nouveau commandant du block A, Lissanetz, avait dû 
hériter de ses ancêtres son mépris absolu de la légalité et 
de l'humanité pure et simple, tant il était ADCrEraU tréfonds de 
son être. Un mince vernis de modernisme à l’américaine réus- 
sissait mal à dissimuler sa véritable nature, Il nous Apparaissait 
tantôt sous des dehors bon garçon, tantôt sous l'aspect d'un 
démon déchainé, sans jamais pourtant atteindre à la cruauté 
de son prédécesseur. Il était toujours tiré à quatre épingles, 
brossé, astiqué sur toutes les coutures, et faisait un large 
usage de toute la gamme des cosmétiques que l’armée améri- 
caine pouvait mettre à sa disposition. Sa propreté morale 
seule laissait à désirer. Il était dénué de toute espèce de scru- 
pule. Il aurait été le type parfait de Pescroc international 


pour peu qu'il eût eu son sens de l’élégance. Or il en était. 


totalement dépourvu. C’est en effet une qualité qui requiert 
un minimum de bon goût, et Lissanetz n'en avait aucun, Il 
donnait l'impression de n’avoir jamais eu qu'un seul but dans 
la vie : s'approprier tout ce qui n’était pas solidement ancré 
au sol. Il trouvait naturel de faire main basse sur tout ce 
qui présentait à ses yeux un intérêt quelconque. Il se gênait 
d’autant moins que ses victimes n'avaient aucun moyen de 
défendre leur bien, aucune chance de faire entendre leurs 
protestations. 

Lors de sa première inspection, il aperçut au mur une 
horloge construite par un détenu particulièrement adroit, avec 
de vieilles boîtes à conserves, quelques bouts de bois et du 


carton. Lissanetz en trouva le mécanisme tellement ingénieux 


qu’il la prit aussitôt sous son bras et l’emporta. « Celui qui la 
fabriquée, dit-il, pourra tout aussi bien en fabriquer une 
seconde. » 


Il nous fit dire par le docteur B.…, notre chef d'étage 
que tous ceux qui seraient désireux de lui offrir des présents. 


pourraient le faire en toute liberté et sans fausse honte. Il. 


considérait probablement que nous estimerions à sa juste 
valeur honneur qu’il nous faisait en daignant accepter n0$ 
offrandes. Si Lissanetz n’avait pas été d’origine tchèque, nouS 
l'aurions Pris pour le descendant de quelque grand vizir OÙ 
d’un Satrape persan, 


Lissanetz avait aussi des qualités. Il était, par exemples 
“9 antimilitariste convaincu, ce en quoi il ne faisait que S® 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE sAm 129 


conformer à la grande tradition démocratique américai 

Mais la contradiction entre ses convictions Personnelles 4 
ses obligations en tant que chef supréme de 3.000 « nazis 

si elle lui apparaissait, ne le troublait nullement. À l'instar 
de ses pareils, balancés entre le vieux Puritanisme gnglo- de 
xon et la morale flottante propre à toutes les rte 
étrangères en Amérique, Lissanetz avait le militarisme = 
horreur lorsqu'il en subissait les plus minimes conséquen- 
ces, mais en appliquait lui-même les méthodes avec une cer- 
taine rigueur lorsque c'était aux autres d’en souffrir. C’est 
ainsi que la fameuse tradition de la « position d'inspection » 
que Sworobtchine avait mise eh honneur, fut intégralement 
maintenue, parfois même aggravée, Cela n’empêchait pas 
Lissanetz de déclarer au moins dix fois par jour à Plange, qui, 
en tant qu’interprète, était admis dans son intimité, que le jour 
même de sa démobilisation, il « flanquerait une trempe au 
premier général américain qu’il rencontrerait dans la rue. » 


Le cas de Georg Plange était assez curieux. Fils d’un gros 
industriel allemand, propriétaire de toute une chaîne de mi- 
noteries à Hambourg et à Düsseldorf, ils avaient été arrêtés, 
lui et sa femme, dans des circonstances qui méritent d’être 
relatées. Comme il n'avait jamais été membre du parti, qu’il 
n'avait donc jamais eu aucun rapport avec le « nazisme », 
et,comme en sa qualité de capitaine de réserve il avait été 
démobilisé longtemps avant la fin des hostilités parce que 
nécessaire à l’industrie alimentaire, Plange n'avait pas été 
inquiété lors de l'entrée des Américains à Düsseldorf. Par mal- 
beur pour lui, un major américain fut logé dans la maison qu’il 
partageait avec ses enfants, Cet officier éprouvait continuel- 
lement le besoin impérieux d’extérioser sa joie de la vic- 
one en faisant la noce. Un Soir, ayant vidé jusqu'à la der- 
ere goutte toutes les bouteilles qu'il possédait, il convia 
. . = petite fête qu’il avait organisée avec quel- 
re Fee à a pris son mari étant absent, d'apporter à 
sion HS Be > exécuta et donna aux RE Ses 
= re les Moss bouteilles qu'elle possédait: Mais ais 
Aaltcolus LS d’autres. Mme Plange répondit qu elle <= 
desde pe e major se mit alors en fureur et lui intima ee 
ditée RS à la cave, Craignant des ss 2 
si_ fort + ne Plange refusa d'obéir. HAE Re 
rent et ve + ee É ee St es = eurs 
SE TAERS ve S accrocher aux jupes de leur RES ai 
FRS Spirèrent alors au major une idée qui CR 

Snifique : il ordonna à son hôtesse de descendre à 


] 


130 LES PETITS-FILS-DE L'ONCLE SAM 


elle et ses enfants, en $e traînant à genoux. Il les suivit 
\ , 

a. ne put, et pour cause, découvrir d’autres flacons. 

mai À 


Le lendemain, 
d'aller se plaindre au 
ui présentèrent leurs 


près des autorités américaines, 1e 
quelles excuses tout en d’assurant que Je 
major serait sév 
cile des Plange 
y. découvrit un passepo 
un voyage en Suisse, 
virent qualifiés sur-le-champ de «suspects > sous prétexte que 
l'autorisatioh de faire ce voyage était une marque de « favori- 


tisme de la part des autorités nazies >», Les Plange ne pou- 


vaient donc être que d’affreux suppôts du régime. Entre 
temps, Plange, qui était parti en voyage, était revenu à Ja 
maison. Ils furent arrêtés, lui et sa femme, bien que l’enquête 
dont tous deux furent l’objet n’eût apporté aucune charge 
nouvelle. On’alla jusqu’à interroger leurs enfants dont l’aînée 


était une petite fille de huit ans! 


C'est ainsi que Plange était devenu notre compagnon 
à Kornwestheim. Sa femme se trouvait internée dans un au: 


tre camp, près de Ludwigsburg. Avant la guerre, Plange avait 


étudié certaines spécialités aux Etats-Unis. Il parlait très bien % 
l'anglais et c’est ce qui avait incité Lissanetz à le prendre 22 


près de lui, à la fois comme interprète et comme confident 


de ses infortunes sentimentales. Après avoir longtemps épar: 


pillé son cœur à Ludwigsburg, il avait fini par l'offrir tout 
entier à une belle jeunesse de Kornwestheim. Il s’en voulait 


d’ailleurs de s'être laissé prendre à ce point et déversait Sa 


mauvaise humeur sur tous les « guys » du block A, qu’il abreu- 


vait d’injures. Tout le répertoire propre aux gangsters de bas. 


étage y passait, Il me faut toutefois reconnaître que ses vio- 


lences restaient toutes verbales, alors que Sworobtchine, lui, 
n’hésitait pas à cogner. Par contre, les cadeaux qu’il faisait . 


à sa belle nous coûtaient de jour en jour davantage, et le rythme 
en devenait inquiétant. Les « quittances >» que nous étions bien 
forcés de lui remettre, en échange des sommes qu’il prélevail 


qAns nos enveloppes, défilaient à une allure accélérée. De. 
plus, il fallut bien nous rendre à l'évidence : nos enveloppes 


étaient Join de contenir ce que nous y avions déposé. Des cen: 
taines de milliers de marks y avaient été directement prélevés 
sans que nous en ayons été informés. Les montres en Of 
étaient parties les premières. 


Bientôt, la € boite aux lettres » fut pleine des réclamations 
Tue nous adressions au CIC. jusqu'au jour où il nous fut 


Mme Plange eut la malencontreuse idée - 


ërement puni. Deux jours plus tard, le domi: M 
fut perquisitionné de fond en comble, et 5n 
rt indiquant que Mme Plange avait fait M 
deux ans auparavant. Les Plange 6e Re : 


SE A mn ET RENE 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 131 
répondu que € les enveloppes contenant nos objets de val 

ne se trouvaient pas placées sous la garde du C.LC. La 
Fe conséquent, la disparition de ces objets ne le See 
en rien. Aucune réclamation relative à ces enveloppe = 
devait donc plus être désormais adressée au CIC. a re 


Cela laissait supposer que cette affaire était de la com. 
étence exclusive du commandant du camp, maïs comme no : 
ne l’avions jamais vu et que nous jignorions jusqu’à ee 
nom, notre horizon étant limité aux barbelés du block noûE 
navions d'autre ressource que de répéter après Dante - = Las- 
ciate ogni speranza… » Lissaretz était, et restait, notre szul 
maître. - 

Une fois promu au rang d’interprète, Plange vint s’ins- 
faller chez nous, Ses rapports avec Lissanetz n'étaient pas 
toujours drôles, surtout lorsque ce dernier n’était pas encore 
remis des excès de la veille. Il avait non seulement la charge 
de rédiger la correspondance courante, ce dont Lissanetz a 
suite de son ignorance, était incapable, mais encore il devait 
écrire toutes les lettres d'amour de son chef et traduire celles 
que lui valait la distribution généreuse de chocolat et de 
cigarettes. E 


Mais c’est à Preis, un peintre, que revenait sans conteste 
la palme du martyre. Son talent artistique était, de la part 
de Lissanetz, l’objet d’une exploitation en règle. îl ne se pas- 
Sait pas de jour qu’il ne lui donnât à reproduire, à l’huile ou 
À l'aquarelle, selon- lintérêt du sujet, les photographies de 
ses petites amies, même les plus éphémères! Evidemment 
C'était la maîtresse en titre qui avait le pas sur tout le mer 


- : È . 
fretin, c’est pourquoi Preis n'arrêtait pas de faire son por- 


. Le Le les angles et dans toutes les attitudes. Peu à 
fins ns Ses une véritable usine à portraits et avait le 
A tonte ee à faire face aux .commandes qui affluaient 
SE EE s. Lissanetz, les amis de Lissanetz, les supé- 

€ LiSsanetz, tous les Américains qui remplissaient une 


fonction 
quelconque dan LR 
dress q S lé camp avaient recours à ses bons 


Dai ee débaiait dans un océan de photos de parents, 
duisait Jes tr ee d’enfants, de fiancés, etc. dont il repro- 
ensuite à ne S en quelques coups de crayon et qu'il coloriait 
qu'approxim Le allure. La ressemblance n'avait beau être 
sommaire sEYanes portraits exécutés de façon tout à fait 
Couvercle ÿe Peu dans le style carte postale en couleurs ou 
faire la q e boîte à bonbons, Preis n’arrivait pas à satis- 

emande, Il se trouva même un colonel qui passa 


2 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
132 
dix portraits : le sien, celui de sa femme, qe 
acun dans plusieurs poses: Preis, il est vrai, 
ofit de son travail et vivait un peu mieux 


aux aliments et cigarettes qu’il recevait 


commande de 
ses enfants, ch 
retirait quelque pr 
que nous, grâce aux 
pour prix de celui-ci. 


se trouvait installé sur le trône 
depuis peu lorsqu'on annonça l'ins- 
pection d'un général américain. On prétendit, et il est forte. 
ment probable que cela était vrai, que ceus inspection eut 
effectivement lieu, bien qu'aucun de nous n eût aperçu le géné. 
ral. Certains affirmaient pourtant qu'il avait passé la tête 


Le caporal Lissanelz 
démocratique du block A 


par la porte entrouverte de l’une des chambres du parterre, - 


mais l’avait retirée aussitôt à cause de l’odeur insupportable 
qui lui avait désagréablement chatouillé les narines, Mais la 
preuve la plus sérieuse de sa visite était l'ordre qui fut donné 
peu après de transformer les vestibules de chaque étage en 
dortoirs, afin de « décongestionner » les chambrées, Seul un 
officier supérieur était capable de donner un tel ordre. Etant 
donné le nombre des détenus, le résultat en fut à peine sensi: 
ble, Cette mesure devait même avoir, comme on le verra plus 
tard, des conséquences funestes, 

Il y avait une autre preuve, qui celle-là nous réjouit, de 
la vistte du général. Lissanetz avait été assez rudement étrillé 
par celui-ci Nous ignorions les motifs de la semonce et tous 
les efforts de Plange pour les connaître demeurèrent vains. Tou- 
jours est-il que la haine que Lissanetz portait aux généraux re 
doubla. 

— Le premier que je rencontrerai après ma démobili: 
sation, disait-il avec rage à Plange, je lui ferai valser les 
molaires ! 

Les associations d’idées peuvent jouer parfois de mauvais 
tours à ceux qui s’y attendent le moins, et qui doivent nonobs- 
tant en subir les conséquences les plus imprévues. Comme 
pour le moment Lissanetz était dans l'impossibilité de mettre 
ses menaces à exécution sur la personne des généraux améri 
cains, et comme la date de sa démobilisation reculait de jour 
en jour davantage par suite des lenteurs de la « démilitarisa 
tion » et de la « dénazification » de l'Allemagne, l'idée lu 
vint soudain qu’il pourrait tout aussi bien satisfaire son be 
soin de vengeance sur la personne d’un général quelconque 
en l’occurrence sur l’un de ceux qu'il avait sous la main: 

— Plange ! cria-t-il, fais-moi venir tout de suite un géné 
ral! Je veux lui faire cirer mes souliers ! 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 133 


plange, ne comprenant ps très bien ce que voulait 
au juste son illustre seigneur, s’attira sur-le-champ une bordée 
d'injures ordurières : 

__ pt surtout, ne fais pas semblant de ne pas me com- 
rendre, fils de p... ! conclut Lissanetz. Fais-moi venir ici un 
e ces dirty généraux | JEReUx en Voir un cirer mes souliers ! 

Plange, ne sachant où s’adresser, vint me trouver. 

_— Lissanetz, me dit-il, veut absolument que vous alliez 
cirer ses chaussures ! 

Je crus tout d’abord qu'il plaisantait et je lui assurai que 
je ne le trouvais pas drôle. Mais il insista. : 

__ Je ne plaisante pas. J’ignore quelle mouche la piqué. 

__ Si Lissanetz a effectivement manifesté ce désir, répon- 
dis-je, vous pouvez toujours lui dire que je refuse, quant à moi, 
de le satisfaire. 

plange s’en retourna vers Lissanetz et lui communiqua 
ma réponse. Celui-ci dut probablement se sentir moins sûr de 
Jui, car il n’insista pas, tout au moins en ce qui me concer- 
nait, et demanda à Plange de s’adresser à un autre général. 

En désespoir de cause, Plange alla trouver Gerlof, ancien 
professeur à l’école polytechnique de Charlottenburg, lequel 
devait aux bizarreries du régime national-socialiste d’être as- 
similé au grade de Général de Police. Gerlof, lui aussi, refusa. 

Plange rapporta, en tremblant, la chose à Lissanetz. Il 
fut accueilli par une nouvelle bordée de jurons. 

— Amène-moi tout de suite ces deux cochons de nazis ! 
Pour qui se prennent-ils donc ? 

Gerlof et moi dûmes nous rendre chez Lissanetz. Comme 
Gerlof lui semblait probablement plus € arrogant » que moi, 
c’est à lui qu'il s’en prit en premier. 

— Prends cette brosse et frotte immédiatement ces chaus- 
sures, espèce de sale cochon ! 


— Que dit-il ? me demanda Gerlof en se tournant vers 
moi, 


P 
d 


. Cette demande était en elle-même un manquement grave 
| Ë Position de garde-à-vous dans laquelle nous devions nous 
lenir lorsque nous étions devant Lissaneiz. Les injures jailli- 
à deDlus belle, Bégayant de rage, il nous ordonna de sortir 
du bureau et de rester immobiles pendant deux heures dans 
e corridor, face au mur. Mais cela ne l'avait pas calmé. Il 
S cu bureau au bout de quelques minutes pour voir ce que 
Aous faisions, Par malheur, Gerlof était en train de raconter 
pa enfure à ün autre détenu. Lissanetz le fit Rene 
touj ans le bureau et j'ignore ce qu'il s'y passa, car j'étais 

Jours dans le couloir, face au mur. Gerlof me dit par Ia 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 

134 
i Lissanetz s'était contenté de l’injurier Copieusement 
suite que I intimé l’ordre de cirer ses Chaussures, 


et lui avait à nouveau 
mais que, devant SON re 


ï est-il qu'aprè : 
b in Lissanetz eut l’idée de nous. pur d’une autre 
ou L 


facon. Il nous pria de le suivre jusqu'aux cabinets et nous or 
Re de les nettoyer, nous menaçant des pires sanctions si 
un quart d'heure plus tard ils n’étaient pas aussi propres 


w'un sou neuf, ce : x > 
A pas encore digéré son échec, il nous quitta en jurant 


et ne reparut plus de la journée. 


fus, il l'avait renvoyé dans le couloir, 


Vers [a fin du mois de novembre, notre nourriture devint 
sensiblement, et incontestablement, plus mauvaise. Le bruit 
courait que des détournements auraient eu lieu à l’administra- 
tion du camp ; une bonne partie des aliments destinés aux 


détenus prenaient le chemin du marché noir. Lissanetz était M 
le premier visé, mais il ne pouvait être qu'un des anneaux » 


d’une chaîne assez longue. 


Le plus étonnant était qu’au bloc des Gandhis tout 
continuait comme par le passé : les rations des détenus n’y. 
avaient pas été diminuées, bien que ceux-ci y fussent mainte- … 
nant beaucoup plus nombreux par suite de l’aggravation du. 


régime dans le reste du camp. Cela provoqua une véritable 
campagne d'opinion contre les Gandhis: on les aceusait 
de faire exprès de ne manger que juste assez pour éviter d’af- 
teindre le poids limite qui les aurait fait réintégrer leur précé- 


dent domicile, ce qui leur permettait de profiter en permanen- 
ce de leur régime de faveur. Le surplus d’aliments qui ré 
sultait de l'application de ce système était, affirmait-on encore, 
iroqué, contre d’autres objets, surtout du tabac, Re 

Un des traits essentiels du caractère allemand est l’extra- 


ordinaire appétit dont fait preuve la majeure partie de ce 
peuple, en toute circonstance, Certains étrangers malveillants 
vont jusqu'à prétendre que les Allemands ne s’arrêtent jamais 


de ä É è 
manger, même lorsqu'ils sont à la messe. C’est certaine 


De ne _ Si pas moins vrai que, pour les Allemands, 
re même un de ses b É ee CHE Me ES RATES 
en se S, Certes, la nourriture que nous rece- 
tuer un de nos so en trop insuffisante pour ne pas consti- 
il prénait, chez la SE “ajeurs. Mais, pour naturel qu'il ft, 
gérée qui se tradtéaf ace d'entre nous, une importance ex# 
animale, J'ai vu . Souvent par des scènes de gloutonnerie 

ains de mes compagnons, autrefois des 


s nous avoir laissés ainsi un bon. 


dont il viendrait s'assurer en personne, 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 135 


personnages assez importants, ramasser les miettes de pain 
tombées sur le sol ou lécher leur gamelle non seulement à l’in- 
térieur mais aussi à l'extérieur, afin de ne pas laisser perdre 
ne füût-ce qu'une goutte de soupe. Lorsqu'un détenu était 
trop malade pour finir sa gamelle il versait ce qui lui restait 
de soupe dans les boîtes que lui tendaient avidement ceux qui 
se trouvaient auprès de lui et qui l’avalaient goulûment, bien 
que n’ignorant pas quel risque de contagion ils couraient. À vrai 
dire, pareille occasion était fort rare, car ce n’est pas facile- 
ment que l'un de nous renonçait à tout ou partie de sa ration 
de soupe, aussi mauvaise fût-elle. 

L'arrivée des marmites donnait lieu à un spectacle chaque 
jour renouvelé. Dès qu’on les avait apportées dans la cour, une 
dizaine de détenus, nommés les « appréciateurs », faisaient 
cercle autour et donnaient leur avis sur la qualité de la soupe, 
gravement, avec des mines d’experts. Après de laborieux dé- 
bats, ils laissaient enfin tomber leur verdict : «claire, épaisse, 
trop liquide, 3, 5, 8 ou 10 grammes de viande par personne, 
grasse OU maigre ». Aussitôt prononcé, ce verdict se répandaït 
à travers le block, de sorte que les visages de tous ceux qui 
attendaient leur tour dans la cour, en files interminables, re- 
flétaient déjà la déception ou la joie, si grande était leur con- 
fiance dans la valeur du jugement des « appréciateurs ». 

La distribution de la soupe se faisait selon un système 
savant de répartition des restes par roulement, et la précision 
en était mathématique. Si jamais un détenu avait reçu une 
cuillerée de plus que ses camarades, je suis sùr qu'il y aurait 
eu mort d'homme. Lorsqu'il s’agit de nourriture, il est pru- 
dent de ne pas plaisanter avec un Allemand. Aussi est-il fa- 
cile d'imaginer quelle était l’indignation générale lorsque nous 
parvenait l’écho des détournements alimentaires opérés à lin- 
tendance du camp à notre détriment. Mais qu'aurions-nous pu 
y faire ? 

En ce qui me concerne, je commençais à ressentir les ef- 
fets d’un affaiblissement généralisé. Le manque de vitamines 
Provoquait en moi des troubles de circulation. Le matin sur- 
tout, lorsque je me lavais, par suite du contact de l'eau froide 
mes mains se vidaient de leur sang et devenaient d’un blanc 
cireux, presque cadavérique. 

Je ne pouvais m'empêcher de penser à l'hiver qui appro- 
Chait et que j'aurais à affronter avec un organisme affaibli. 
Fin novembre, j'avais déjà maigri de 25 kg. 

C’est à cette époque que nous apercûmes lès premières 
lueurs d'espérance, tout au fond des ténèbres dans lesquelles 
Nous étions plongés. 


EUX PA Ce € | AA 


— 


136 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


PREMIÈRES NOUVELLES DES MIENS 


Je n'avais pas pris au tragique le caprice de Lisanetz 
voulant à tout prix faire, cirer ses chaussures par un général, 
Je m'étais efforcé de n’en voir que le côté comique/ ferme- 
ment décidé que j'étais à garder ma bonne humeur, nvers et 
contre tous. J'avais même trouvé là un excellent sujêt de dis- 
traction qui venait à point pour rompre l’ennui quotidien 


résultant de la monotonie de notre existence à l’{nternment 
Camp 75. Cet incident me donna néanmoins l’occasion de 
protester contre l'attitude des autorités supérieures américai- 
nes dont la carence dans l’accomplissement de leur mission 
permettait à un Sworobtchine et à un Lissanetz d’étaler, l’un 
son ignominie, l'autre ses prétentions ridicules, Je décidai 
donc d'envoyer une lettre de protestation au chef du C.I.C. du 
camp, et jy joignis une lettre pour l'ambassadeur Murphy, 
conseiller politique près du commandement suprême des for- 


ces américaines en Europe. 


Je m’y plaignais notamment d’être enfermé depuis plus 
de six mois, sans que m'eût jamais été communiqué le motif 
de ma détention. Je reprenais les arguments déjà maintes fois 


exposés, 


Je relatais enfin, à titre d'exemple, l'incident qui m'avait 
mis aux prises avec un caporal américain, lequel avait mani- 
festé le désir de voir un général cirer ses chausures, et je 
demandais en conséquence si cette prétention était, aux yeux 
des autorités américaines, parfaitement compatible avec les 
stipulations du droit international, et si c'était là la façon dont 
ces mêmes autorités entendaient traiter un général et un di- 


plomate roumain. 


à Je Savais pertinemment qu’il ne fallait pas me faire trop 
d'illusions sur les résultats d’une telle lettre, comme d’ailleurs 
de toute plainte concernant les abus manifestes des représen- 
tants des autorités 
ri m'avait Progressivement amené à penser que la 
: Re ont Le Américains considéraient l’Europe procédait, 
Hate ao tds d'une mentalité de conquérants colo- 
ricaine rtu de laquelle un représentant de l'autorité amé- 

2e ne pouvait en aucun cas être blâmé pour un délit qu'il 
au préjudice d’un Européen. Ou bien 
jugé malgré tout nécessaire, on évitait 
F celui-ci à Ja connaissance du détenu 


a 
re 2e 


v / 


américaines, Tout ce que j'avais vu et subi. 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 137 


européen. Mais, tout compte fait, ne fût-ce que pour le prin- 
cipe j'estimais que ma lettre de protestation devait être écrite. 

? 

On comprend donc quel fut mon étonnement lorsque quel- 
ques jours plus tard un soldat vint me chercher pour me 
conduire au C.I.C. 

Le lieutenant Levy, qui en était le chef, compulsait mon 
dossier. J'étais curieux de connaître les effets de ma lettre. 
Mais je me trompais : ce n'était pas de ma plainte qu'il s’agis- 
sait, mais de tout autre chose. 

— En quelle langue voulez-vous parler ? me dit Levy 
après m'avoir invité à m’asseoir devant lui. 


— Je parle aussi bien l’allemand que le français, répondis- 
je, et moins bien l’anglais. Mais je préfère le français. 


Notre conversation commença donc en français. 
_— Vous êtes bien l’ami d’Antonesco ? me demanda-t-il. 


— Il y a plusieurs Antonesco, répondis-je. J’ignore au- 
quel vous pensez, mais de toute façon je n'ai jamais été l’ami 
d'aucun d’eux. 

— C'est de l’ancien <-Führer » de la Roumanie qu’il 
s’agit Comment pouvez-vous prétendre n'avoir jamais été 
son ami alors qu’il vous a envoyé comme ministre à Berlin ? 


— Je crois que vous faites erreur, En Amérique, il est 
d'usage que le président envoie ses amis personnels le repré- 
senter à l’étranger. Cela ne se fait cependant pas en Europe. 
D'ailleurs, officiellement, je n'ai jamais été le représentant 


du maréchal Antonesco, mais celui du roi Michel. . 
— Je veux dire ami au sens politique. 


— Pas même, Le maréchal Antonesco, en tant que chef de 
l'Etat roumain, était mon supérieur direct, à la fois militaire et 
politique, mais surtout militaire. Je n’ai jamais eu l'honneur 
d’être son ami, 


— Vous le connaissiez cependant fort bien ? 


— Evidemment ! Comment aurais-je pu ne pas le con- 


Maitre puisque j'étais sous ses ordres ! 


— Alors, pourquoi dites-vous qu'il n'était pas votre 
ami ? 

= Je vous comprends mal, D'habitude c'est tout autre 
chose qu’on entend par le mot amitié. 

= C’est pourtant grâce À Antonesco que vous avez el 


tous les postes auxquels vous avez étè nommé ! 


138 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


__ Absolument pas ! J'ai été attaché IMIHEAER en Turqu 
sous le roi Carol, et je me suis vu désigné pour certain £. 
missions, nofamment en France et en Pologne, par d’autres 
chefs que le maréchal Antonesco ! 


Tandis que je parlais, Levy consultait mon dossier. 


__ Vous avez bien rédigé un mémoire, lorsque vous étiez 
Fe. 


à Seckenheiïm ? ES SR 
__ À Seckenheim? Non, Je n’ai jamais été interrogé. 


Seckenheim. 
_— Mais pourtant vous avez rédigé un mémoire relatif à. 
l’'Entente Balkanique ! z 
__ En effet, il m'avait été demandé, mais c’est à Bärenkel 
ler, et non à Seckenheim. 5 


manda-t-il brusquement. 

— Je n’en sais absolument rien. Lorsque je l’ai quittée 
elle était sur le bord de la route, à Oefz, sans abri et dépourvue 
de tout. Je suppose qu’elle y est-encore, ? 


— Où se trouve Oetz ? 
— En plein Tyrol, à 60 km. à l’ouest d’Innsbruck. 


Levy leva les yeux pour me regarder fixement en fron 
çant les sourcils. Je fis de même et le regardai droit dans 
les yeux, tout en me demandant pourquoi il me posait toutes 
ces questions baroques, à 


—.Savez-vous à qui cela appartient ? me demanda-t-il en 
> H æ A r . CR: F 
m'indiquant des vêtements posés sur une chaise, derrière lui. 


Je regardai le paquet et mon cœur s’arrêta de battre : 
ces vêtements m’appartenaient ! 3 


— Tout cela est à moi, dis-je la gorge serrée. J'avais 
reconnu surtout une de mes cravates posée en travers du 
paquet. J’ajoutai d’une voix éteinte : de 

— Comment mes affaires sont-elles arrivées ici ? 

Levy ne me quittait pas des yeux. 


— Cest votre fils qui les a apportées, me répondit-il 


que j'étais à ne pas profaner 
re fois, depuis plus de six mois 
miens, J'étais incapable d’arti: 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 139 


culer un seul mot. Nous restâmes un moment, Levy et moi, à 
nous observer. ? 

_— Où est-il? finis-je par demander. Puis-je le voir ne 
serait-ce qu’un instant ? 

— C'est interdit, répondit Levy. D’ailleurs, il est parti 
depuis longtemps. 

Je serrai les dents pour ne pas crier. Une cruauté aussi 
gratuite me révoltait, 

— Quand avez-vous vu votre famille pour la dernière 
fois? me demanda Levy. : 

— Cela fait plus de six mois maintenant. Où sont-ils à 
présent ? 

— Je n’ai pas le droit de vous le dire. Prenez vos affai- 
res ; vous pouvez partir. ; 


= Où diable avez-vous pris tout cela? Un costume 
neuf, ma parole ! Et des chemises, et une cravate! 


Lippert n’en croyait pas ses yeux. Je m'assis sur le lit, 
car j'avais les jambes coupées. 

— Imaginez-vous, dis-je à Lippert, que mon fils est venu 
m'apporter un paquet, 

- Cela paraissait aussi fantastique aux autres qu'à moi- 
même. Personne encore n'avait reçu de nouvelles de sa famille 
ni n'avait entendu dire que quelqu'un en eût reçu. 

Is s’exclamèrent tous d’une seule voix : 

— Vous l’avez vu ? Vous lui avez parlé ? 

— Non, Il paraît que ce n’est pas possible. Levy ne m'a 
appelé que longtemps après lui avoir fait quitter le camp. 


Mes compagnons étaient indignés. Ils avaient eu un ins- 
fant l’espoir d’avoir par ma bouche des nouvelles du de- 
hors, Leur décepton était presque aussi grande que l'avait été 
la mienne, Ils continuaient de me poser des questions. 

— Où est votre fils ? Quand est-il venu ? 

— Je n’en sais rien. Levy n’a rien voulu me dire ! 

— Cest inconcevable ! s'écria Lippert en levant les b 
au ciel. 


: Je Youlus ranger mes affaires, mais je me rappelai que 
Ïe n'avais pas d'endroit où les mettre. Müller, avee Sa gentil 


ras 


nat ter datiec titres diam à 
VAN Lise 


LOVE ne 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 141 


140 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


Ji me semblait également incompréhensible de me voir 
associer à certains événements de la politique intérieure rou- 
auxquels, de toute évidence, je n'avais pu prendre 


Jesse coutumière, se baissa et sortit de son lit une boîte en 


carton qu'il y tenait cachée 
__ Tenez, me dit-il, je vous la prête jusqu’à ce que vous en 
ayez une autre. Demandez-en donc une à D.…, il n'en mañque 


maine, 
part. 

Ce qu'il y avait d’inquiétant, c'était de constater comment 
ceux-là mêmes qui s'étaient engagés à bâtir un monde plus 
juste, suspectaient et serres à tort et à travers une infinité 
de personnes, Sans même se donner la peine de vérifier tout 


pas. ee ; : à 
Après m'être quelque peu calmé, je m'efforçai de décou- 


vrir le fil qui pouvait relier les questions que Levy m'avait 


posées. Sans aucun doute — et tous mes compagnons aux- d'abord si ces accusations étaient tant soit peu fondées, et les 
quels. j'avais relaté mon IN ETTOBRIOIrE NACRE prétendus délits suffisamment établis. Jamais encore, AJICUN 
mon avis — le chef du C.I.C, avait dû s’imaginer que j'avais des spécialistes du CIC. qui m’avaient « interrogé » n'avait 


réussi à me mettre en contact avec l'extérieur. Comment ? |]. 
l'ignorait, mais, de toute façon, je n'avais pu employer que 
des moyens prohibés, Que mon fils fût parvenu à apprendre où 
je me trouvais, cela avait dû beaucoup intriguer Levy. Je 
n'étais pas prêt d'oublier son regard lorsqu'il m'avait deman- 
dé où se trouvait ma famille, Mais pourquoi donc alors m'avoir 
posé toutes les autres questions : ma prétendue « amitié » 
avec le maréchal Antonesco, le mémoire écrit par moi sur 
lJ'Entente Balkanique, ete ? Quel lien y avait-il entre toutes 
ces questions ? Et pourquoi tant de mystère ? Je ne voyais . 
surtout pas ce que tous ces gens-là voulaient de moi, et je me 
faisais d’autant plus de souci que j'en venais à croire que 
leur comportement à mon égard ne pouvait avoir d’autre ori-. 
gine qu'un malentendu absurde sur ce qu'avaient été en réalité 
mes fonctions et mon activité passées. Ce qu’il y avait de par- 
ticulièrement pénible, c’était leur ignorance des événements 
les plus récents de l’histoire européenne comme de ceux qui 
y avaient joué un rôle. Je m'en étais une fois de plus rendu 
compte lorsque Levy avait parlé d’Antonesco comme d’un 
Ogre « nazi >», qui avait, à l’en croire, passé son temps à man- 
ger du juif. Certes, Antonesco, sous lPinfluence des idées qui 
étaient à l’époque répandues dans toute l'Europe, avait ordon- 
né des mesures coercitives à l'égard des israélites, particuliè- 
rement dans le domaine économique. Mais le régime du ma- 
réchal Antonesco, loin d’avoir été pour les juifs un régime 
de terreur, ainsi qu'on en était persuadé en Amérique, avait 
été au contraire pour eux l’instrument de leur salut, car si le 
maréchal Antonesco n'avait pas réussi à se maintenir au pou- 
voir, la Roumanie aurait été automatiquement livrée pieds et 
AUS sn HE extrémistes de la Garde de Fer. : 
Antonesco Peel … er SE Re Re 
ritable féie que les juifs auraient eu à subir un vé- 
rreur, régime qui leur fut épargné juste- 


ment grâce à la présen 
grû ce d’Antonesco qu'on avait maintenant 
beau jeu d’accuser: É ne 


utilisé une méthode autre que celle de l’accusation directe, 
non fondée, jamais motivée, ni même expliquée par des faits. 
A l'origine de chacune des questions posées se trouvait une 
idée préconçue de laquelle l’enquêteur ne démordait pas : 


__ Vous êtes nazi, bien entendu ! Vous êtes un crimiael, 
bien entendu ! Vous êtes un bourreau de juifs, bien entendu! 


— Mais non, voyons ! C'est faux ! 

— Mais si, c’est vrai, vous êtes nazi. Il est impossible 
que vous ne l’ayez pas été ! Tous ceux qui Font été disent 
maintenant que c’est faux !. 


Telle était la méthode du C.I.C. américain. Elle était le 
résultat de la psychose qui s'était emparée du peuple améri- 
cain tout entier. Il s’y ajoutait le ressentiment qu'on nourris- 
sait à l’égard des Européens, tenus pour responsables soit 
directement soit indirectement de tout ce qui avait pu se 
passer au cours de cette deuxième guerre mondiale. Tout Eu- 
ropéen non juif était soupçonné d'antisémitisme. Et cela ré- 
Pondait parfaitement à l'image que l’Amérique se faisait de 
l'Europe, 


La façon d’agir de Levy était d'autant plus absurde que 
trois jours plus tard on nous avisa qu'il nous était désormais 
Permis d'envoyer des lettres et de recevoir des lettres et des 
Colis. Cet événement si longtemps attendu marqua le début 
d’une ère nouvelle dans la vie des détenus. L'atmosphère géné- 
rale S'en trouva profondément influencée. La preuve en est 
que le Pourcentage des suicides diminua brusquement. Ce- 
Pendant, la joie de pouvoir envoyer à ceux qu'on aimait quel- 
ques mots pour les rassurer, leur redonner de l'espoir, et de 
Pouvoir recevoir de leurs nouvelles, ne devait pas être donnée 
à tous, La possibilité que nous avions de communiquer avec 
les nôtres entrainait la révélation de tragédies, de souffrances 
ét de privations demeurées trop longtemps enfermées en nous 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 143 


142 

âmes par suite de l'interdiction que nous avions d'écrire, à à perdre tout espoir. Je me disais que ma famill 
RE t, éclatait au grand jour. Beaucoup q Que CO et et] > $ re 
Tout cela, maintenant, 2 È devait être restée à Oetz et qu’il me serait impossible de com- 


familles d’internés allaient recevoir pour ne nouvelle une 
lettre que leur enverrait un = camarade de P anche », et qui 
leur apprendrait que leur père, leur mari, leur ami, était de 
puis longtemps déjà passé au royaume Le ombres, soit qu'il - 
fût mort de fièvre à linfirmerie, soit qu’il eût mis fin is 
jours au bout d’une corde, ou bien EneGre=qu il eût reçu par 
mégarde une rafale de mitraillette tirée « pour rire.» par. À 

quelque boy ivre. Et parmi les détenus, combien y en aurait-il 
qui apprendraient la destruction de leur foyer brûlé ou réduit te 
à néant par la furie aveugle d’une guerre qui continuait à 
exercer ses ravages bien après la date qui, théoriquement, en 
marquait la fin, ou la mort d’un être cher sur l’une quelconque 
des routes de la débâcle ou de l'exode, ou quelque drame plus. 
sombre encore ? 


On imagine l'émotion de tous ceux qui avaient enfin le 
droit d’écrire pour la première fois à leur famille, en utilisaat 
le formulaire spécial où chacun disposait de dix-huit lignes, 
Dix-huit lignes une fois par mois, ce n’était pas beaucoup, alors 
que nous aurions pu remplir des pages et des pages avec ce 
que nous avions sur le cœur. Nous étions cependant bien 
contents de les avoir, ces dix-huit lignes mensuelles. 


muniquer avec elle. Tous mes Compagnons de chambre étaient 
maintenant entrés en contact avec les leurs et en avaient des 
nouvelles, bonnes ou mauvaises. Tous, sauf Wegener et moi. 
La famille de Wegener ayant fui Kolberg devait probablement 
se trouver dans le Mecklembourg. Il pensait que les siens 
s'étaient réfugiés chez des parents éloignés, près de Neu-Stre- 
jitz, mais ce n’était qu’une supposition. Le pauvre Wegener 
ne se doutait pas de la tragédie qui s'était abattue sur sa fa- 
mille. Il ne devait l’apprendre que beaucoup plus tard, Il était 
le seul de nous tous à posséder une photo de sa femme et de 
ses deux filles. Il avait confectionné de ses mains un cadre de 
bois et l’avait accroché à la tête de son lit. Tout comme moi, 
Wegener se rendait plusieurs fois par jour à la cave du block, 
où avait été installé le bureau de poste, voir « s’il était arrivé 
quelque chose pour lui ». Mais c'était foujours en vain. 


Noël n’était pas loïn. Beaucoup de détenus, surtout les 
paysans, avaient reçu de volumineux colis contenant de gros 
pains de campagne, des saucisses, du lard, du tabac et des 
pommes. Oh ! ces pommes ! Rien qu’à les voir, si rouges et 
si nacrées, j’en avais les larmes aux yeux. Des pommes et des 
noix de Noël ! C'était toute mon enfance que je sentais remon- 
ter en moi. Je me revoyais la veille de Noël allant de porte en 
porte avec mes petits camarades, chantant et recevant des 
pommes, des noix et des craquelins. Des craquelins ! Je con- 
templais avec envie mes compagnons paysans qui croquaient 
à pleines dents ceux qu'ils venaient de recevoir. 


Nombreux étaient ceux qui ignoraient où adresser leurs 
lettres. Avec certaines régions de l'Est de l’Allemagne, où 
avec l’Autriche détachée du Reich et devenue non seulement 
étrangère mais encore ennemie de sa voisine, toute corrés- - 
pondance était impossible. D 


En ce qui me concernait, je craignais fort que ma famille 
se trouvât encore dans le Tyrol, auquel cas ma lettre n'avait 
aucune chance de lui parvenir. Le lieutenant Levy ayant Ca 
tégoriquement refusé de me dire où se trouvaient ma femme 
et mon fils, que pouvais-je faire ? J’écrivis donc tout d’abord 
à une amie de ma femme, Mme Knauer, doctoresse à Kissins … 
gen, dans l'espoir qu’elle aurait peut-être des nouvelles de ma + 
famille. J’estimais que si ma femme avait eu la possibilité 
d'écrire à quelqu'un, certainement sa meilleure amie devait 
avoir reçu une Jettre d’elle, Je priai donc Mme Knauer de dire 
éventuellement à ma femme que j'étais en parfaite santé et 
quelle pouvait désormais m'écrire. Dès que j'eus expédié cette 
lettre, la fièvre de l'attente commença, 


Notre block se préparait à fêter Noël. Les chœurs étaient 
au point depuis longtemps. Quelqu'un avait réussi à dénicher 
un Sapin, Dieu sait comment ! Il avait été installé sur le pa- 
lier de notre étage, décoré du mieux que nous avions pu, à 
l’aide de bouts de carton, de papiers de couleur découpés et 
de morceaux de fer blanc. 


Nous célébrâmes la nuit de Noël devant l'arbre, entassés 
dans les escaliers et lé corridor de notre étage. On entendit 
Plusieurs discours, ainsi que des poésies. Puis, les chants de 
Noël allemands firent couler pas mal de larmes. Beaucoup de 
détenus, surtout parmi les paysans, avaient espéré être 
Temis en liberté avant la fin de l'année. Ils ne s'expliquaient 
Pas leur internement. Certains d’entre eux n'avaient jamais été 
"Mlerrogés, D’autres avaient été arrêtés à la suite d'une confu- 


= ee pont de très peu de temps, les réponses affluérent pa 
rpRpe J enviais fous ceux qui recevaient déjà des lettres: 
attendis en vain pendant longtemps et je commençai 


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4, 


144 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SA 145 
:: reçus enfin Ja lettre tant attendue ! Je reconnus avec émo 
HS l'écriture de ma femme sur enveloppe. La lettre avait été 


à Kissingen. J’hésitai longtemps avant £ 


sion de noms, et, bien que l'erreur eût été reconnue depuis 
longtemps, on ne les avait pas pour autant relâchés, Lun 
d'eux avait même été arrêté alors qu'il travaillait dans 5ôn 
champ, à la place d’un autre qui s'était évadé d’un convoi, 
Les gardes l'avaient fait grimper de force dans un camion ef 
l'avaient emmené : «un de perdu, un de retrouvé », le compte y 
était. Et c’était l'essentiel. Cela faisait déjà plus de sept mois 
que l’homme se trouvait interné, sans que personne se fft 
soucié de lui le moins du monde, et sans qu’il eût trouvé à qui 
se plaindre. Incroyable, mais pourtant vrai, Son cas était Join 
d’être unique. 

Ces gens simples ne comprenaient rien à ce qui leur était 
arrivé. Comme ils ne voyaient aucune raison de les mainte- 
nir en détention, ils s'étaient imaginé naïvement qu’ils fête- 
raient Noël dans leur famille. Leur déception était immense 
et leur tristesse faisait peine à voir. De grosses larmes cou- 
laent sur leurs visages ridés et hâlés. La fin de la guerre, loin 
de mettre un terme à une longue suite de souffrances, ne fai- 
sait au Contraire qu'y ajouter. Ils devaient payer pour la folie 
des autres. 


postée de l'ouvrir, 

Ma femme et mon fils s'étaient réfugiés fous deux chez 
Mme Knauer qui leur avait procuré un gîte, ls Y étaient arri- 
és en juillet, après de multiples péripéties qui avaient éprou- 
Vé la santé de ma femme déjà malade, Elle allait heureusement 
un peu mieux. Dans celte première lettre, elle évitait de me 
raconter en détail ce qui leur était arrivé, sans doute par 
crainte d’une censure éventuelle, Ce ne fut que dans la äeu- 
xième lettre que je fus mis au courant, par mon fils, de leurs 
=mésaventures à tous deux, 


Ma disparition soudaine, à Oetz, les avait affolés. Quatre 
ou cinq jours après mon arrestation, ils reçurent la visite 
du major américain qui commandait la place, lequel entre- 
prit de perquisitionner les bagages, Tout d’abord il confisqua 
mes deux autos sans donner de reçu, et éparpilla les bagages 
au milieu de Ja route. Puis il fit vider les valises et s’appro- 
pria ce qui lui plaisait. Après quoi, il fit savoir à ma femme 
que dès le lendemain elle serait dirigée sur un camp, en 


Soudain, ceux qui se trouvaient près des fenêtres alertè- compagnie de toutes les personnes qui l'accompagnaient. 


rent les autres Le lendemain en effet, un camion vint les chercher, 


eux et ce qui restait des bagages, et ils partirent. Durant 
deux jours et deux nuits, le chauffeur erra à travers le Ty- 
rol, à la recherche d’un camp. Il finit par en trouver un près 
de Telfs, stoppa devant la porte, fit descendre les occu- 
pantes du camion et repartit aussitôt. 


— Regardez donc ! Un arbre de Noël sur la route, là-bas, 
au tournant ! 


Tous se bousculèrent pour voir. En effet, sur le bord de la 
route de Kornwestheim, au-delà des barbelés extérieurs situés 
eux-mêmes à une centaine de mètres de la limite proprement 
dite du camp, des femmes de Kornwestheim avaient eu l’idée 
de planter un sapin dans la neige, et elles en allumaient les 
bougies à notre intention. La nuit était tombée, et nous COn- 
templions toutes ces lumières tremblotantes qui brillaient 
sur la neige, message d'espoir de la part de ceux qui étaient 
dehors avec ceux qui étaient enfermés dans les barbelés. 
Toutes les fenêtres étaient maintenant ouvertes, et des cen: 
taines de voix entonnèrent le célèbre chant de Noël : « Stille 
Nacht, Heilige Nacht. » 


Ma femme et ceux qui l’accompagnaient se virent d’abord 
confisquer par le corps de garde à peu près tout ce qui avait 
échappé à la perquisition du major, en particulier les pro- 
visions alimentaires. Puis, à leur grand étonnement, ils s’aper- 
Surent qu’ils se trouvaient dans un camp réservé aux Ukrai- 
miens, Il y en avait plusieurs milliers, hommes et femmes, qui 
étaient venus en Allemagne pendant la guerre, recrutés par le 
Service de la main-d'œuvre, et qu'on avait parqués dans 
ce Camp avant de les rapatrier. Pourquoi ma famille se trou- 
Yaït-elle avec eux ? Le diable lui-mème n'aurait pu le dire. 


= Ils y étaient depuis deux jours, dans une promiscuité 
pa nrante, lorsque mon fils aperçut un major américain ee 
raVersait le camp. Il réussit à arriver jusqu'à lui et U 


: : a sté inter- 
demanda si ce n'était pas par erreur qu'ils avaient été int 


sw 
nés dans un camp d'Ukrainiens. Le major reconnu sus 
que ma fa- 


a ÿ A 
S agissait bien d’une erreur et ordonna aussitôt nn 
Mille soit conduite près d'Innsbruck, où se trouvait un © 

10 


Mais un soldat arriva du corps de garde en criant et nous 
ordonna de fermer toutes les fenêtres. Un autre alla droit a 
Sapin et l’arracha. Nous le regardâmes s’acharner sur l'arbre 
Coups de crosse. une à une les bougies s’éteignirent, et = 
ntt retomba sur la route et dans nos cœurs. 


Ce triste Noël était passé depuis quelques jours lorsqu® 


146 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


de « personnes déplacées >. Internés une seconde fois, Gi. 
furent cependant bien contents de ne pas être séparés. 
Le camp se trouvait dans une école, et ils durent s'installer 
dans une classe déjà bondée de réfugiés. En dépit des condi. 
tions matérielles très dures, ils y restèrent jusqu'au début 
de juillet, époque à laquelle le Tyrol fut inclus dans la zone 
d'occupation française. Mon fils l'ayant appris obtint qu'un 
officier américain leur donnât, à lui et à ma femme, un 


laissez-passer pour Kissingen où ils étaient assurés de trou. - 


ver un abri. 
Ils mirent six jours pour aller d’Innsbruck à Kissingen 


avec ce qu’il leur restait de bagages. Le voyage fut très pénible, 


Il leur arriva de voyager dans un Wagon de marchandises 


découvert, alors qu’il pleuvait à verse. 


Tout cela n’était pas pour me réjouir. J'étais cependant 
content de les voir sains et saufs, et relativement à l'abri. 
Je fus très touché d’apprendre la peine que, s'était donnée 
mon fils pour me retrouver. Des mois durant il avait frappé 
à toutes les portes, passé des journées entières dans des bu- 
reaux. Il se heurtait partout aux mêmes refus, à la même 
hostilité. Un jour, alors qu'il se trouvait dans’ le bureau d’un 


officier américain, celui-ci, après l’avoir écouté, demanda par 


téléphone des renseignements sur mon compte, Mon fils - 


entendit de loin, dans le récepteur, le mot « Kornwestheim ». 
L’officier refusa de lui dire le nom du camp où je me trou- 
vais, mais mon fils était persuadé que le mot Kornwestheim 
devait avoir quelque rapport avec mon lieu d’internement. 
C'est ainsi que je pus recevoir le paquet qu'il m'avait appor- 
té fin novembre. 


VI 


LA MORT POUR UN MEGOT 


Peu après Noël, je rencontrai dans la cour du block 

e le professeur Keller. C’était un jeune homme que j’appréciais 
| beaucoup, à la fois pour le sérieux de son caractère et la 
finesse de ses pensées, J'avais eu avec lui nombre de conver- 

SE animées. I reflétait assez exactement l'état d’esprit 

de la jeunesse allemande, désemparée par l'effondrement 


LES PFTITS-FILS DE L'ONCLE SAM 147 


d’une idéologie dans laquelle elle avait mis toute sa foi et qui 
cherchait maintenant, dans son désarroi, un guide spirituel 
sûr et éprouvé. La jeunesse allemande avait souffert au-delà de 
toute expression, et elle pétait sacrifiée sans compter. Elle 
se voyait maintenant bafouée non seulement pour les fautes 
d'un régime qui avait complètement dénaturé son idéal, mais 
encore pour le fait même d avoir cru en cet idéal. C’est la 
raison pour laquelle peut-être cette Jeunesse était, sinon ré- 
fractaire, du moins extrêmement réservée à l’égard de tout ce 
qu'on tentait de lui faire accepter à présent comme étant la 
vérité. C’est qu’aussi, il faut bien le dire, ce qu’on lui proposait 
ne s'accordait guère avec la réalité qu'elle avait sous les 
yeux. 

Les Allemands plus âgés étaient infiniment moins affectés. 
js parlaient avec désinvolture de leurs opinions politiques, 
sans doute parce qu'ils s'étaient laissés porter par le courant 
national-socialiste, sans avoir jamais eu la foi, comme ils 
étaient prêts à épouser n'importe quelle doctrine nouvelle 
qui leur paraîtrait susceptible de les sortir de la nuit où leur 
patrie avait sombré. Je ne crois pas me tromper en affirmant 
que le national-socialisme considéré comme idéologie en soi, 
c’est-à-dire débarrassé de toutes les aberrations, exagérations 
et autres excès commis par des exaltés qui en avaient totale- 
ment dénaturé le caractère, était loin d’être extirpé du cœur 
de la jeunesse allemande, en dépit de la propagande intense 
à laquelle on la soumettait. 


RAR EE, OS SR TT 0 nee SUR En Era Cire en au ee CR Se 


Le professeur Keller venait de recevoir une lettre de sa 


femme, la première qu’elle lui écrivait. Il paraissait boule- 
versé, 


— Auriez-vous de mauvaises nouvelles ? lui demandai-je. 


._— Mauvaises en effet, me répondit-il. Et pourtant cela ne 
fait que commencer. 


— Mais encore ? Qu'y a-til ? Est-ce donc si grave ? 

. = Î m'est difficile de vous le dire. Le fait est que je 
SUS à bout. Je préfère cependant vous faire lire la lettre, 
Car je voudrais avoir votre avis, Mais je voudrais pour cela vous 
Tir Un moment seul. Je ne veux pas que les autres le sachent. 
Cest trop triste pour moi, 


— Venez donc me voir entre 2 et 3 heures. C'est une 


sus où mes camarades ne sont jamais là, Ils vont à leurs 
urs, 


y S LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SA 
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM J SAM 149 


148 


__ Je viendrai sûrement mais pourriez-Vous, je vous prie, _ Si vous me Dee DA VE RE tout ce que 

me donner une cigarette ? Vous ne pouvez vous imaginer ces je peux vous De k De ë ns ait- preuve d’une 
ignifie d’être privé de tabac... ; âme vraiment droite et noble. i vous aimez autant qu’elle 

que cela signi Vous aime, je pense que vous réussirez à Jui faire oublier 


T : : : 
— J'en ai encore quelques-unes. Venez me voir, je vous … ces heures terribles et que vous les oublierez yous-même. 


en donnerai volontiers, à __ La pauvre, fif Keller. C’est en effet ce que je pensais. 


Au début de l’après-midi Keller vint me voir. Comme ne ubai écrit dans ce sens. 


prévu, jétais seul. Sans mot dire il me tendit la lettre de 
sa femme. Je m'arrêtai après en avoir lu les premières j. 
gnes, et je regardai Keller. Son visage était pâle et figé, et 
son regard avait quelque chose d’inquiétant, De quel drame, 


Deux jours plus-tard, Keller vint me voir de nouveau. 
aussi, était-il la victime! 


__ Ne vous fâchez pas, me dit-il, mais n’auriez-vous pas 
une cigarette ? 

— Ge serait avec plaisir, lui répondis-je la mort dans l'âme, 
mais je n’en ai plus. Je vous ai donné les dernières qui me 
restaient. 

— Tant pis ! Enfin, cela ne fait rien J'ai aperçu hier, 
près des barbelés, deux mégots de cigarettes américaines. 
Je n’en ai pas dormi de Ia nuit tellement la tentation de les 
ramasser avait été forte. Mais je ne peux pas. Je crois que 
- j'aurais honte... 


Sa pauvre femme relatait très sobrement et très simple. 
ment comment elle avait été violée par des Russes qui avaient 
envahi leur maison aussitôt après l'occupation de la ville, 


« C'était au-dessus de mes forces, écrivait-elle, Chaque 
soir il en venait cinq, six. Je ne pouvais rien faire contre 
eux. J’éssayais bien de me défendre, mais en vain, Ils me 
battaient puis me violaient alors que j'étais sans connais. 
sance. J’en suis devenue malade et j'ai dû m'aliter, Mais 
cela ne les apitoyait pas. L'enfant n’arrétait pas de crier 
dans la chambre voisine. Alors j'ai cécidé de n'enfuir, 
« J'ai mis quelques affaires dans un sac, et, une nuit, après 
« leur départ, j'ai pris notre fille par la main et nous avons 
« gagné la forêt proche de notre maison. Nous sommes enfin 
< parvenues à X.. (une petite ville du Hanovre) où j'ai trou- 
€ vé du travail dans une fabrique de carton, » =: 


— Patientez un peu. D... va arriver bientôt. J'essayerai 
de lui emprunter un peu de tabac, 


Il attendit en vain. La dernière distribution avait eu lieu 
longtemps auparavant et D... n'avait plus aucune réserve. 


Keller partit, l’air pensif, 


Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis qu'il avait 
quitté la chambre que j’entendis, venant de la cour, plusieurs 
Coups de feu. En un instant, tous les occupants du block fu- 
rent dehors. Je réussis à me faufiler moi aussi près des bar- 
belés où la foule était plus dense. Keller gisait sur le sol, 
recroquevillé, les deux mains crispées sur son ventre cri- 
blé de balles. Un mince filet de sang lui coulait sur le men- 
ton. De sa main droite, pressant son ventre comme pour en 
boucher les trous d'où s'était écoulée la vie, s'était échappé 
VA mégot à moitié écrasé. Le visage, déjà vidé de son sang, 
était cireux, Tout indiquait que da mort avait fait son œuvre. 


Quelques soldats américains arrivèrent au pas de course 
ét nous dispersèrent à coups de crosse, Nous nous écartimes 
Un peu, mais nous ne pouvions nous résoudre à regagner notre 
block, Nous nous tenions à courte distance, formant un large 
cercle autour du cadavre. L'auteur de cet exploit héroïque 
“PParut, IL était descendu de sa tour de guet et un autre 


— Quelle horreur! dis-je à Keller. 
— Ce n’est pas fini. Continuez... 


«J'ai entendu dire que tu serais: bientôt relâché. 
Avant de nous revoir, j'ai tenu à ce que tu saches ce qui 
s'était passé. J’ignore si fu consentiras à me garder pour 
femme. 11 ne faut pas m'en vouloir si je ne tai pas tout 
dit dès le début, Notre petite fille a été elle aussi long- 


< temps malade mais elle va beaucoup mieux et est presque 
« remise, » 


À ARR 


-= Comment Votre femme a-t-elle eu votre adresse? de: 
mandai-je à Keller en évitant d'insister sur le problème de 
Conscience qui se posait à lui, 

— Je ne sais 
mère qui n’habite 
s'était réfugiée et 


Pas exactement. J'ai écrit à la maison. Ma 
pas très loin devait connaître l'endroit où elle 
lui aura fait parvenir la lettre. 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 151 


150 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


: , ites- ? demandai-je à Li : 
soldat l'avait aussitôt remplacé. Il venait contempler de prés __ Qu'en dites-vous Je à Lippert 


sa victime, Ses camarades l’entourèrent et il leur expliqua en ” 
balbutiant dans quelles circonstances il avait tiré : Keller avait 
allongé la main pour saisir le mégot qui se trouvait à lintg- + 
rieur de la zone interdite, large d’un mètre, qui entourait Ja 
cour en avant des barbelés. Son corps avait suivi juste Pour A | gr = le premier, dit Ahrweiler, notre chef de 
un instant. Cet instant lui avait été fatal : ARS bra- à ee See un Autre Te a été abattu de la même 
£ ur avait craché la mort : Es fion. e , £ 2 
td ones ne . à 3 éon au block G, et un autre au block D, la semaine précé- 


Que voulez-vous que j'en dise ? C’est peut-être ainsi 


que nous finirons nous aussi. 


__ N'exagérons rien ! C’est un meurtre, mais ils sont mal- 
é tout assez Lares. 


éricains qui entouraient le « héros » riaient et plai. | dente. ; - : 
Re Ca e es Le « héros », lui, ne riait ; _ Ce doit être la loi des séries, fit Lippert sarcastique, 
était blème et tremblait sur ses jambes, Un de ses camarades 
lui mit de force une cigarette entre les lèvres et la lui 
alluma. Un autre lui tapait sur l’épaule, essayant de le ré. 
conforter. : 


— Au fait ! intervint Wegener, il se pourrait qu'ils 
aient l'intention de mettre un certain nombre d’entre nous 
en liberté. 

S'il n'avait dit cela que pour faire dévier la conversation, 
il y réussit pleinement. Des questions fusèrent de tous côtés, 
Nous voulions des détails Wegener, en sa qualité de kapo 
était censé être mieux informé que nous. 


Le cadavre de Keller fut roulé dans une couverture et 
transporté à l’infirmerie. Un nazi de moins, quelle importance 
cela avait-il ? 


— Il y avait déjà un moment qu’il tournait autour du 
mégot sans oser le ramasser, dit l’un des nôtres. Il s’est approché 
puis s’est éloigné trois ou quatre fois avant de se décider, 


— Aujourd’hui même nous avons reçu l’ordre de dresser 
la liste de tous ceux qui sont âgés de plus de 50 ans. 

£ L — Mais pourquoi ? Que vient faire l’âge là-dedans ? 
Nous ne répondimes pas. Nous restions là, comme cloués - | 


è i i it court que 
sur place. == Nous ne savons pas très bien, maïs le brui qu 


Tout à coup, un cri jaillit : les plus vieux d’entre nous seront bientôt relâchés. 


— Assassins ! En plein jour, tirer sur un homme qui s'est 
baissé pour ramasser un mégot! Assassins | pe 


FE] 


Plusieurs voix lui firent écho. 


— Get away! Get away! hurla la sentinelle de la tour 
de guet. Et elle braqua sa mitrailleuse dans notre direction. 
Nous nous dispersâmes. En réintégrant notre block, quelques- 


uns parlaient encore du drame. La plupart l'avaient déjà où 
blié.. 


VII 


N 


LA RANDONNEE D'HEILBRONN 


Pauvre Keller | Ainsi, le cas de conscience que lui avait 
posé sa femme avait été résolu plus vite qu’il n’aurait pu le 5 
Supposer lui-même, De là où il se trouvait à présent, il lui 
était donné de considérer enfin la bassesse et l’ignominie des 
humains avec un détachement et une sérénité dont ceux-i 
étaient dépourvus, Quant à sa femme, elle pouvait désormais. 
tenir enfermée en son cœur la honte qu’elle avait subie, et Ce 


jusqu’au jour. du Jugement dernier qui seul pourrait lui appor” 
ter la délivrance, 


Le soir même les listes étaient prètes. Nous en avions D 
jà vu dresser d’autres. Nous avions rempli toutes _ = 
formulaires et de questionnaires plus baroques les st 
les autres. Mais c'était la première fois quon ee à ait 
en deux catégories bien distinctes : les moins de Se er 
ans d’une part, les plus de cinquante ans d autre Rai 
malgré les déceptions passées, un faible espoir s 

€ nous, que nous dissimulions de notre mieux: 


à 
FE age 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 153 


152 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


pour les animaux, à plus forte raison pour les hommes. 
naire tente, des dispositions avaient été prises en vue de 
En Mécongestionner >. L’allégement dont il s'agissait touchait 
le € les moins de cinquante ans, à l'exception de ceux em- 
ae aux services (ateliers, cuisine, etc.) des infirmes et des 
dE I1 y en avait environ 3.000. Le même jour, ces 3.000 
es furent entassés avec leurs bagages dans des camions, 
à raison de soixante — je dis bien ute — par véhicule. 
Puis cet interminable convoi motorisé, gardé en tête, en queue 
t entre chaque groupe de dix camions par des jeeps héris- 
2 de fusils et de fusils mitrailleurs, s’ébranla et disparut 
dans le brouillard glacé de cet après-midi de janvier, 


— À quoi bon se faire des illusions, disions-nous, affec- 
tant le plus noir pessimisme. Comme les autres fois, il ne Sorti. 
ra rien de cela. Cest du vent, et rien que du vent ! 


De nous tous, j'étais le seul, avec Müller, à avoir dépassé 
la cinquantaine, 


Wegener se tourna vers Lippert. 


— Et vous ? lui demanda-t-il. Sur quelle liste dois-je vous 
inscrire ? 


— Pour le moment sur aucune, répondit-il, Il faut étre 
prudent. Evidemment, j'ai cinquante ans passés, mais je n’en 
ai pas encore 51, de sorte que je peux prétendre ne pas 
avoir « plus » de cinquante ans. Laissez-moi en suspens, Je 
préfère voir d’abord de quoi il retourne. 


A quelques jours de là, Georg Plange nous apprit que 105 
anciens compagnons se trouvaient à Heïlbronn et qu'ils y 
vivaient sous la tente, La plupart d’entre nous se montraient 


— Mais ce n’est pas possible, répondit Wegener de son incrédules. 


ton le plus bureaucratique, le compte n’y serait pas ! —_ Impossible, voyons ! lui répondait-on. Forcer des 


gens à vivre sous la tente en plein hiver, jamais vous ne nous 
ferez croire Ça. 


— Et pourquoi donc ? On vous a demandé seulement la 
liste de ceux qui ont plus de cinquante ans. Momentanément 
ne m'y inscrivez pas, Plus tard, lorsque j'aurai vu de quoi il 
s'agit, il sera toujours temps de m'y mettre. Vous pourrez dire 
que vous ignoriez qu’il fallait inscrire sur la liste ceux qui 
sont encore dans leur cinquantième année. 


Nos anciens camarades furent bientôt oubliés. Personne 
men parlait plus. Lippert parti, je me sentis très seul, Il avait 
cette rare qualité d'être à la fois intelligent et distrayant. Son 
esprit, Son passé — il avait connu les personnages les plus 
célèbres — donnaient à sa conversation un charme inégalable. 
En outre, il avait -été trop longtemps journaliste pour que cela 
ne Jeût pas marqué : il était resté incorrigiblement bohème, 
Ce qui he s'accorde guère avec le caractère allemand. Aussi 
navait-il pas du tout l'air d’un Allemand. Ses compatriotes, in- 


tolérants de nature, ne lui pardonnaient pas de ne pas leur res- 
sembler. 


Wegener hésita longtemps, mais finit par y consentir, 


Un proverbe oriental dit qu'on ne doit jamais aller contre 
son destin. Lippert ne l’ignorait pas, et il devait, plus tard, 
regretter amérement l'argument subtil qu'il avait employé. 
Wegener, qui depuis longtemps déjà avait une dent contre lui, 
fit exprès de ne pas l’inclure dans notre liste lorsqu'il sut quel 


€n était l’objet, A ce moment-là, Lippert l’aurait bien voulu, 
mais il était trop tard. Des anciens occupants de la chambre 304, il ne restait 


done plus que Müller et moi. Le jeune Germano-Russe nous 
_Avait quittés depuis longtemps. Comme il n’avait pas 21 ans, 
il avait été envoyé à « l’engrais » chez les Gandhis. te 
avions de nouveaux compagnons venus des dortoirs les De 
<combrés. N'ayant pas 50 ans, Wegener, King et Ahrwei £ 
étaient tous trois partis à Heilbronn, Des anciens ee 
Notre étage, il ne restait plus que le docteur B.…, notre che 


era ; de 
d'étage, lequel, étant infirme, avait bénéficié d'une mesure 
faveur. 


Le lendemain, tous ceux qui avaient moins de cinquante 
HS, les « jeunes >, reçurent l'ordre de se préparer à partir à 
Vheure du déjeuner. Quelque chose nous disait que ceux qui 
Nous quittaient n’avaient rien de bon à attendre de ce trans 
ie bien que per$onne ne sût encore ce qui allait advenir 
d'eux. Quelques jours plus tard, nous apprimes que tout ce 
remue-ménage n’était que l'écho lointain de l'inspection du 
général, le mois précédent, I] avait pu alors constater de visu 
que Je nombre des détenus de lInternment Camp 75 était tel 
AU'il dépassait de loin les limites de sécurité prévues d'ordi- 


FE : , le nombre 
Ù Maintenant que nous étions moins RE à note 
Tinfirmes ressortait avec plus d'évidence. es ie sie 
en découvrir une telle quantité. La plupart éta : 


de ee nb eg on 2 2 her me 1 


Ÿ 


154 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


vus d'appareils de prothèse ; lorsqu'on les avait arrêtés, au 
saut du lit, ils n’avaient même pas eu le temps de les prendre 


— Come on !/ Come on ! leur avait-on crié, et certains 
avaient du partir à cloche-pied.. 


Depuis, avec l’aide de leurs camarades, ils avaient réussi 
à confectionner cannes et béquilles de fortune avec lesquelles 
ils sautillaient dans les couloirs. À notre étage, se trouvait un 


invalide auquel il manquait une jambe et un bras. Il n'aurait 2 


pu vivre sans l'assistance de l’un d’entre nous, On se deman: 
de quel danger un homme comme lui pouvait représenter pour 
la sécurité des forces américaines en Allemagne... 


La présence des invalides s'expliquait d’une façon très 
simple. Dans l'incapacité où ils étaient de servir dans les for- 
ces armées — beaucoup avaient été amputés d’un membre à 
la suite de blessures de guerre — ils avaient été employés par 
l'administration, c’est-à-dire par le « Partei », dans les petites 
localités que la guerre avait vidées de tous leurs habitants 
mâles capables-de porter les armes. Ils avaient été amenés à 
remplir des fonctions bien souvent subalternes dans les multi- 
ples organisations et filiales du parti, Dans les villages, en parti- 
culier, la population mâle s’éfait trouvée constituée presque uni- 


quement d’invalides et de paysans plus âgés. Les Américains Fa 
les avaient arrêtés, au nom de la « démocratie ». Ils étaient 
classés parmi les « individus dangereux » et « politische 


Nazi-Führer » ! 


La redistribution des détenus nous permit de prendre 
contact avec nos Compagnons des autres parties du camp. Je 
revis beaucoup de ceux que j'avais connus à Bärenkeller et à 
Seckenheim, et dont je n'avais plus eu de nouvelles depuis. 


Un cinquième block, le block E, avait été installé dans les 


garages, au fond de la caserne. 


On i s 
centaines d’internés. RARE ne 


1 


ER D CN nettement plus à l'aise qu'au 
d’abri € 000 de refois le troisième étage du block A servait 
tres, il n’en STE qui ÿ étaient entassés les uns sur les au: 
était ie UE ait maintenant guère plus de 500, I nous 
ménager ne à 1s de respirer un peu. Nous reçûmes l’ordre de 
. DRAP dans les portes afin que l'air püût être 
nous OÉlÉgeRtE Pants moe Mais «Comme un ordre précédent 
ouvertes, de jo SEL à tenir les fenêtres constamment 

» ©é Jour comme de nuit, nous étions exposés continuel- 


f : 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


155 


jement aux courants d'air glacé, Nous gelions littéralement, 
tout au moins durant les longues inspections de Lissanetr, car 
dès qu'il avait tUNERE dE talons, nous fermions portes et fené- 
TR LA DUR sévère et la quasi-certi- 
tude de contracter une pneumonie, nous AE CL 
risque. Pour le réduire le plus possible, nous avions organisé un 
service de guet. Les guetteurs se relayaient à l'entrée du block 
Américain apparaissait à d'horizon, ils criaient : € Quinze ! » 
Portes et fenêtres s’ouvraient aussitôt, et le règlement parais- 
sait sauf. Cette comédie se répétait une dizaine de fois par 
jour. C'était à devenir fou. 


Deux semaines environ après le départ de nos anciens 
compagnons, pénétra dans la cour du camp un camion conte- 
nant une dizaine de personnes. Nous étions impatients de les 
voir de près. Quelques heures plus tard, c’est-à-dire dès que la 
« visite » réglementaire des bagages dans la salle de gymnas- 
tique eut pris fin, les nouveaux venus, allégés comme il se doit 
de tout ce qui représentait une valeur quelconque, furent con- 
duits dans la cour centrale en vue de leur répartition par 
block. Leur aspect était tel que le parallèle avec les images 
d'Epinal représentant l’armée de Napoléon pendant la retraite 
de Russie s’imposait. Sales, hâves, déguenillés, la barbe hir- 
sute, à bout de forces, ils trainaient lamentablement leurs pau- 
vres bagages à travers la cour. 


— Mais, fis-je après les avoir regardés attentivement, je 


_les reconnais !-Ils étaient du groupe des « jeunes » transférés 


à Heïlbronn.…. 
Parmi eux je reconnus D. Il était dans un état pitoyable. 
— D... ! criai-je, D... | que vous est-il donc arrivé ? 
D. se contenta de sourire faiblement en hochant la tête. 


Ceux qui, parmi les nouveaux arrivants, furent affectés 
à notre block se virent immédiatement entourés par les an- 
tiens et durent répondre, malgré leur fatigue, à un interroga- 
toire en règle. 


— Nous arrivons tout droit de l'enfer ! nous dirent-ils <e 
Substance, Cela nous semble merveilleux d’être à nouveau Ici 


À Heiïlbronn, ils avaient vécu comme des sauvages, °® 


Plutôt comme des bêtes. Le camp était composé de tentes CO 
tenant chacune vingt hommes, C’étaient des tentes de rebut, 
Pour la plupart percées et déchirées, sans porte, Sans poêle, 
Sans lits. Elles étaient dressées sur un lac de boue tent 
&luante que tous ceux qui s'aventuraient dehors y laissaient 


ee ne se 


Fr 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L'ONCLE $AM 157 


156 


__ Lippert est dans de bien mauvais draps, me répondit- 
J. Deux jours après notre arrivée à Heïlbronn, il est tombé 

a boue, lors d’une corvée de bois, sous le poids des 
s qu'on lui avait entassées sur le dos. Quand on l’a 
té à l’'infirmerie il était encore sans connaissance. 


jeurs souliers. Les latrines se Fonvaiont à 200 mètres. A cha- 
que fois qu'ils étaient contraints de s y rendre, ils maudissaient 
Jeur sort, La nuit surtout, Car alors il y allait parfois de leur 
vie. Les sentinelles qui les surveillaient du haut des tours de 
guet hérissées de mitrailleuses, avaient la gâchette plutôt fa. 
cile et tiraient au jugé dès qu'elles croyaient apercevoir une 
ombre rôdant autour des tentes. De nombreux détenus avaient 
été blessés par les balles alors qu'ils essayaient de dormir, re- 
croquevillés par le froid, sur les planches qui leur servaient 
de lit, Ils n’avaient pas d’eau pour se laver, chacun n’en rece- 
vait que la contenance de la boîte à conserves lui tenant lieu 
de gamelle. Il leur était également impossible de se raser, les 
James de rasoir ayant été confisquées le jour même de leur ar- 
rivée, afin d’écarter d'eux la tentation de s'ouvrir les veines 
du poignet, Le jour, ils transportaient du bois et des planches 
d’un bout à l’autre du camp, s’enlisant dans la boue, La nuit, 
le froid les tenait éveillés. A l’intérieur des tentes il pleuvait 
presque autant qu'au dehors. Ils ne prirent leur premier re- 
pas chaud que trois jours après leur arrivée, car rien n'avait 
été prévu pour les recevoir. Le matin, ils n'avaient ni café ni 
thé. Au début ils vécurent uniquement de sardines : deux 
boîtes par jour et par homme, avec une tranche de pain. 
Beaucoup contractèrent la dysenterie. 


dans | 
planche 
franspor 
__ Et depuis, comment est-il ? 


— Vous en avez de bonnes ! Croyez-vous par hasard qu’on 
pouvait aller à l'infirmerie rendre visite à ses amis 9 Elle se 
trouvait d’ailleurs à J’autre bout du camp, qu’il eût fallu fran- 
chir d’un bout à l’autre. Ce n'était pas possible. 


— Infortuné Lippert ! Lorsqu'il nous à quittés il était 
déjà presque à bout de forces. Il pesait déjà moins de 55 kg... 
Et les autres ? 

— King, la dernière-fois que je lai vu, était sur le point 
de mourir. Il avait une infection du sang et ses jours étaient 
comptés. Quant à Wegener et à Ahrweïler, je ne les ai pas mé- 
me aperçus. Ils devaient se trouver dans une autre section. 


Quelques jours s’écoulèrent et le bruit courut que tous 
ceux qui étaient partis à Heïlbronn allaient bientôt revenir. 
Plus de la moitié d’entre eux étaient, paraïit-il, malades. Les 
pluies du début de janvier avaient été suivies d’une vague de 
froid, en sorte que la boue était maintenant gelée. En dépit 
de la température très basse qui rendait le sommeil presque 
impossible, la situation s'était, somme toute, améliorée. Entre 
temps, une inspection avait eu lieu, et les autorités supérieu- 
res américaines s'étaient émues de la situation faite à ces 
malheureux. On attendait done d’un jour à l’autre le retour 
de nos anciens compagnons. Ils revinrent en effet. 


Le campement d'Heilbronn « abritait » plus de dix mille 
hommes. Ceux qui s'y trouvaient depuis longtemps avaient fini 
par rendre leurs tentes plus habitables, mais les milliers-de 
détenus qui y avaient débarqué en plein mois de janvier, ve-. 
nant de Kornwestheim ou d’ailleurs, n'avaient eu aucune pos- 
sibilité de réparer les leurs, qui étaient en lambeaux, 


Quelques jours plus tard, les locaux sanitaires et les ten- 
tes-infirmeries du camp d’Heilbronn durent refuser du moude. 
Us ne pouvaient suffire à la tâche. Aussi décida#-on de ren- 
voyer les malades en surnombre à leurs camps d’origine. C’est 
ce qui expliquait le retour à Kornwestheim de ce premier 
groupe. D, veinard comme toujours, avait eu la chance 
d'attraper la diarrhée au bon moment. Jajouterai, par res- 
pect pour la vérité, qu’il avait bénéficié en outre de la com- 
plaisance du médecin de service. 


Une partie des échafaudages où étaient installés les lits, 
avait été abattue, de sorte que le nombre de ceux-ci avait été 
amené au nombre de détenus restés sur place, Lorsque nous 
AVIONs reçu l’ordre d’abattre ces échafaudages devenus sans 
objet, nous nous en étions félicités pour deux raisons : d’abord 
ES que cela élargissait l’espace dans lequel nous nous mou- 

ÿ enSuite parce que nous avions eu l'autorisation d'utili- 
Ser le bois ainsi récupéré à la confection de tables et de bancs, 
Seuls éléments de confort des dortoirs. Et voilà que surgissait 
“A Problème qui nous paraissait insoluble. Où done caser les 
milliers de détenus qui allaient réintégrer les blocks ? Où dor- 
D CHE ? Il nous était matériellement impossible de re- 

Slituer les couchettes. 


Dès qu’il se retrouva dans son ancienne chambre, il Ou: 


D la boue et la misère d’Heïilbronn, et sa bonne humeur re: 
prit le dessus, 


— Que sont devenus nos anciens compagnons, les anciens 
occupants du 304 ? lui demandai-je. Comment va Lippert ? 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 159 


158 
camarades commencèrent à arriver. Les 
t à quelques jours d'intervalle. Beaucoup 
manquaient à l'appel. Personne ne savait ce qu'ils étaient qe 
venus depuis qu'ils étaient entrés à l’infirmerie d’Heilbronn. 
Onavait complètement perdu leur trace. Je ne devais jamais 
plus entendre parler de Lippert et de King. 


Par contre j'eus la joie de voir débarquer le colonel 
Androvich, ancien attaché militaire de Slovaquie à Berlin, ]] 
n'était plus que l’ombre de lui-même. J'avais l'impression de 
parler à son fantôme. J1 n'avait que la peau sur les os et te- 
nait debout à grand-peine, Ses yeux étaient profondément en- 
foncés dans leurs orbites, au milieu d’un visage cireux. Je lui 
demandai comment il en était arrivé là. Il parlait difficilement . 
tant il. était exténué. La dysenterie l’avait mis en cet état. Il 
avait passé quelque temps à l’infirmerie du camp de Heïlbronn, 
mais, quand il apprit. que tous ceux qui étaient venus de: 
Kornwestheim allaient y retourner, il parvint à obtenir du mé- 
decin qu’il le laissât partir, tout comme s’il était guéri. En 
réalité, il était loin de l'être, mais il voulait échapper coûte 
que coûte à l’enfer glacé de Heïlbronn. 


— Regardez donc mon épaule, me dit-il en ouvrant sa 
chemise. 


dans les bureaux de l'administration supérieure américaine. 
Nous étions effarés par la désinvolture avec laquelle les Amé- 
ricains jouaient avec la vie humaine, et par limpunité dont ils 
jouissaient- Il est vrai qu ils n'avaient affaire qu’à des cochons 
de nazis qui ne méritaient pas un traitement meilleur. A 
certains signes, nous OS tout de même que lesdites 
qutorités n'avaient pas l'esprit tranquille. Sans doute se ren- 
qaient-elles compte de leur totale incapacité et redoutaient-elles 
Je moment où elles ne pourraient plus le dissimuler aux yeux 
du monde entier. C'est ainsi qu'après le retour de ceux Fes 
avaient été en « randonnée » à Heïlbronn il nous fut interdit 
den faire mention dans nos lettres soüs peine de nous voir 
privés du droit d'écrire. 5 


Nos anciens 
convois se succédaien 


VIII ‘ 


AUTRES EVENEMENTS, HEUREUX ET MOINS HEUREUX 


Elle était d’une vilaine teinte violacée. 


— Pendant des jours et des jours nous avons dû trans 
porter sur notre dos de grosses pièces de bois, dans la pluie 
et dans la boue, dit-il simplement. 


Le retour à Kornwestheim de ceux qui en étaient partis 
. eut, entre autres conséquences, celle de faire lever le rideau 
de silence qui isolait farouchement jusqu'alors chaque block 
de ses voisins. Les transferts de détenus d’un block à l’autre, 
See de par suite de la confusion qui avait pré- 
Res —. ra lon dite de « décongestion », avaient particuliè- 
SRE Sr le prier de sens commun des au- 
Re aines qui tenait à ce que chaque block fût une 

mystérieux, cadenassé, isolé par ses barhelès 


5 > £ et , x F = : à = 
les dortoirs qu'ils avaient quittés, soit dans d’autres moins des se l'accès était rigoureusement interdit aux détenus 
res blocks. Les portes entre les cours furent laissées 


surpeuplés, soit encore dans le nouveau block E installé Ouvertes i i 
dans les garages, où il y avait, disait-on, plus de place. ne > Ce qui nous permit de communiquer avec nos Voi- 


Je me sentais pris d’une immense pitié. Je demandai 
au docteur Brandes, mon partenaire au bridge, qui dirigeait 
l’infirmerie, de bien vouloir s'occuper d’Androvich. Il accepta 
aussitôt et Androvich fut hospitalisé. J'étais heureux d’avoir 
pu lui rendre ce léger service. 


Tous ceux qui étaient de retour furent entassés soit dans 


Les blocks reprirent leur aspect de naguère. Les détenus È 

Y étaient: aussi à l’aise que des sardines dans une boite. adre S premiers jours, nous avions l'impression de aous 

Pme aux habitants d’une autre planète. Nous ne savions 

RE PAS RES SObseetent lonare er a étions Ses Ke SE 
Pi ê , : 5 ent e resque craintivement Ava 

ee ho par toutes les victimes de la RP | RS partager leurs ee Date étions génés au point dæ 

Re mé par dérision € la randonnée de fé se Voir quoi nous dire. Je crois bien que le régime que nous 

+ ait un exemple typique de la confusion qui régnali ISSIions depuis de si longs mois avait fini par ñous rap- 


ner per tee para 


Lei 


:œm, 


ES SE ET | ++ 7 7e 


160 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


procher des animaux sauvages, toujours inquiets, toujours es 


leurs gardes. 

J'eus l’occasion de revoir, dans Ja-cour de lun des blocks, 
es membres du groupe F.… Is étaient méconnaissables, 
La démocratie concentrationnaire ne les avait pas épar. 
gnés. On s’en rendait compte al premier Coup d'œil, 
Ils étaient tous rudement marqués par la vie des camps qui, 
finalement, ne leur avait pas été plus douce qu'à nous, malgré 
les promesses de Steward, lequel, après avoir obtenu d'eux 
tout ce qu’il désirait, les avait abandonnés au sort qui était 
le nôtre, Les faveurs spéciales dont ils jouissaient à Bären- 
keller comme à Seckenheim nous avaient donné à penser que 
leur servilité envers les nouveaux maitres leur serait comptée. 
Nous nous trompions. Dès que Steward n’avait plus eu besoin 
d’eux ils avaient été rejetés dans le tas avec les autres. J’enten- 
dais dire : « Ils n’ont que ce qu’ils méritent ». Il faut avoir été 
emprisonné pour savoir ce que cela signifie, pour comprendre 
et excuser certaines attitudes révoltantes, mais non inexcusa- 
bles. L'état lamentable dans lequel je retrouvais le groupe 
« Falkenhayn >» me portait à blâmer davantage ceux qui 
avaient abusé de la soumission, pour ne pas dire plus, de 
ses membres, que ces derniers mêmes. 


La licence que nous avions maintenant d'aller d’un 
block à l’autre nous procurait une délicieuse sensation de 
semi-liberté, El y avait cependant une ombre au tableau : 
la fréquence accrue du témoignage des marques extérieures 
de respect. A chaque instant un soldat américain traversait 
la cour centrale de la caserne, ce qui nous obligeait à nous 
figer au garde-à-vous et à nous découvrir jusqu'à ce que le 
soldat voulût bien nous crier Weiter machen! Les uns, 
soit par timidité, soit délibérément, nous laissaient au garde- 
à-vous jusqu'à ce qu'ils eussent traversé la cour d'un bout 
à l'autre, ce qui prenait parfois plusieurs minutes. D’autres 
oubliaient de nous ordonner la position de repos. D’autres enfin, 
ignorant l’allemand, ne savaient comment nous y inviter. La 
fréquence de ces garde-à-vous était telle, ils gâtaient telle: 
ment nos promenades que nous en venions à renoncer au 
plaisir de nous y livrer, Nombreux étaient ceux d’entre nous 
qui restaient farouchement dans les dortoirs. 


Au début de février je reçus une lettre de mon fils. 
I m'annonçait l'envoi d'un colis d'aliments. Mon premier 
colis! En regardant l'enveloppe de plus près, je map” 


joi 


LFS PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 161 


welle ne portait ni timbre ni cachet. La lettre elle-mé- 
e donnait aucune indication sur le lieu d'expédition 


çus 4 
me ne M : Fe Ge 
Elle était datée du 2 février, et c'était tout, Cela m'intri- 


guait. 

Comme je réfléchissais, regardant par l’une des fenêtres qui 
gonnait sur Kornwestheim, j’aperçus au loin, à l’embranche- 
ment du chemin qui menait de notre camp à là sortie du 
village, une silhouette que je reconnus immédiatement, mal- 
gré le brouillard du matin : c'était mon fils. J’oubliai tout : le 
Camp, les gardes, les barbelés, les sentinelles. Une joie im- 


mense me soulevait. 


— Jonel! criai-je à tue-tête en ouvrant la fenétre, Jonel |! 


J'eus le bonheur indicible de le voir tourner son visage 
vers moi. Son: regard fouillait foute la façade du block, 
cherchant à découvrir la fenêtre où je me trouvais, Je lui fis 
signe en agitant les bras, mais j'étais tellement ému que 
je ne pouvais plus articuler le moindre mot. Instinctivement, 
comme font toutes les bêtes perpétuellement traquées, je sur- 
veillais cependant la sentinelle de la cabine de guet la plus 
proche. L’Américain avait entendu mon cri. Il m'avait vu agiter 
le bras. Soit qu’il eût ressenti tout ce qu’il y avait de poignant 
dans mon appel, soit par indifférence, il se détourna. 


Mon fils éleva les mains. Elles dessinèrent la forme d’un 
paquet. Puis il eut un geste de la tête. Il me demandait si 
j'avais reçu le colis. Je compris aussitôt par quelle voie la lettre 
m'était parvenue, Elle avait été remise directement à l’admi- 


-nistration du camp, au C.I.C. 


Tout comme en novembre dernier, mon fils avait essayé 
de fléchir les cerbères du C.I.C. et leur avait demandé l’auto- 
sus de me voir. De toute évidence, cela ne lui avait pas 
no e Il avait passé la nuit à Kornwestheim, et, dès ile 
bac Rs il avait erré au abords du camp, scrutant 

€ des centaines de fenêtres dans l'espoir de m'aperce- 


Voir ê = ù S S 
£ ou d’être vu par moi. Cet espoir, au moins, n'avait pas 
té déçu. 


un de répondre à ses signaux concernant le colis, 
lettre à nent d’hésitation. Je n'avais encore reçu que Îa 
à Re l’annonçant. Il ne devait probablement pas tarder 
Préal F remis et je pensais que ce retard était dû au contrôle 
ess le auquel il devait être soumis. Quand je me fus con- 
ett u de cela, je me décidai à lui faire un signe affirmatif. 
, © Entorse à la vérité pure fut aussitôt récompensée par la 
€ QW'il manifesta, Dieu seul sait comment, par quels prodiges 
11 


TE D TL RE, PELLE, A 


cr PC er Ce “me  - 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L’ONCLE SAM 163 


162 


ma femme et lui avaient réussi à économiser ce qui 
m’avaient envoyé, En outre, mon fils avait dû faire 300 kilo. 
mètres pour venir au camp, et il allait en faire autant pour 
s'en retourner, voyageant, en plein hiver, dans des wagons 
non chauffés, aux portières démunies de vitres, continuelle. 
ment balayées par un courant d’air. A cet époque, tout dépla. 
cement un peu long constituait un véritable tour de force. 
Comment, dans ces conditions, aurais-je eu le cœur de frustrer 
mon fils de la seule récompense qu’il espérait : lassurance 
que son dévouement n'avait pas été vain, que les aliments: 
m’étaient bien parvenus ? 


Le conseil me parut bon et je courus vers Plange. Il me 
romit d'intervenir, mais le soir, à son retour du bureau, il 
me dit que Lissanetz, pour toute réponse, l'avait accablé d’in- 


jures: 

__ J1 ne vous reste rien d’autre à faire que de vous plain- 
dre au C-I.C. Ecrivez donc une lettre. Vous la mettrez dans la 
poite demain matin et l’on verra bien... 


Les jours passaient et rien ne venait : ni réponse, ni pa- 


quel: 


J'étais tellement affamé que ma fin viendrait bientôt, pen- 
sais-je si lon ne me remettait pas mon paquet. Les mois de 
janvier et de février furent très durs. Jamaïs nous n’avions été 
aussi peu alimentés. Nous devions nous contenter d’une sorte 
de bouillon de poudre d’œufs ou de soja, Ce brouet était si 
clair que sa valeur nulritive se trouvait pour ainsi dire rédui- 
te à zéro. Le bon sens me disait que je devais bel et bien faire 
mon deuil du colis. Du reste, il était facile de prévoir que de- 
puis qu’il avait été remis, les aliments avaient eu tout le temps 
de se gâter. Mais j’espérais encore et malgré tout le recevoir un 
jour. J'en aurais avalé le contenu, malgré la moisissure, tant 
mon estomac criait famine. Le pain surtout ! Manger du 
pain jusqu’à n’en plus pouvoir ! Quelle perspective déli- 
cieuse ! 


Nous échangeâmes des signes d'amitié pendant quelque 
temps encore. Puis mon fils partit. Je le savais heureux d'avoir 
pu au moins m'apercevoir. J'avais l'impression qu'il avait 
concentré son regard pour mieux distinguer mes traits, mais 
pour lui comme pour, moi l’imagination avait dû suppléer ce 


qu'il nous était donné de voir l’un de l'autre. 
f 


J'étais moi-même heureux, au-delà de toute ‘expression. Je 
de revoyais, alors qu’il était déjà loin, son sac sur le dos, fris- 
sonnant sous la morsure du froid. Mes compagnons de cham- 
bre, qui avaient assisté à la scène, s’abstinrent de me poser 
des questions, sans doute pour ne pas ajouter à mon émotion. 
Je leur sus gré de cette réserve. 


Je passai toute cette journée dans l'attente fébrile du 
colis. Le lendemain matin, n'ayant toujours rien vu venir, je 
me rendis au bureau de poste du block. Le préposé me ré- 
pondit qu’il avait bien recu une lettre à mon adresse — celle 
quil m'avait remise aussitôt — mais rien d’autre. 


: Le paquet n’arriva jamais. Je ne reçus aucune sorte d’ex- 
Plication. La lettre que javais écrite au C.I.C. pour me plain- 
dre resta sans réponse. À la pensée qu’on pût être inhumain 
point SE voler les aliments de malheureux sur le point de 
omber dinanition, je grinçais des dents de fureur. 


Je commençai à m'inquiéter. 


— Ne vous en faites donc pas, me dit l'employé. Il arri-. . — Comment cela peut-il être possible ? me disais-je. Un 


ve parfois que les colis ne soient délivrés que quatre ou cinq enfant fait des centaines de kilomètres en plein hiver pour que 

Jours après leur arrivée. se père ne meure pas de faim ; on accepte son colis, on lui 
— Moi-même, ajouta un autre, jai reçu une fois un pa ie ue Sera bientôt remis à son destinataire, et on en 

quel -que-ma-tmme ab rene CC Ro ie € 1e malheureux ! N'est-ce pas criminel ? 

veille de Noël. Il ne m’a été donné que le 1er janvier, d A la rigueur, je comprenais bien qu’on volât autre chose 


Que des 
doigts de 
Pan !1Dp 


aliments, par exemple qu’on retirât les alliances des 


—— Cela n'aurait pas trop d'importance, dis-je, s’il M Dee 3 
PriSonniers comme je l’avais vu faire, Mais voler du 


contenait des aliments, comme c’est le cas. Tout va être Ava 


rié, surtout le pain ! de beu A pain, deux boîtes de conserves de viande, u2 peu 

“te et quelques pommes 1 Et que les voleurs ce soient 

ee donc à Plange, l'interprète du prb Le ! Eux qui Sets tout en He Eux qui bien 

sv a le Premier. Peut-être pourra-t-il demander à Liss ouvent jetaient la moitié de leurs rations à la poubelle ! Cela 
netz d'aller voir au C.I.C. ce qu'est devenu votre colis. Épassait l'imagination ° 


154 LES PETITS-FILS DE L'ONGLE SAM 

LE 

__ Votre colis n’a pas été perdu pour tout le monde. e 
dit un jour Plange. Celle qui l’a reçu de son-petit ami améri. 
cain a même dû le trouver fort agréable. 


Je le regardai de travers. J'étais tellement à bout que re 
n'avais plus aucun désir de plaisanter. 


Jécrivis une nouvelle lettre de protestation au C.I.C, et 
je n'y ménageai pas mes termes, 


C'était faire preuve, une fois de plus, d'une incurable na. 
veté. Pas plus que les précédentes, ma lettre ne reçut de r. 
ponse, 


Un jour, je fus abordé dans la cour par un de mes com: 
patriotes. J'avais vaguement entendu dire qu'il y avait un au- 
tre Roumain à Kornwestheim, Je l’avais maintenant devant 
moi. Il s'agissait de l'écrivain Virgil Gheorghiu, notre ancien à 


attaché culturel à Zagreb. Long et maigre comme un échalas, 


le dos voûté, minable, il avait gardé cependant le regard vif 


derrière d'immenses lunettes sous lesquelles s’agitaient deux 


grands yeux noirs et inquiets. Lorsque je sus à qui j'avais af- 
faire, ma bonne humeur reprit le dessus. Comment n’aurais-je 
pas éprouvé grand plaisir à rencontrer inopinément cet exem- 


Ar 


plaire de Bucarestois désinvolte, à la fois écrivain, journa- 


liste, speaker à la radio, politicien idéaliste d'occasion et À 
chantre des lettres roumaines à l’étranger ? De caractère fan. | 
tasque, cet original ne pouvait être, au premier abord, que à 


fort sympathique. Evidemment, il avait un penchant très net 


pour J’extravagance, mais je le soupçonnais fort de n’agir de | 
da sorte que pour mieux étonner les gens qui auraient été ten: 
tés, sans cela, de se fier À sa mine d'homme modeste et volon- 
tairement effacé. Ce calcul était bien inutile, car, intéressanl, 
il l’était en tout, plus même qu’il ne s’efforçait de le paraître, 
et sans qu’il s’en rendit peut-être bien compte. 


Nous causâmes. Nous passions d’un- sujet à l’autre, Il me | 


narra dans le détail son odyssée. avant d’échouer à Kornwest: 
heim, Son cas était assez compliqué. Sa femme avait été ar” 
rêtée en même temps que lui, d’abord par les Allemands qui 
les avaient internés à Weimar, si je ne me trompe, puis Pal 
les Américains qui, eux, les avaient internés à Ohrdruf. Là, 
des soldats américains les avaiént dépouillés de tout ce qu'ils 
possédaient. Is leur avaient volé jusqu’à leurs chemises ] Un 
Jour, il avait fait un gesté de la main à sa femme dont il était 
séparé par deux barrièresede barbelés. Il fut pour cela battu 


4 
/| 
à 
| à 


LES PETITS-TFILS DE L'ONCLE SAM 165 


ement sous les yeux mêmes dé sa femme. Plus. tard, ils 
fer oce séparés ; lui fut dirigé sur l’internment Camp 75, elle 
Le camp de femmes près de Ludwigsburg. Avec l'astuce 
sur était naturelle, il avait trouvé le moyen de communi- 
ee avec elle, par l'entremise d’un dentiste allemand qui était 
ht appelé dans les deux camps. Celui-ci, cependant, soit 
re souci exagéré de correction, soit par crainte, avait 
toujours refusé de transmettre des -lettres de l’un à autre, En 
che: il acceptait volontiers de transmettre des livres. 


- Gheorghiu dissimulait ses messages sous la couverture du li- 


vre ou bien encore écrivait au crayon entre les lignes, Il 
avait réussi de la sorte à échanger avec sa femme une corres- 
ondance assez suivie. Ce qu’il avait eu à endurer, je le sayaïs, 
car c'était les souffrances communes à fous ceux qui vivaient 
comme nous. Mais j’ignorais encore ce qui se passait dans les 
camps de femmes. Ce quil m'en dit me révolta. La vie gros- 
sière qu'elles y menaient, la promiscuité qui régnait dans les 
chambres où elles se trouvaïent entassées à plusieurs dizaines 
soulevait mon indignation. Il me dit les « inspections 5 et les 
« perquisitions » effectuées par des soldats ivres, qui pre- 
paient un plaisir sadique à rechercher les objets prohibés 
jusque dans les parties les plus intimes du corps des détenues 
dont ils avaient la garde. Il me parla des assauts dont ces 


- malheureuses étaient les victimes lorsqu'un groupe de soldats 


en bordée montait leur rendre visite au beau milieu de la 
nuit. Tout cela était à peine croyable, 


Les femmes qui se trouvaient internées appartenaient aux 
milieux les plus divers. C’étaient soit des membres du Parti ou 
7 N:S.V., soit d’anciennes secrétaires, dactylos ou autres fonc- 
tionnaires Subalternes, soit encore les femmes de hautes person- 
nalités nazies, de diplomates allemands, et même de diplomates 
étrangers, Entassées dans les chambres, elles vivaient dans des 
conditions effroyables, indescriptibles. Des détenues âgées de 


1 - . : 
ee de soixante ans en cotoyaient d’autres au seuil de l’adoles- 
ee Les unes étaient calmes, paisibles, de sens rassis. D’au- 


FA ne étaient sans cesse agitées, fébriles. Il y en 

à fe É faient sujettes à des hallucinations, d autres en proie 

mains TISES hystériques, conséquence des traitements inhu- 

Ve nn «ysient complètement détraqué leur système ner- 

dar us l’occasion de lire des lettres que Virgil Gheorghiu 
Têçues de sa femme. Je fus horrifié. 


FE Quant à lui, il lui devenait de jour en jour plus difficile 
Continuer à supporter l'existence qui nous était imposée. 


RE 


mi NDS marine D 


PT. y 


nn A n LOS 
IA -S 


fn oe 


à z , !) 
166 LES PETITS-FIBS DE L'ONCLE SAM LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 167 


De nature extrêmement sensible et impétueuse, il ne Cessait semblent en rien ? De one nr une 
de s’agiter tel un lion en cage. Il avait utilisé tous les moyens À S : un jour, dans un asile, = a nn à s échapper, 
en son pouvoir pour essayer d'être une bonne fois interroge s'étant débarrassé de EI camisole e orCe, grimpa sur le 
I avait écrit lettre sur lettre, toutes sortes de mémoires, péti. Ù toit Là, il se mit à crier à tous ceux qui voulaient l'approcher 
tions, demandes, etc, pour tenter d'obtenir de ceux du CIC, tuerait en se jetant dans le vide plutôt que de se lais- 
au'ils lui fassent au moins connaître le motif de son arresta. ser reprendre. Les exhortations et les prières des médecins et 
tion, et les raisons obscures d'une détention aussi prolongée des gardiens rassemblés dans la cour russe inutiles. Le fou 
que rien, à ses yeux, ne justifiait. Le chef du C.I.C, le lieute, menagçait de se jeter du haut du toit site tentait seulement 
nant Levy, apparemment convaincu de l'innocence de Gher. de l'approcher. Un médecin ane alors Lidée de faire venir un 
gbiu, avait promis de faire tout son possible pour le faire re: ” autre fou et pria ce dernier d’enjoindre à son camarade de 
lâcher, ainsi que sa femme, Il est même certain qu’il intervint bien vouloir descendre. Le second fou ne. se fit pas prier. Il 
à plusieurs reprises auprès des autorités supéricures, soute. cria aussitôt au premier de redescendre illico, sinon il se jet- 
nant que Gheorghiu avait été arrêté par erreur. Mais leur sé- terait de toutes ses forces contre les murs de l'immeuble, le- 
rénité n’en fut point troublée et ses efforts se révélère quel du coup s’effondrerait en l’entraînant sous les décombres. 
Gare au fou du toit s’il ne se dépêchaït pas de revenir | Rem 
pli d’effroi, celui-ci s’exécuta sur-le-champ, Il devint aussi 
doux qu'un agneau. 


qu'il se 


nt vains, 

Gonvaincu qu'il narriverait À rien par les moyens jus- 
qu'alors employés, Gheorghiu changea de tactique. Il se mit 
à adresser au C.I.C, des lettres vengeresses stigmatisant ses 
geôliers, dénonçant les abus de pouvoir dont ils avaient pu 
être les victimes, sa femme et lui, ou dont il avait été le té 
moin, et fustigeant leurs auteurs. Il relata comment des sol. 
dats et des officiers américains les avaient battus, dévalisés ef 
dépouillés de tout ce qu’ils possédaient. Il menaça, dit sa vo- 
lonté farouche de clamer assez fort pour que le monde entier 
l’entendit, tout ce qu'il avait subi, tout ce dont il avait été le 
témoin : les violences, les rapines, les meurtres. Dans son 
exaspération, il alla même jusqu’à avertir les autorités que 
bien que n'ayant jamais eu de rapports avec les nazis, il 
s’empresserait de s’affilier à le Edelweiss >» ou au « Wer- 
Wolf » dès que l’occasion s’en présenterait, 


« Avec les Américains c’est la même chose, enchaïina 
Tzironikos. Si vous continuez à employer avec eux, pour les 
convaincre, la logique qui nous est familière, vos efforts se- 
ront vains, et vous n’aboutirez à rien. Je crois qu’il est préfé- 
rable de les surprendre par quelque chose de bizarre, d’inat- 
tendu, qui les fera s'intéresser à vous et à votre cas. > 


Gheorghiu se dit que le Grec pouvait avoir raison et il 
entreprit de mettre son conseil en pratique. 


IL écrivit donc une autre lettre à Levy pour le prévenir 
que s’il n’était pas relâché sous huit jours il commencerait 
une grève de la faim. 

Soit que Levy fût trop sage pour prendre au sérieux ces. 
éclats d'une rage impuissante, les considérant pour ce qu'ils 
étaient, c’est-à-dire des enfantillages, soit qu’il se conformât 
aux méthodes que le C.I.C. appliquait de longue date, les let- 
tres de Gheorghiu demeurèrent sans réponse, 


= Tzironikos avait vu juste. Conformément à ses prévi- 
SIOnS la réaction du C.I.C. fut immédiate. Gheorghiu fut appelé 
sur-le-champ pour être interrogé. 


—— Prenez patience, lui dit Levy, je vous promets qu’on 
“ous relàchera bientôt. Aujourd'hui même j'ai écrit un nouveau 
Tapport à votre sujet, bien que je n’aie pas le droit de le 


Finalement, lui vint en tête une idée qu'il trouva magni- A 
aire. Tenez, lisez vous-même ! 


fique, « Lui vint en tête » est une facon de parler. En fait, 
c'est le vieux Tzironikos, l’ancien ministre grec, son voisin de 
dortoir du block C, qui la lui suggéra, Tzironikos, malin com: 
me un singe, en bon Grec qu’il était, voyant Gheorghiu déses- 
pérant de jamais pouvoir recouvrer sa liberté, lui dit un jour : 


— Mon cher monsieur Gheorghiu, vous faites erreur en 
SUPPOsant que les Américains sont des hommes comme nous, 
Avec notre mentalité, notre logique, la même façon de sentir 
ct de réagir. Que vous faut-il pour vous convaincre qu'ils n€ 


Gheorghiu se montra inflexible. 


—— J’attendrai une semaine, dit-il. Si je ne suis PÉTS 
en liberté d'ici là, je saurai ce qu’il me reste à faire. 


Levy €Ssaya de marchander. 


* . +; ne 
— Attendez au moins deux semaines ! implora-t-il. Je 


PEUX pas espérer recevoir de réponse avant au moins quinze 
Jours | 


Mis 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 169 


168 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


Afin de le faire revenir sur sa décision, Levy em- 
céder: moyen plutôt puéril. I fit venir l’aumônier protestant 
Joya Un £ défaut d’un autre, pour rappeler à Gheorghiu que le 
du camp; elque forme que ce soit, y compris la grève de 


__ Rien à faire, répondit Gheorghiu. J'ai dit huit jours 


Exactement à la date fixée, notre Bucarestois Commenca 
la grève de la faim. Certains détenus le croyaient deveny 2 
fou. Ils ne pouvaient pas comprendre comment on Pouvait suicide ET role De Cie 
renoncer de son plein gré à manger... D'autres l’encourageaient D Ja faim, est ü non 
dans sa tentative, surtout les jeunes. Quelques écervelés ui 1 persista dans S 
promirent même de le proclamer membre d'honneur de l'or- ésespoir de cause, Levy eut une idée géniale. Il 
ganisation clandestine « Edelweiss ». En signe d’admiration dé ane Dorfiinesr uedesichef de ThÔgite à 
ils lui offrirent un peu de tabac... ; 2 on liReles Horhlilee nacre “Don te 
t considéré désormais comme ayant perdu la 
: Le professeur y consentit. Levy put alors faire trans- 
ns Gheorghiu à l’hôpital de Karlsruhe, où il fut interné à 
pe des aliénés. De la sorte; Levy faisait coup double : 
LE et du camp cet exemple vivant de rébellion, et, d’au- 
+ re il plaçait Gheorghiu dans une situation ridicule. En 
nant son geste à un accès de démence, il lui enlevait 


toute signification et toute portée. 


En 
appela le 
Jui deman 


Lorsque Gheorghiu m'avait annoncé sa décision je lui Gheorghiu soi 
x 5 


avais conseillé très vivement de ne pas tenter une telle expé- 
rience, Car cela ne pouvait en aucun cas améliorer si peu que 
ce soit son sort. J'avais surtout attiré son attention sur le 
fait que le C.I.C. local n'était nullement habilité à prendre 
des décisions de sa propre autorité, de sorte que la pression 
que lui, Gheorghiu, pensait exercer «en faisant la grève de la 
faim, manquait son but qui était d'émouvoir les autorités 
compétentes. Pour que son geste se révélât de quelque utilité, 
il fallait que ces autorités soient alertées. Or il risquait fort 
d’avoir à attendre longtemps, étant donné le peu d’empres- 
sement que mettaient les Américains à se pencher sur de tel- 
les vétilles. 


Mais Gheorghiu ne s’avouait pas vaincu. 


À son arrivée à l’hôpital de Karlsruhe il manifesta son 
intention de continuer la grève, 


— Pourquoi ne voulez-vous pas manger ? lui demanda le 


— Il est évidemment possibl i j Se - Re 
ER RE TRE ORESp A PERRET RE gaillard taillé en hercule qui lui avait apporté son plateau. 


la panique dans un bureau quelconque, dis-je à Gheorghiu, mais 
il y a de fortes chances pour qu’alors vous ne soyez plus 
de ce monde, si vous persistez dans votre intention et mettez 
votre projet à exécution, 


— Je fais la grève de la faim, répondit-il d’un ton pé- 
remptoire. 


— C'est ce qu’on va voir, fit l’autre, persuadé d'avoir 


Mais sur une natur i - s ÉATE £ à SES 
e nature aussi romanesque que celle-là, le affaire à un fou. Les oiseaux dans votre genre, j'en ai déjà vu... 


conseils de Tzironikos avaient bien plus de prise que les 
miens, de sorte que notre héros national, ne voulant rien 


Gheorghiu était dans une situation fausse. Son gardien 
entendre, renonça au jour dit à manger et à boire. 


commençait déjà à retrousser. ses manches. Son intérêt bien 

Compris lui commandait d’essayer de prouver qu'il était tout 

aussi sain d'esprit que l’infirmier. Il se mit donc à manger 

ce qu'on lui avait apporté et le gardien aux biceps imposants 

ACCepla de causer. Après quelque hésitation, les grands bon- 
Ze de l'hôpital finirent par se rendre compte que tout cela + 
n'était qu'un coup monté, C’est ce qui fit que Gheorghiu réap- 

Parut au camp de Kornwestheim quinze jours plus tard. 


Je lui rendis visite le premier jour de « sa » grève. Je le 
trouvai plein de confiance, certain qu’il était de la réaction, 
selon lui inévitable, des Américains. Le second jour fut 
également facile à passer. Le troisième, il commença à se 
sentir plus faible, Il souffrait moins d’ailleurs de la faim 
que de la soif, Ses reins commençaient à être douloureux. Il 
fut transporté à linfirmerie ; là, les médecins lui firent 
Piqûre sur piqûre, mais Gheorghiu tenait bon. 


Lorsque je le vis, j’eus envie de rire. 

Levy, tenu au courant heure par heure de l’état du ma 
lade, interdit toute visite. Petit à petit, le duel entre le 
« gréviste » et le CI.C. prenait un aspect inquiétant. Ja 
situation se compliquait du fait qu'aucun des deux ne voulait 


— Eh bien! Que dites-vous du résultat ? 


, “= Tant pis! s'exclama-t-il. Cette fois c'est Levy qui 
Ma eu, La prochaine fois c’est moi qui l'aurai. 


: -FILS DE L'ONCLE SAM 
170 LES PETITS-FILS DE L’ONCLE SAM LES PETITS-FILS D 171 


; ent à gémir. Ses compagnons de « boîte à sardi- 
Eee vèrent alors la couverture et virent la flaque de 
< ndait le lit commun. Ils donnèrent aussitôt V'alar- 
réhiu fut transporté à l’infirmerie par deux bran- 
nee nn iccompagnait le médecin de service. Il demeura 
nn dans le mystérieux local, 
= É 1 Netze, un blond géant nordique au tempérament 
nd a petits yeux d’éléphant, il ne sembla pas at- 
De re grande importance à ce qu'il considérait sans dou- 
nine un simple incident. See 
Après ce nouvel échec, infiniment plus déprimant que le 
‘er, Gheorghiu se calma enfin et consentit à vivre com- 
DE d’autres détenus qui n’essayaient même plus de 
nee re courant. Les théories de Tzironikos s'étant 
ce + escee il ne restait rien d'autre à faire que prier 
SE eh vouloir secouer l’indifférence des Américains, 
; de un peu de ce sens commun qu'ils avaient Fair 
et complètement perdu, si toutefois ils en avaient j2mais 


Il faut reconnaître que ce geste de Gheorghiu n'avait tone) 
de même pas été complètement inutile. Si le CIC. n’ 
pas cédé dans cette histoire, c'était avant tout pour des 
sons de prestige. Les mêmes raisons n'avaient pas joué é 
qui concernait sa femme. Mme Gheorghiu avait en effet déclaré, 
sur le conseil de son mari, se solidariser avec lui, et, en congé. 
quence, affirmé son intention bien arrêtée de faire elle aussi 
la grève de la faim. Elle fut relâchée avant même d'avoir Fe 
sa menace à exécution, On ne lui fournit aucune explication 
bien entendu. Elle ne sut jamais pourquoi on l'avait remise a 
liberté, pas plus qu’elle n'avait su pourquoi on l'avait tte 
enfermée pendant près d’un an dans la promiscuité la plus 
répugnante qui, avec la misère et la bestialité, régnait au 
camp de femmes de Ludwigsburg. 


La libération de-sa femme calma pour un temps notre fou- 
gueux écrivain. Mais cela ne dura pas. Comme les promesses 
faites par Levy ne se réalisaient pas, Gheorghiùu écrivit une 
nouvelle lettre au C.I.C., la 53° si ma mémoire est bonne, avi- 
sant les autorités que si trois jours plus tard il n’était pas li- 
béré, il se suiciderait. Levy le fit venir de nouveau à son 
bureau. 


consC 
nes > SOU 


nl i in0 
k i 
sang qui 


rai 


été pourvus. 


— Je puis vous garantir que d'ici une semaine vous serez 
libre, lui dit-il, J'ai envoyé un nouveau rapport et j'attends 
la réponse incessamment, Je vous prie donc de bien vouloir 


patienter encore huit jours. 
J IX 


Gheorghiu ne pouvait faire autrement que de se laisser 
fléchir. Il céda. : 


Mais il fut encore une fois berné, car avant que les huit PREMIERES LUEURS D’ESPOIR 


jours ne se fussent écoulés, Levy, qui savait déjà, lorsque 
Gheorghiu était venu le voir, qu’il allait être transféré à un au- 
tre bureau, était parti. Il n’était donc plus le chef du C:I.C. 
de Kornwestheim. Son seul souci avait été d'empêcher à tout 
prix Gheorghiu de lui créer des ennuis pendant les quelques 
jours qu’il Jui restait à demeurer en fonctions. 


Dès les premiers jours du printemps, les visages ternes 
des détenus de Kornswestheim s’illuminèrent, non net à 
Cause des tièdes rayons d’un soleil encore timide, mais aussi 
Parce que leurs cœurs étaient pleins d’un nouvel espoir. 


Certes, la libération paraissait encore à tous lointaine, 
mais en revanche, il nous était enfin donné de profiter ee. 
bienfaits de la € démocratie ». Les autorités américaines ee 
sûrement d'avis qu'il était dangereux de lâcher ee Se 
SANS précautions, du jour au lendemain, ces milliers de = ee 
AaziS dans la lumière avéuglante des institutions ARE re 
Qui régissaient le monde extérieur. Il fallait SET ca 
Enseigner au moins l'a, b, c, des piicipes AONGCRR 
leur faire apprécier les avantages inhérents à leur applci 


Gheorghiu ne se tint pas pour battu. Il écrivit cette fois 
1 nouveau chef du CLC., un lieutenant d’origine allemande 
nommé Netze. Ce dernier ne répondit pas. Peut-être n'avait-il 
Pas ‘pris au sérieux les menaces de son prisonnier, Celui-ci 
décida alors de passer aux actes. Il choisit un genre de sui- 
cide renouvelé de la Rome des Césars : un matin, il se coupa 
les veines du poignet avec une vieille lame de rasoir. $e cachant 
SOUS Sa couverture, il laissa couler pendant un moment s0n 
°A8 aPPaUVri, puis, comme il allait s’évanouir, il se mit in- 


172 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 173 


Il tombait sous le sens que jusqu’à présent des € nazis » 


n'avaient fait que recevoir le châtiment de leurs funestes égare. ; ie ou d’un asile d’aliénés, On en venait à croire que, sous 
ments. Dorénavant, il devait en être autrement, La deuxième $ de procéder à la réorganisation démocratique du 


, CCE Kornwestheim avait en réalité monté une 
quer à tous ces anciens nazis, ou présumés tels (pour les Amë. Let Tout le monde se souvient de l'atmosphère poli- 
ricains c'était tout un) les principes élémentaires de Ja dém Le de l'époque, non seulement-en Allemagne mais également 
te 0= tique esque toute l’Europe, I1 faut bien dire que l’incohé- 
qaes le désordre qui la caractérisaient n'étaient rien à côté 
rence es se passait.au camp, et de la comédie prétendument 
tique qui s’y déroulait, en vertu des dispositions prises 
+ 8 


par les autorités supérieures. 


De nombreux candidats surgirent de tous les coins du 
camp, chacun avec Sa clientèle particulière, conformément aux 
meilleures traditions démocratiques. La campagne électorale 
“battit son plein à tous les étages des blocks et dans tous les 
dortoirs, se manifestant par une avalanche d'injures, d’accusa- 
tions, d'insultes, d’invectives ordurières, d'allusions au passé 
des adversaires, et même par des coups. Certains accusaient 
Jeurs ennemis d’être des « bolcheviks ». Des conférences furent 
tenues pour «€ éclairer le peuple >» en tâchant d’éviter, comme 
de juste, tout ce qui aurait pu évoquer Goebbels. Des historiens 
distingués firent de savants exposés sur le fonctionnement des 
institutions britanniques. D’autres, qui avaient eu jadis l’occa- 
. sion de faire un voyage aux Etats-Unis, dirent ce qu’ils savaient 
de la démocratie américaine. Le camp tout entier était en proie 
à la fièvre électorale, et chaque détenu sentait passer le grand 
frisson à l’idée de pouvoir enfin recommencer à € faire de la 
politique ». Il y avait bien entendu des exceptions, mais elles 
étaient rares. Les seuls à se tenir à l'écart étaient soit des 
étrangers que l'ignorance et la naïveté politique de leurs com- 
pagnons faisaient sourire, soit encore certains sceptiques, peu 
désireux de s’afficher par crainte d’être envoyés dans un autre 
Camp pire que celui où nous étions, 


ission de l'Amérique commençait. L’heure étai ; E 2 
SES > ; t venue d'ineyl. camp, le 


En conséquence, les détenus du camp furent invités à se 
gouverner eux-mêmes. Le camp allait être doté d’une nouvelle 
adminisitration, laquelle serait élue et fonctionnerait selon Jes- 
dits principes, 


Chaque block serait dirigé par un « maire », et à la tête 
du camp serait placé un € maire général ». Quant aux anciens 
fonctionnaires, les kapos, ils devraient céder la place à d’autres 
Les nouveaux dirigeants seraient non plus nommés mais élus, 
selon les meilleures règles démocratiques. En outre, l’adminis” 
tration générale du camp serait surveillée et contrôlée par deux 
€ Parlements », un « grand » et un « petit », dont les mem- 
bres seraient désignés par vote direct et secret, toujours selon 
les mêmes excellents principes. 


Le petit Parlement, composé uniquement des chefs de 
block, figurerait une sorte de Chambre des lords ou de Sénat 
américain. Quant au grand Parlement, dans lequel entreraient 
tous ceux du petit, plus les < personnes de confiance » élues 
par chaque étage, il serait une sorte de Chambre des communes 
ou de Chambre des représentants. 


Cet auguste appareil démocratique aurait à exercer son 
autorité selon la libre volonté du peuple, c’est-à-dire des déte- 
nus, sur tout le territoire délimité par les barbelés et les mira 
dors, Le CI.C, en assurerait le contrôle pédagogique. 


Bien sûr, cette administration d’un nouveau genre aurait 
pu se maintenir à mi-chemin du sérieux et du ridicule, de 
l'action efficace et de la bouffonnerie, si le « peuple » qui 
allait avoir à « décider librement de son sort » n'avait pas été 
composé de milliers d'hommes dont certains n’avaient que des 
notions rudimentaires et enfantines en matière de politique, 
et dont les autres, c’est-à-dire la majeure partie, avaient l'esprit 
totalement déformé par toutes les confusions politiques, aussi 
bien celles dont ils. avaient été les victimes que celles qu'on 
essayait de leur inculquer à présent. Tous ces gens, qui pour 
la plupart semblaient très raisonnables et d'humeur paisible, 
£ RARE soudain, dès qu’il était question de politique. 

$ donnaient alors l'impression de s’être échappés d'une ména* 


Mais ce qui retenait particulièrement l'attention, c'était le 
comportement des anciens nazis, les vrais. Certains d'entre 
eux, fort nombreux d’ailleurs, avaient la franchise de recon- 
naître qu’effectivement ils avaient été autrefois d'authentiques 
< nazis », Et alors, de deux choses l’une : ou bien ils n'étaient 
Pas encore convaincus de leur culpabilité, estimant qu'il était 
Parfaitement moral d’être et de rester nazi, ou bien ils recon- 
naissaient au contraire loyalement avoir été dans l'erreur et 
Sen repentaient, Mais, je le répète, ces deux catégories 7€ 
“eprésentaient ensemble qu'un pourcentage extrèmement faible 
dans la masse des anciens nazis authentiques. IIs constituaient 
le groupe des nazis « décents » et étaient respectés, ou détes- 


ESRA 


o -FILS DE L'ONCLE SA 
174 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM LES PETITS M 175 


ue danger, ils se pressaient de rejoindre le troupeau 
jent en masses SAN EUAREP SRE des portes du catho- 
Le du protestantisme ou de l'une quelconque des sectes 
Jicisme» :1s se rappelaient avoir jadis appartenu. Les quel- 
HORS admis à pénétrer dans le camp se voyaient obligés 


tés, non pour leur attitude ou leur action présente, Mais Pour es 
que chacun savait d’eux et de leur passé du temps où ils étaient 
au pouvoir. 


de quelq 
et afflua 


Mais la grande masse des anciens nazis appartenait à 4 aux at 
une tout autre catégorie, celle des crapules dont le nombre ques ee er messe sur messe à la demande de leurs ouailles. 
étaient réellement impressionnant. Ils n’arrêtaient pas de fui. de célé Se rire einen GE 
miner contre les « criminels » qui avaient abusé de leur bonne dans E ser, de bénir, de donner la communion. Les prières 
foi. Aucun d’eux, bien entendu, n'avait su ce qui se Passait de con Se e les causeries religieuses ne se comptaient plus. 
en Allemagne lorsque Hitler était là. Aucun d'eux n’avait jamais RSS 


si tout cela n’était pas suffisant, il fallut désormais 
entendu parler des camps de concentration, ni entendu dire comme 


RSS rogramme des heures spéciales de prière, non 
2 3 7 : < es, évoir au pros ë y 7 
qu’on eût jamais « bousculé > si peu que ce soit un Juif. Ah} Element par block, mais par chambre, Du matin au soir, 
s’ils l'avaient su !.. 


J'air résonnait de cantiques édifiants que De reprenaient en 
chœur. On se serait cru sur le Titanic à l'heure où les passa- 
gers, croyants où non, avaient réuni leurs voix dans une même 
prière, afin de sauver leurs âmes, tandis que le grand paquebot 
s'abimait peu à peu dans les flots. 


Leur feinte indignation était vraiment belle à voir, Ils la 
manifestaient avec un éclat et une verve inlassables, donnant 
ainsi la preuve manifeste qu’ils étaient, qu’ils avaient été, qu'ils 
seraient toujours et en toute occasion, quoi qu’il arrive, Jes 


démocrates les plus ardents et les plus convaincus. Puis, catholiques et protestants entrèrent en concurrence. 


Les prêtres catholiques s’efforçaient d’aîtirer vers leur Eglise 
la masse des indécis, et les protestants faisaient de même, Des 
clubs religieux prirent naissance, à l’instigation de quelques 
malins qui cherchaïent à se faire remarquer par leur dévotion, 
en nourrissant l’espoir de recueillir sur le plan politique le fruit 
de leur édifiante activité religieuse. C’était à qui donnerait le 
plus de gages de sincérité de sa conversion à la démocratie ; 
et la ferveur religieuse, pensaient-ils, était l’une des preuves 
les plus évidentes de cette sincérité, 


On pourra penser ce que l’on voudra de leur attitude, 
mais le fait était là : étant les plus nombreux, ils étaient par 
cela même, par le jeu même de la démocratie, ceux qui avaient 
le plus de droits à prendre en main la nouvelle direction du 
camp. 


Il y avait aussi d’autres catégories de candidats. Celle des 
< innocents », des « ignorants », des « utopistes » ou des 
«< chasseurs de lune », mais ils éfaient trop peu nombreux pour 


faire pencher de façon sensible la balance électorale. = ÊZ 
Comme on le voit, les préoccupations religieuses, natu- 


relles chez tous ceux dont l’âme est en détresse et qui se 
rapprochent de Dieu, parce qu’ils ne conservent d'espoir qu'en 
lui, n'étaient, chez beaucoup, rien d’autre qu'une attitude, qu’un 
Paravent masquant leurs intentions véritables. Chez les autres, 
cles prenaient la forme d’une véritable hystérie. 


Malgré tout, il aurait été possible de réaliser tant bien que 
mal quelque chose d’acceptable si un spectre ne s'était levé, 
surgissant brusquement du fond du passé, après plusieurs siè- 
cles d’oubli. Je veux parler des guerres de religion. 


En effet, la frénésie qui s'était emparée des détenus 
depuis que leur-avait été accordée la liberté de faire de la 
politique, à la seule condition toutefois de ne professer ni le 
nazisme officiellement proscrit, ni le communisme officielle- 
ment autorisé, mais non moins officiellement déconseillé, était 
peu de chose, comparée au véritable délire religieux qui 
envahit les esprits, lesquels s’ouvraient en grand maintenant 
aux formes les plus diverses de” la foi chrétienne, tout comme 
les esprits jadis « nazis » s'étaient ouverts à la « démocratie ». 
Chaque ancien nazi se demandait comment il avait pu s’écarter 
de la vraie foi, se retirer de l'Eglise, se fermer à Dieu, etc: 
Telles des brebis dispersées. momentanément par l'approche 


Aussi l'atmosphère était-elle singulièrement tendue lorsque 
eurent lieu les élections générales où devaient être désignés 


nos futurs Parlements, maires, chef d'étage et hommes de 
Confiance. 


Durant a période qui avait précédé les élections, le an 
Chtier avait été secoué par les accès d'une sainte coïère 
Mocratique. Les anciens Kapos furent tous accusés de cor- 
tot de détournement d'aliments au profit du RARE 
l'i ° Complicité avec les sergents américains du ser = 
Alendance, En raison de la juste indignation des masse? 


tout 


thipbriin ins 


176 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


ils furent donc renversés et remplacés par d’autres 


au moins, « étaient des nôtres » ! qui, eux, 


Cependant, les espoirs que le € peuple » avai , 
eux furent cruellement déçus. Notre nourriture Se mis en 
plus en plus mauvaise et les rations diminuaient ne de 
jour. Les deux Parlements, le grand et le petit in en 
qués. On parlait de fraudes scandaleuses, au détriment = COnyo. 
nus, dans les services de l’intendance et dans les sine dâte. 
tre maire général avait ses hommes de confiance, Les ee n0« 
de l'Hospital s'étaient eux aussi, paraît-il, copieusement st 


On exigea le renvoi immédiat du préposé à l’approvisionne 
et son remplacement. Mais le commandant américain du a 
P 


estima que cette petite plaisanterie avait assez duré, et, juge 
sans doute que les détenus se mèlaient de ce qui ne les NE 
dait pas, coupa court aux délibérations du Parlement. =: 


Qu’y avait-il derrière tout cela ? Dans :es coulisses poli. 
tiques que constituaient les chambres et les couloirs, on portait 
de graves accusations contre le commandant du camp qui 
était, chuchotait-on, de connivence avec es «démocrates» 
des services de l’intendance, et qui se servait royalement, 
Cependant, personne n’osa jamais préciser lesdites accusa- 
tions, lors des séances plénières qui réunissaient les deux 
Parlements, séances auxquelles assistait toujours un repré: 


sentant du CG. I. C., qui venait là histoire de s’amuser un brin, 
Les principes élémentaires de la stratégie démocratique aux … 
quels nos vaillants représentants entendaient se conformer, les 


ur une prudente et sage 
Qu'ils 
royer 


incitaient en premier lieu à se tenir s 
réserve. Ils allaient bien, nos apprentis « démocrates l» 
continuassent dans cette voie et ils se verraient bientôt oct 


un certificat de « maturité politique » ! 


Le nouvel état de choses eut des répercussions inattendues 
sur les occupants de fa chambre 304, la nôtre, et davantage 
encore sur ceux de la 308, occupée par les anciens Kapos 
l'étage. Ces derniers furent accusés de favoritisme par es 
<hommes de confiance» nouvellement élus, lesquels DS 
rent, armés de mètres improvisés mais certifiés CONS 
mésurer ces deux locaux afin de déterminer le cubage ee 
dont chacun de nous disposait. Ils découvrirent ainsi re 
occupants avaient bénéficié d’un volume d'air respirable ds >. 
ment supérieur à celui dont jouissait la «masse du PES les 
Un tel régime d’exception était certes concevable, has 5ô 
bénéficiaires ne pouvaient en être que les nouveaux ê 


lus. 


ervis, 4 


“à 


ÊE 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 177 
tre question, pour leurs prédécesseurs et leurs pro- 
ontinuer à respirer un air moins chargé en microbes, 
a dense en oxygène que les occupants des autres chambres. 
moin ontraire à la démocratie. En conséquence, les locataires 
C'était à mbre 304 furent mis en demeure de céder sur-le- 
de la ES Iée aux nouveaux élus. Et pour les punir d’avoir 
champ = profité de tant de mètres cubes d’air supplémen- 
Dies Jes entassa dans la chambre 308, avec ceux qui s’y 
aient déjà. On leur adjoignit même trois autres représen- 
tants de leoligarchie >: Jancien ministre bulgare Rogozaroff, 
ainsi que mes deux vieilles connaissances, le général croate 
yon Dessovic, et le colonel slovaque Androvich. Des anciens 
ocataires de la chambre 304, le seul à y demeurer encore était 
Müller qui, entre temps, était passé avec armes et bagages dans 


le camp des nouveaux dirigeants. 


pouvait ê 
tégés, de C 


LA CHAMBRE 308 


D an ne demeure, une chambre de 5 mètres sur 
RU = ue huit personnes : Rogozaroff, von Dessovic, 
es es Re B.…, Vex-président D... Hôger, 
oi TE police, Georg Plange et moi-même. En 
père RS ten à u su on ne pouvait pas dire que l’atmos- 
temps que y s agréable, Je peux même affirmer que le 

1 passé a été relativement le plus facilement 


Süpportable d = 
estheim, e tout mon séjour à l’Internment Camp 75 Korn- 


Nous pa 


Ssions le S 
et nous arr temps à P 


SE ainsi à oubl 
ans le-reste du ca 


arler politique ou philosophie, 
ier le déplorable état d’esprit 
mp. La présence des étrangers 
en ce sens qu'elle élargissait 
» Qui avait largement dépassé la 
ns de nous tous. Il était aussi le 
Res é où, du moins, il le paraissait. 
Suerre, chef du Front du Travail 


= Rogozar 
» tait le plu 


Ù avait ëté Fe plus 


12 


178 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
en Bulgarie, et il avait réussi à Re de son 
jours sombres de l'invasion russe et du changement de régi 
qui en était résulté, Il s'était réfugié en Allemagne, et, al 
l'ancien premier ministre CARO et quelques autres patriops…— 
bulgares, avait Crü pouvoir y DTRAMSES un mouvement à 
résistance à l’oppression sous laquelle gémissait son pays. Un 
de ses fils, qui avait à peine dix-huit ans, se trouvait ]u 


Pays aux 


Ï aussi 
interné dans un camp américain. Sa femme avait trouvé refuge ; 
à Füssen. En Bulgarie, il avait été condamné à mort par co 


tumace, comme d’ailleurs tous ceux qui avaient participé ay 
gouvernement précédent. Ce n’était pas cela qui laffectait Je 
plus, mais bien plutôt les malheurs qui s'étaient abattus sur 
son peuple. Il était convaincu que, par la force des choses, 
un jour ou l’autre une coalition universelle se dresserait contre 

le bolchevisme. C'était, selon lui, une question de vie où de : 
mort que les hommes libres ne pourraient pas longtemps éluder, 


L'heure, pensait-il, n’était pas encore venue, du fait que 
l'Europe était trop débile pour fournir l'effort nécessaire en 
vue de l’organisation de la défense commune. I] déplorait la 
myopie politique des Anglo-Américains qui assistaient passifs, … 
et divisés entre eux, à la décomposition de PEurope. 


— Ce sont les conséquences fatales de leurs fautes et de 
leurs mensonges ! dit Dessovic. C’est le résultat de l’hypocrisie 
et du pharisaisme des Anglo-Américains, lesquels, pour mieux 
se servir des Russes afin d’écraser VAllemagne, ont dû aupa- 
ravant aédouaner Staline et blanchir les soviétiques pour mieux. 
‘se les attacher dans une lutte commune contre le nazisme. 
Leur propagande à dû Pour cela non seulement ménager le 
bolchevisme, mais encore lui attribuer un rôle prépondérant 
et volontairement exagéré dans l’action de libération des 2, 
peuples opprimés par le fascisme, Les soviétiques, forts des … 
éloges décernés imprudemment durant la guerre par les Alliés, 
exigent aujourd’hui le paiement de la traite qu’on a tirée SU 
eux. Comment les-dirigeants anglais et américains seraient-ils MR 
considérés par l'opinion publique de leur pays respectif sis 
s’évertuaient à présent à démontrer que le bolchevisme russe 
est tout aussi dangereux pour la démocratie que le nazisme |, 


me de la rue, en Angleterre comme 
t tout naturellement à se demander a 
aiment aussi noir qu’on le lui avait 
aussi noir que le monstre soviétique 
nt sous les yeux. 


aux Etats-Unis, en viendrai 
si le monstre nazi était vr 
dit, ou du Moins s’il était 
qu’on lui mettait maintena 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 179 


Androvich rongeait son frein en silence. Il enrageait de 

ir mettre un terme à la situation absurde et inextri- 
ne pouvo laquelle il se trouvait. Il avait à plusieurs reprises 
cable Le demande d’extradition, préférant retourner dans 
renouvelé lutôt que de rester interné dans un camp. On ne 
son pays en entendu même pas répondu. Il était dans un 
Jui tion qu’il préférait se renfermer en lui-même 
Se de prendre part à un débat qui n'aurait pu que 
Rte davantage. 


Quant aux Allemands qui vivaient avec nous, ils ne 
cessaient de se dénigrer les uns les Jobs _ nouvelle orga- 
nisation démocratique du camp leur avait délié la langue. B... 
traînait dans la boue tous les nazis, depuis Hitler jusqu’au 
dernier block-leiter. D... également, quoique avec plus de 
modération : il réservait ses injures à ONE seulement 
des chefs nazis, et déclarait garder beaucoup d'estime aux 
autres. Le côté curieux de Paffaire était que B… aussi bien 
que D. tout en prétendant avoir prédit depuis longtemps 
la catastrophe vers laquelle se dirigeait LAlEmaApRe noue se 
reprochaient mutuellement, à l'insu lun de S Lo 
résigné leurs fonctions non parce que le  —- leur était 
apparu sous son vrai jour, mais parce qu'ils y avaient été 
contraints à la suite de la révélation soit de leur incapacité 


notoire soit de leur malhonnéteté. Leur cas n’était pas isolé. 


Tous lies anciens nazis se déchiraient entre eux, jaloux qu'ils 
étaient d’accaparer chacun à son profit personnel la moindre 
Parcelle de chance semblant s’ouvrir sur l'avenir, C'était à qui 
renierait le plus haut sa foi passée, et jetterait le plus de boue 
à la face des anciennes idoles. 


Rogozaroff me confiait souvent le dégoût que lui inspirait 
un fel manque de caractère. J'étais beaucoup plus indulgent et 
c’est tout juste si les débordements verbaux de nos See 
de captivité arrivaient à me faire sourire. Je savais combien 
artificiel était limmense complexe < nazi » : _l’opportunisme 


Politique était le trait commun à la plupart des fidèles de l’ancien 
régime, 


“— Comment se peut-il, s’écriait Rogozaroff au Sn os 
Vindignation, que ces hommes puissent se vanter d’avoir con- 
tribué à saper le régime et le gouvernement de leur pays tout 
A Continuant à jouir des faveurs et des bénéfices dont ce 
même régime les comblait ? N'avaient-ils donc pas conscience 
de trahir Jeur propre pays ? Certes, des traitres il y en a 
toujours eu, et partout ! Mais que l’on se vante, que l'on se 


180 LES PETYTS-FILS DE L'ONCLE SAM 


félicite, que l’on se loue d’être un traître, cela dépasse lim 
gination ! 


Dessovic intervenait à son tour. 


— Commenit s’étonner que des nazis comme eux, 
été malgré tout que des personnages de second plan, s 
tent de la sorte, alors que les piliers du régime, ceux 
qui ont été jugés à Nuremberg, sont apparus aux 
aussi écœurants de lâcheté et de bassesse ? 


qui n’ont 
€ COMmpor. 
-là mêmes 
YEUX de tous 


— Cela est malheureusement vrai, répond 
Le procès de Nuremberg a parfaitement atte 
s'étaient assigné les juges, c'est-à-dire com 
diablement le nazisme par la bouche même de ses représen- 
tants les plus authentiques, C'était là l'objet principal du 
procès. Le reste n’était que secondaire et accessoire. 


ait Rogozarofr, 
int le but que 
promettre irrémé. 


Notre existence était devenue plus supportable depuis qu'il 
nous était permis de communiquer avec l’extérieur. Les colis 
qui nous arrivaient en assez grande quantité contribuaient dans 
une large mesure à améliorer notre ordinaire. Nous reprenions 
courage, d'autant plus que nos chances de libération se préci- 
saient de jour en jour davantage. Les autorités d'occupation 
avaient en effect publié plusieurs communiqués extrémement 
prometteurs à cet égard, et c’est assez fréquemment que nous 
apprenions qu'un de nos codétenus avait été relâché. Nous 
ignorions toujours ce qui avait pu déterminer les autorités 
américaines à le libérer. C'était un de ces mystères impé- 
nétrables que le C. L C. se gardait bien d’éclaircir. Nous étions 
d'autant plus intrigués que, parmi ceux-qui avaient été remis 
cn liberté, se trouvaient plusieurs personnalités qui avaient 
joué un rôle important sous le régime nazi, alors que beaucoup 
de pauvres hères, qui n’avaient jamais rien eu de commun avec 
le nazisme, continuaient de moisir dans leur block. 


Grâce aux colis que j'avais moi aussi commencé à recevoir 
ma famille, je pus enfin reprendre des forces. J'avais bien 
essayé de convaincre les miens que je n'avais besoin de riel, 
Car j'ignorais tout de leurs conditions actuelles d’existence et de 
leurs possibilités, ils m'avaient assuré que ce qu'ils m'en- 
voyaient ne les privait Pas énormément, C’est donc d’un cœur 
Plus léger que j'acceptais leurs envois. 

En avril 1946, 
quences qu’avaient 


de 


j'entrepris de relater par écrit les consé- 
eues pour la Roumanie l'orientation de SA 


L=S PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 181 


ee vers l'Allemagne, el la guerre contre la Russie sovié- 
PORT, ajoutai certaines considérations que m’avaient 
tique. ee événements. Dans la mesure où la connaissance 
inspirées de ces événements, grâce aux fonctions que javais 
que Enr et particulièrement celles de ministre de Roumanie 
occupées ns permettait, ces réflexions pourraient aider à 
à Berlin RE causes de l'effondrement politique et national 
ne Je comptais apporter de la sorte ma contri- 
Re Sonde à l'histoire politique de la Roumanie 


contemporaine. 


Ce travail me prenait tout mon temps. Je restais des heures 
entières à me remémorer le détail des événements heureux ou 
tragiques dont j'avais été le témoin. Les souvenirs affluaient = 
masse, mais loin de provoquer en moi dés remords, ils apaisaien 
au contraire ma conscience, car en examinant de plus près mon 
passé je ne voyais rien qui eût pu le ternir. Cette analyse 
minutieuse me renforçait dans la conviction que je Dune 
être en paix avec moi-même, sans rien regretter, car je n’avais 
honnêtement aucun motif de regret. 


Je me préparais de la sorte, inconsciemment, à encaisser 
Sans broncher le coup le plus dur qui mait jamais été porté... 


F 


Un jour, nous eûmes un visiteur. H apportait un exemplaire 
du « Thüringer Zeitung », journal publié dans la zone d'occu- 
pation soviétique. J'étais allongé sur mon lit et je vis ceux qui 
étaient présents dans la chambre se pencher sur le journal, 


Puis chuchoter entre eux. Un peu plus tard, j'entendis D... 
dire aux autres : 


— Je crois qu’il vaut mieux le lui dire. 


Je sus aussitôt qu’il était question de moi. D... me tendit 
le journal. 


, …— Tenez, lisez, me dit-il Qu'en pensez-vous ? Peut-être 
S'agit-il d’un homonyme ? 


lei Particle qu’il m’indiquait. C'était une information 
*n Provenance de Bucarest et transmise par l'agence Dana. 
Elle avait trait à la sentence rendue par un tribunal RE à 
Toumain en conclusion du procès intenté Re ns le 
Prétendu Souvernement naitional constitué à Vienne apres | 
COUP d'Etat du 23 août 1944, Selon l'agence EE S PT 96. 
avait eu lieu dans la prémière moitié du mois de février ; 


FR one mn arbe so 


ue 
+ seb 


sé 


182 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


Les chefs d'accusation n'étaient pas indiqués. L’article faisait 


simplement connaître que les accusés avaient été condamnés 


LES PETITS-FILS DI L'ONCLE SAM 


voi 
et surtout P 


183 


ollaborer dans un gouvernement fantoche, mais encore 
ie arce que je n’entendais pas que l’action qui devrait 
o 


ê menée contre le régime postérieur au Coup 
à ’étai Le itres c Le At 4 on tard être É 
ÉRRMLE RE à Dune . De ondamnés étaient . tôt ou TS atronnée par un gouvernement éfranger alors en 
le métropolite Visarion Puiu, le général Chirnoaga, Vladimir d'Etat SOI P 


Christi et San-Giorgiu. Je n’en croyais pas mes yeux. Long. 
temps auparavant, peu après le coup d’Etat d’août 1944, j'avais 
appris par quelqu'un, qui m’avait assuré l'avoir entendu à la 
radio, que l’on avait ordonné la confiscation de tous mes biens 
sous prétexte que je m'étais «échappé du pays (après Je 93 
août 1944), en vue de pactiser avec l'ennemi...» Cette décision 
dont j'étais l’objet m'avait simplement fait sourire. Le motif 
invoqué était en effet absolument contraire à la réalité. Aa 
date du coup d'Etat, je me trouvais à Berlin, à mon poste de 
ministre de Roumanie dans cette capitale. Je n'avais donc pas 
eu à m'eenfuir» de mon pays, puisque je me trouvais déjà en 
Allemagne. En outre, je n’avais jamais «pactisé» avec aucun 
ennemi, Car cela aurait supposé une entente préalable, ayant 
eu des effets bien définis, avec le souvernement allémand, ce 
à quoi je n'avais jamais songé. À cela s’ajoutait l’imprécision 
des termes : le gouvernement issu du coup d'Etat, tout en 
m'accusant de « pactiser » avec l'ennemi, avait tout simplement 
omis de préciser de quel ennemi il était question. C’est un détail 


qui, pourtant, avait son importance, et, comme tous les 
Roumains, j'aurais bien voulu 


vement l’ennemi de la Roum 
pratiques de cette décision, 
froid, pour la bonne raison qu 
de fortune personnelle. 


anie ! Quant aux conséquences 
e je ne possédais aucune espèce. 


Je m'étais dit à cette époque que la décision prise à mon 


égard par le gouvernement issu du coup d’Etat avait défini- 


qu'on me dise qui était effecti- - 


elles me laissaient absolument 


guerr 
que Faure 
quoique Penn 
veille, en com 
à coude S 


ropre gré, PO < 
- son intégrité nationale. 


ais pu être accusé de «pactiser avec 
£ 


imaginai 
à 


RS ; ps “ 
roumain qui avait intenté ce procès l’ignorat. 


Pourquoi donc alors avais-je été inculpé ? 


autorités roumaines à faire en sorte que le procès 
en l’absence des accusés, et, en loccurrence, de 
Devais-je en inférer que les autorités américaines 
saisies d’une demande d’extradition concernant = 
supposant que les autres accusés se soient trouvés 
zone américaine, ce que j'ignorais) et qu’elles n’y 


: : = F2 
j mort, ne pouvaient rien moins que métonner, 


avec mon pays. Dans le cas contraire, c’est à bon droit 
e x 


l'ennemi », 


emi en question ne fût autre que lallié de Ja 
pagnie duquel la Roumanie avait combattu coude 
ur le front russe, sans y être contrainte ét de so 
pour la raison qu’elle avait à défendre sa liberté 


Les procédés employés à mon égard par l’actuel gouver- 
nement roumain, qui n’avait pas hésité à m’accuser de fautes 
res dans le but évident de justifier ma condamnation 


car si les 


autres inculpés avaient effectivement fait partie du gouverne- 
ment national de Vienne, pour ma part je n'y avais aucunement 
participé, et il m'était difficile de croire que le gouvernement 


Je me demandais encore ce qui avait bien pu inciter les 


se déroulât 
la mienne. 
avaient été 
accusés (en 
internés en 
avaient pas 


, + + : ès à une 
donné suite ? Pourquoi donc alors intenter un proces à u 


grrr Loti 


en à ro 


tte 


# 


serge 


AE ME Rate 


Lo De Apart ges ms 


personne qui, du fait même qu’elle se trouvait internée et à 
la discrétion d’une puissance dont la Roumanie, conformément 
aux termes et aux obligations du-traité d'armistice, se Cons 
dérait l’alliée, était dans l’impossibilité totale de prendre con- 
naissance de l'acte d'accusation, de paraître au dit proces, 
et, partant, de se défendre ? 


tivement réglé mon cas. Je fus donc d'autant plus étonné 
d'apprendre qu'un autre gouvernement roumain m'avait con 
damné 4 Nouveau. Cefte nouvelle sentence, infiniment plus. 
sévère que la précédente, était tout aussi injustifiée, car non 
seulement je n'avais jamais fait partie du «gouvernement 
national de Vienne», mais encore j'avais catégoriquement refusé 


de m RCE Re ee e protestation aux 
e me commettre, malgré l’insistance réitérée du gouverne : Jécrivis immédiatement une RS - Re 
| ent a PR : autorité Sos aindr - 
| er re lequel voulait éviter à tout prix qu'un membre orités américaines pour me p Sant 


ere Ho soit placé à sa tête. Les Légionnaires et 
mands pour êt 7" en effet été frop compromis par les ne 
qu'une Pre DAseS a MERS et ils ne leur inspiraien 
riavaient fé ee Mmitigée. J'avais décliné toutes les offres qui 
BE teur s2s Re non seulement parce que je n'avais jan 
jamais vu ] avec les Gardes de Fer et que je n'avais 

és chefs légionnaires avec lesquels on voulait me 


Pour des raisons faciles à comprendre, : 
mon extradition et de. me condamner par cou me 
eût au contraire demandé mon extradition et q 


J’aîtirais leur attention sur le fait qu’elles tee 
'eSponsables de l'impossibilité où je me trouvais, mi tre 
Par elles, de connaître l'existence du RUE Ne HR 
moi, soit que le gouvernement roumain ae Fe Ciel 
imace, soit qu'il 
les autorités 


184 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


américaines l’aient refusée, ce qui aggravait d'autant leur 
responsabilité. 


Je ne pouvais d’ailleurs fairé que des Suppositions, Car i] 
ne m'a jamais été donné de savoir dans quelles circonstances 
exactes s'était déroulé mon procès, ni même si les autorités 
américaines, à la merci desquelles je me trouv 


RSR 21; EN avaient 
eu connaissance. Personne ne m’a jamais communiqué un acte 


officiel quelconque relatif à ce procès. Le seul élément positif 
qui me parvint jamais fut le bref communiqué de l'agence 
Dana, publié vers la mi-février 1946 par le € Thüringer 
Zeitung », communiqué d’ailleurs sujet à caution comme toutes 
les informations de source soviétique. 


J’accueillis la nouy 


elle de ma condamnation à mort avec 
le plus grand calme. 


D... s’en montrait infiniment 
qu’il entendiît prendre sa part d’un 
à tort, mais plutôt à cause du c 
mation. Etant d° 
nable, il s’ 


plus affecté que moi, 
e émotion qu’il mattribuait 
infor- 
t mobile et impression 
t flegmatique. 


— Dieu, que je ne voudrais pas être dans v 


Sel otre peau ! me 
répétait-il sans cesse. 


— Cela vous a ému 
crainte, le principal est 
reste, tout finira pas s’a 


plus que moi, lui disais-je. Mais n'ayez 
de n’avoir rien à se reprocher. Pour le 
rranger, 

—<"Le condamné à mort es 


t sur le chemin qui mène au 
Surhomme », dit le Docteur B 


en citant Nietzsche. 


Tel que vous me 
ue jai été condamné à être pendu, 
al... ; 


Par la Suite, nous eûmes à 
discussions d’o 
les Américains 


SRE plusieurs reprises de longues 
rdre juridique afin d'essayer de déterminer si 
procès de toutes pièces, compte 
uelles il s’était déroulé. Bien 


une réponse négative, personne 
nt certain. I] n’y avait plus en 
les Américains et leurs alliés 
appliquant à chaque cas- une 


EUR ré 0h 
FORM RER 


LU D D 


NN 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 185 
, choisie en raison de l'intérêt que présentait 
rene ou le cas considéré. Les précédents étaient 
E pe ective d’une extradition restait à en- 
Re Pratt de prévoir avec une quasi-certitude 
ee autorités américaines à in égard, dans les 
résentes. Le sentiment que j'avais de mon insé- 
GRR : oublait cependant pas outre mesure et il ne 
curité Se Se ne pour oublier ce désagréable incident. 
me fallu 


règle 
our eux 


nombreux 
yisager: Le 
Jes intentions 


s quelques semaines de vie en commun, nous ee 
PR. * tre nous un climat acceptable. Chacun avai 
ms Le Sr Te au milieu. Les conflits et les discussions 
Rae nt ainsi évitées. Nous avions d’interminables 
ee = sur la situation politique du moment et Le 
ne ts internationaux. Notre chambre 308 PEER 
d'amis ou de connaissances qui venaient 
se ete compagnie. Déjà, se précisait le désaccord 
aie 2 opposait les Alliés occidentaux à la Rue 
ue à cherchions de notre mieux à en dégager 
nee , ir, Peu à peu, les deux grands 
none a he côté les Anglais et les Améri- 
impérialismes mondiaux — ù Re 
se (ensemble ou séparément), de es E es 
retranchaient sur des positions inconci ja ee re 
entre les deux blocs rivaux ne pouvait aie ns - ne 
lieu, à l’Allemagne. Il était évident qu'on : md 
d'intervenir, en pesant de tout son poids _ net 
forces en présence. Chacun pouvait se renür 
sauf les Allemands ! 
r du printemps 1944 
Stab» allemand, 
ont italien près 
également inté- 
téressent 


Je me rappelle avoir entendu un Re A 
le colonel-général Jodl, alors chef du — fr 
dire au cours d’un exposé sur la situation au 
de Nettuno : «Les Américains et nous, Sete désin 
ressés à l’issue de ces combats. Les seuls qui S si ns ». 
sont les habitants du pays, c’est-à-dire les Italie 


; lemands, à 
On aurait pu en dire autant à présent Te te aux 
considérer la lutte féroce qui avait ST cet important 
Prises l'Est et l'Ouest en vue de S'assurer Æ et peut-être 
facteur, à la fois politique, social, soon leads Les 
même plus tard militaire, DR lutte, semblaient 
Allemands, qui étaient pourtant l'enjeu LE ils étaient absolu- 
s’en désintéresser complètement, ou, put 


186 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
Le n 


ment inconscients de la gigantesque compétition 
lait entre l’Est et l'Ouest, chacun voulant S'assurer ] 
trôle, et donc Putilisation, de ce tremplin d’import 
pour une guerre éventuelle que représente l’'Eur 
Comment expliquer autrement les dissensions qu 
l'Allemagne, ces tentatives absurdes de Séparatism 
nalisme, rappel des particularismes d'autrefois, 
politique dont les plus ignares en 1 
la proie? L'état de décomposition 
l'Allemagne, et ce masochisme- fréné 
des Allemands, auraient donné à r 
hommes, 


e con. 
ance Capitale 
0Pe centrale, 
i déchiraient 5 
e et de régig. 
et cette folie 
a matière étaient dev 
morale où €! 
tique qui 
éfléchir 
Car on pouvait à juste litre se dem 
là, si ce peuple avait le droit de se pr 


ait tombée 
s'était €Mparé 
au moins averti des 
ander, 


à ce Moment. : 
étendre 


une grande 
nation, 

Nous jouions aux grands stratèges politiques, et Je temps - 
nous semblait passer plus vite. >: 


Par malheur, 1 
festa une fois de 
ment agréable qui 


e génie organisateur des Amér 
plus et mit un terme à l’exi 
était la nôtre dans 


icains se Mmani- 
stence relative- 
la chambre 308. 

cidé en haut lieu, disait- 
amp une unité 3 

Sauf erreur de ma par 
quence, tous les occu 
céder la place à ces 


On avait dé on, de cantonner dans 
noire © éricaine,- I] s'agissait, 
f, d’une batterie d'artillerie. En consé 
Pants du block A reçurent l’ordre de - 
Militaires. Ils furent répartis au hasard : 
S, et Chacun partit à Ja recherche d’un … 
nouvel abri. Les OCCupants du 308 se divisèrent en plusieurs 


groupes. Le Docteur B.…., D. et moi-même trouvâmes à nous. 


loger au block D, 3° étage, chambre 68, 
Notre ex 


pulsion, car il s’a 
et simple, ay 


gissait bien d’une expulsion pure 
ait eu li 


nous débrouiller pour trouver un nouveau 
gite, I] n’entrait d’ai 


illeurs pas dans les habitudes américaines 


n’étions som uire mésure du sort des prisonniers. Nous 
sis de nazis, la lie de l’huma- 
u'on s’intéressät à nous, Nous 
du block D, grâce aux bonnes 


“ avec Je chef de chambréé, 
ur de son état. 


Uavait nouées D 
“ Maître-ramone 


qui se déron. 


4 


enus RS 4 3 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
XI 
LA CHAMBRE 68 


chambre 68 du block D, j’eus exaC- 
EE PR ee ee déjà eue le jour de, Re 
tement Dre 75, à la vue de ces ces = 
: DURE lits superposés. Néanmoins, PR 
nome mieux installés que dans le 
étaient re 


i ë ur 5, et trente 
lle demeure mesurait 6 mètres S ; 
S . 
ré nouv me 
— mes seulement s’y entassa 
hom 


1 : 
Î i ceci elle 
hambre 68 se distinguait des ne ee ee 
SE Se presque exclusivement par = RL de le 
ti De ègre que la 
de 6 illons de cette peg : ee 
RE it transformés en un r 
Se i jaliste avait tra a 
À i tional-socx tra er 
bte J1s auraient tout aussi bien Be ER ne 
: . j attachement q 
PRE été ar l’aittach = 
: RG ôté socialiste de 
ere i our le côté s 
he ifestaient encore, P ETES 
i é u’ils manifes L , ne cr 
Lee ee nazie était identique à celui LE TE 
er mmunisme pour l'idée socia $ Sr AR 
eS ee RETs que par leur ns ee Rae pré. 
es éi Jément à un ho SS 
en ji à justifier cette prétentio 
empressement à = L 3 RTE te 
à it leur chef et qui avait reussi L Piles w'éLt pes 
ten igueur de son esprit borne: Cela RÉ TREE 
rence it de caractère es : 
re ité ’esprit allemand. 
: TE une des particularités de l'esp 
mais bien p 


égnai te sur la 

K…, le chef de chambre, régnait ee SRE RS 

Contre d'esclaves qui rampaient à ses Re STE qéiis en 
avaient renoncé depuis longtemps — À SUPP 


inte t — slever la moin e P ati 
ntuon a ele 
Î aient Jamais eu | 1l l dr rotesta on 


x évard 
: à son Cgara, 
’indépendance 
e j este d'in aconde 
où à esquisser le moindre g galer la f 


S ; roir Re 
conscients qu’ils étaient de ne pass PSE làcheté Ses 
insolente du  maitre-ramoneur : + la chambre, il Y avai 
pénible à voir. Parmi les be < bottiers, des zingueurs, 
des boutiquiers, des cordonniers, Se employés de hareats 
deux ou trois maires de village, Les ancien intendant pe 
un moniteur d'éducation physique, cien juge de tribunal : 
i r de lycée et UMR nt intellectuel de 
taire, un professeu iers constituaient lélèm Sent 
es a Se Te natent bien essaye LS RS ae 
Me D cer à la NES Se 
avait si rudement rabrouës, quus 


aient abandonné . 
ù ns un coin © $ 
vêlléité de révolte. Ils s'étaient réfugiés da 


Lt ren Pr tag 


ce 


ÉRURRILQN EE men) die sprmaemens ere 


D 


were 


RES 


ap 


TT" 


188 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


tout en haut des échafaudages, telles deux souris aPeurées, 
et n’en sortaient pour ainsi dire jamais. 

K.…, lui, s'était aménagé une couche des 
modes, deux fois plus large que celle des autres et qu’il avait 
rembourrée de vêtements divers volés à ses Compagnons. nl 
avait même une lampe électrique à la tête de son lit, Un ser- 
viteur lui apportait ses repas et lavait Sa vaisselle, et un autres 
lavait son linge, Tous ceux qui recevaient un colis S’empres- 
saient d'offrir ce quil contenait de meilleur au mai 
les poches pleines des cigarettes et du tabac 0 
ses sujets, trônait comme un pacha. De son lit situé au premier 
étage de léchafaudage, il distribuait ses ordres à ses esclayes : 
celui-ci irait chercher Je pain et le couperait en tranches, 
celui-là laverait les carreaux, cet autre balayerait la chambre, 
etc, Il complimentait celui-ci, gourmandait celui-là. I] y avait 
longtemps que Personne ne songeait plus à se rebiffer, Ceux 
qui lavaient tenté avaient été traités de telle sorte qu’ils 
avaient perdu l’envie de recommencer, Quelques-uns, fort peu 
nombreux, avaient refusé de se Soumettre et étaient partis à la 
recherche d’un autre toit. K…, grâce à son aptitude au 


Commandement, avait contraint tous les récalcitrants à quitter 
son fief. Seuls y étaient deme 


plus Com- 


ses actes, Il exercait un tel em 
ture, l’un d’eux se fût insurgé 
à K.…, mais encore à la communauté tout entière, 

Lorsque D... B… et moi, firent notre entrée dans Ja 
Chambre 68, chacun de Rous portant sous le bras les hardes, les 
cartons et les boîtes à Conserves qui constituaient notre bagage, 
nous nous sentimes le Point de mire de tous les «singes», 


accrochés aux échafaudages. Ils nous regardaient d’un œil 
méfiant, 


pire sur ses sujets que si, d’aven- 
il se serait heurté non seulement 


— Bonjour, monsieur K..., dis-je poliment au chef de 
chambre en me présentant à Jui. 


— Comment ? Vous avez dit « monsi 
cela signifie ? explosat-il, 
teurs de ses sujets. Sachez 
tienne ici, Nous ne connai 
que des « messieurs » est 


Nous NOUS regardâmes interdits. D. essaya de plai- 
Santer, I] était originaire de la même petite ville de Thuringe 
que K... 

— Voyons K 


“#TeNe fais done pas l’imbécile ! Cela 


fait pas ma] de t 


f 189 
LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAY 


D, reprit K. d'un ton senfencieux, 
pme < utrefois « monsieur le Président », 
Gi a a ou un autre « monsieur » quelconque 
£ Re qui ont été capables de commander 
c 


ir ue ,. 5 ‘y a que des 
ent SAVOI? ge être capables d’obéir ! Ici il n'y ge = 
Joivent LR i vous entendez être considérés com 
{ ets 


des mots que vous n’em- 
i et « vous » sont 

sieur » 

€ monsi 


1 i on ires 
Ô : à i i car ils sofit contra 
nôtres, s. Ils n’ont rien à faire-ici, 
P u 


ierez 
ploiere ï 
Ja camaraderie | 


des 
i ; rouva le chœur 
j} a raison! Il a raison: app 


claves. < RC 
es Cependant, je RARE dis-je, ce que la camaraderie 
HS: voir -je, s 
udrais bien sa < ê £ llents cama 
Se Le tutoiement ! On peut être Er éritable 
a à voir avec le in de se tutoyer. En outre, la v 


i z Ssutie 
avoir besoi À nde : elle résul 
rades fu n’est pas un sentiment de comma 
ie 
camarader 


i vivent ensem- 
: ersonnes qui V £ 
GC É mêmes 
nte parfaite L Fr te 
UE  nariasent ensemble les mêmes DEL “ 
ble “IS ce ‘qui en l'occurrence, reste enco ER EE CRE 
ne 1 So etwas ! reprit avec une feinte in 5° 
— So elwas 


laves. = 
le chœur des esc = A 
= K.…. n’en était pas moins visiblement es rs de 
TE = 
i ent cette cham = 
— Tous ceux qui occup #2 ee 
n’employer que le tutoiement, dit-il, et ren 
que soit troublée l'harmonie qui ee RE Re 
i ue] cela fera p ‘ = 
nue SAR es s is absolument aucun incon 
qu’à le faire, répondis-je, je n’y Ne Re  — 
i ne peut m £ 
nient. Cependant, personne 
ce soit. _ 
K... se contenta de grommeler entre Se =. ER 

Nous verrons bien ! dit-il ex employan 

phrase à double sens. + 
i ma 

Il nous désigna nos lits. Les plus RSR 
D. et moi dûmes tous deux nous hisser ee She 
Sous le plafond, et nous ménager une petite 2 uiauent de 
Serrés l’un contre l’autre, ceci en LS Pour. noûs per- 
ST = = Est se réduire l’espace 
metire de nous allonger, et ae ai 

déjà restreint dont ils disposaient. Re 6e 3 révéla 

< à Ç : 

L’atmosphère qui régnait dan rions décidé, D. Be e 
dès le début irrespirable. Nous à dos autres Mérite 
moi, de vivre le plus possible à es Len querelle avec no 
toute discussion susceptible de dégénère 


s évidemment. 


dk 


 l 


> 


pm 


7 


—— 


su 


PR RS RSS 


. LA 
190 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


nouveaux < camarades ». C’était mieux ainsi, et d'ailleurs eux. 
mêmes jugeaient préférable de HORS laisser. tranquilles. En 
revanche, le spectacle qu’il nous était donné de contempler 
à chaque instant était écœurant. Leur DINE se de Cara. 
tère ravalait ces individus au niveau de la bête. L'ex-magistrag, 
le Docteur Papst, un vieillard de plus de 65 ans qui Présentait 
des signes évidents de gâtisme, et le professeur Schuhm 


5 aCher, 
étaient avec*nous les seuls de la chambre à souffrir de P 


état 
dégradant dans lequel était tombée la « communauté de cam 


ma 
rades » courbée sous le joug du maître-ramoneur, 


Nous avions sous les yeux la faune des Hocheitsträger du 
parti national-socialiste, aux titres prétentieux, absurdes et com- 
pliqués ainsi que l’exigeait la ridicule hiérarchie du parti nazi 
et de ses ramifications. K.. lui-même, sans doute à cause 
de son culot et de sa grande gueule 


» avait été jadis & Obers- 
turmbannführer » S, A, et « Ortsgruppenleiter » de son vil 
lage. C'étaient eux que les Améric 


€ grands chefs politiques », alors qu’en réalité ils n’avaient été 
fout au plus que de bruyants Supporters, chargés d’exciter les 
foules et de créer lPatmosphère voulue lors des réunions nazies 
d'autrefois. A présent, tous tant qu'ils étaient se montraient À 
la fois complètement désaxés par la confusion qu’ils faisaient 
de toutes les notions politiques infiniment trop compliquées 
qui obstruaient leurs cerveaux obtus, et tout à fait abrutis par 
la misère morale et matérielle qui était leur lot comme celui de 
tous les internés. Ils n'avaient qu'un seul et unique souci : 
la nourriture, les Nachschlager, c’est-à-dire les rations sup- 
plémentaires prélevées sur les restes, lorsque tout le monde 
avait été servi : le rabiot. Ils s'étaient fait chacun une sorte 
de calendrier Cabalistique qui leur permettait de prévoir appro- 
ximativement, grâce à de minutieux calculs, la date de Ja 
prochaine distribution de Nachschlager. Ils 
presque tout leur temps libre perdus dans les 
qu'ils s’arrêtaient, c'était pour injurier copieusement les « cuis: 
tots » qui ne remplissaient pas assez la cuiller lors de la dis- 
tribution de soupe, et les « bandits de l’approvisionnement », 
fui € suÇaient le Sang du pauvre peuple ». 
Dans la chambre 68, 

aient que par bouffées. Lo 
mé une cigarette 


ains avaient pris pour de 


passaient ‘ainsi 
chiffres, et lors- - 


fum 


hormis K, les détenus ne 
allu 


rsque l’un des prisonniers avait 
» il en tirait Ja première bouffée, puis la 
n Qui faisait de même, et ainsi de suite. 
€ € camarade y auquel était échue la ciga- 
ouffée qu’il en tirait ne fût pas trop grosse 


rette pût repasser le plus possible entre les 
Participant. 


Passaif à son voisi 
Chacun Surveillait ] 
rette, afin que la b 
et qu’ainsi Ja ciga 
lèvres de chaque 


71 
Cé 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 191 


’air se faisait de plus en plus doux, et le 
par LOU e du Wurtemberg, me permettait de 
rinteinps; Le de mon temps dehors et d'échapper ainsi 
asser le De i nt de mes compagnons de chambre. Je n'y 
BE ne wà l’heure des repas ou pour dormir. Je 
étais Re derrière le block, allongé sur herbe, et 
restais ee noeueur de journée. Mais il était écrit quelque pe 
je lisals a PRES avoir longtemps la Nes Un jouf, Re e 
que je n° = e passa à quelques mètres de moi et me fit 
de HituneRss de là, tout près des barbelés, un homme s’af- 
sauter. Non oz Que s’était-il passé ? La sentinelle polonaise 
HS He _— Jes Américains que ce service ennuyait 
de la tour de Ë des Polonais pour assurer la garde du RTS 
avaient fait M tendant don sr PENSE 2 
avait aperçu n ue Cela se passait en plein centre du camp € 
dépit du fait ne qu'on ne pouvait même pas soupçonner ce 
se ne too s'évader, la sentinelle avait tiré Ee- 
détenu timant sans doute qu’une pareille es É 
na ee Re as de sitôt. Après tout, la vie d’un PES ; 
The ee | La conséquence de ce drame fut qu'on nou 
ee pee se our située derrière le block. 
interdit l’accès de la c 


au specta 


as 
Cette vie en commun dans la ee ee = ne 
PRRRNDE AE Sn PER E Île nous avions été 
cile, l'unité américaine à cause de SES Gus était devenu 
SR EMI R AT EARS Rene nn Se Pinstallation 
impossible de réintégrer notre EEE Le 1.500 nouveaux 
avait été en partie démontée. D'autre Rae ent égale- 
détenus y avaient été casés. Les Sa rs. Nous apprimes 
ment le block F qu’ils avaient occupé Ste rent SET 
Par la suite que les autorités SR er en consé- 
du comportement de leurs soldats et avaien st ee facile de 
quence, de réunir dans des casernes, où il e perles Dés 
les avoir en main, toutes les unités jusqu'a RÉ e camp étaient 
Seuls militaires à séjourner encore dans a rniers logeaient 
ceux du C.I.C, et les Polonais de la garde. Ces © es réseaux 
- dans un bâtiment isolé du reste du camp ses ie avait si bien 
de barbelés. Certains prétendaient que &: SE par les détenus. 
isolés, c'était pour éviter qu'ils soient Iyne rincipale du camp 
Seul le poste de garde situë à Si RES 
était encore occupé par une sentinelle me - block A furent 
Les anciens occupants de noire ee autrefois avaient 
donc transférés dans le block F, Tous ceux (date it de se réunir 
habité ensemble dans la chambre 308 décidé 


192 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


à nouveau dans une même chambre, Rogozaroff, D 
sovic, le Docteur B.… et moi nous retrouvâmes donc à 
veau ensemble. Cependant, notre nouveau block 
partant, les soldats américains avaient tout enlevé. 
dévastée, était d’une saleté repoussante, Le planc 
gradé et crevé par endroits, les murs graisseux 
de dessins obscènes. Il nous fallut deux 


., Des. 


ES nou: 
était nu. En 


La Chambre, 
her était dé- 


j et recouverts 
Jours pour dav 


eT, récu- 
rer, frotter, relaver la pièce afin de la débarrasser de la crasse 
que nous y avions trouvée. Comment les Américains avaient-ils 


pu vivre dans une telle saleté, alors qu'ils av 
sition des milliers d’esclaves parmi lesquels 
désigner la corvée de propreté ? 


REP ENR Te CT Sen pee _.. . 


Se ere ot 


Peu à peu, le block F redevint habitable, Trois jours après 
notre installation, irés de notre som- 
; et nous entendimes 
Nous nous précipitâmes 
scalier, il Y avait déjà 
se pressant les uns 


contre le i S’étai 
e les autres, compte ce qui s’était 


Passé. Au- bout d’un moment 


.« I semblait : 
de rendre l’âme, sur le point 


— Qu'y at-il? demanda quelqu'un. 


— Coups de feu, 


répondit laconiquement }’ 
teurs. 


un des por- 


Ils se dirigèr 
du block, le doct 110 i 
Ar < ous expliqua 
était arrivée, Le soldat amé Fan ni 


je trouve cel 


= A assez original, Qui a- 
see er quelqu'un dan 


S son lit, en plein som- 


aient à leur dispo. 
il leur suffisait de 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE S4M 193 


vie en commun au block F ne devait durer que quel- 
DAS SAN ces quelques jours furent suffisants pour me 
nee nouveaux motifs d'inquiétude, Mon fils, qui tentait 
de ent de me venir en ‘aide, était rétourné à Franc- 
désespér tier général américain. Le colonel qui le reçut lui 
SOLE Re cas était maintenant tout à fait clair : j'allais 
déclara ee en Roumanie, à supposer que cette décision n’eût 
être eue un commencement d'exécution, auquel cas je ne 
Se ne plus à Kornswestheim, Atterré, mon 
mue re place une protestation en quatre exemplaires 
ie Re à divers services américains, leur demandant 
me RE fon dossier et de surseoir, en attendant, à mon 
Re Par la même occasion, il pria le capitaine suisse 
sue ER ué-de la Croix-Rouge internationale, d'intervenir 
oe ee auprès du commandement suprème des forces 
ie en Europe, ce que celui-ci promit de faire à 
l'instant même. 


q 
donner 


: 


Je savais déjà que mon fils était QE Francfort, car > 
m'en avait averti dans une de ses lettres. J’attendais ee 
impatience le résultat de ses Donne sans soupçonn Le 
seul instant la tournure inattendue qu’elles devaient ee D 
Au soir du 8. juin, j'étais assis sur le rebord de notre — 
regardant le paysage en direction de ÉRanes _ < 
au loin, j'aperçus tout à coup mon fils _— ee Re 
camp. Il nous était cependant impossible d rene ne 
mot, car les patrouilles polonaises surveillaient très étroi LE 
les faits et gestes de chaque passant. Je le vis Es au B ea 
américain qui était de garde à l'entrée du camp. ne Le 
pression qu’il lui demandait de le laisser entrer, tentativ ss 
d'avance à l’échec, tout d’abord parce qu'il était ex Se 
ment interdit à toute personne étrangère CR e ie à 
niquer avec les internés, ensuite à cause 2: re = SE 
le vis s'éloigner et reprendre la route du village. = me 
Paraïitre, il me fit un nouveau signe de la main, Es At 
Pas ce qu’il voulait me faire entendre. ser Le ee 
polonais qui patrouillaient sur la route re SE 

geste. Ils appréhendèrent mon fils et le conduis Er 
de garde où il resta enfermé près d'une heure, re 
laquelle je le vis repartir. J'étais fort inquiet, ee. Hs 
Pas à deviner les raisons de son insistance à vo 
à tout prix. " Rene 7 

Le lendemain, je reçus une lettre qu'il m avait écrite de 


= Francfort 
Kornsvestheim, Il m'y informait de sa Lee say de 
et de ses résultats, et me disait comment 1 


13 


194 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


parer au danger qui me menaçail. Il ses fort heureux de 
m'avoir vu, ma présence au camp lui démontrant que Ja Crainte 
qu'avaient fait naître les déclarations du colonel était Pour Je 
moins prématurée. J'étais cependant assez inquiet. Je rédigeai 
sur-le-champ une plainte que j’adressai au commandant du cam 
en le priant de bien vouloir la transmettre à la II Ar 
protestais contre une éventuelle décision d’extradition 
mon encontre, alléguant que si je me tro 
sous le coup d’une condamnation, cette dernière n’en était pas 
moins illégale, car elle avait été prononcée sur la base de faits 
non fondés, et, de plus, en mon absence, laquelle ne pouvait 
en aucun cas être mise à ma charge. Je demandais que mon 
cas soit examiné de nouveau par les autorités américaines afin 
de rétablir la vérité et prouver ma non-culpabilité, Je priai 
Schmidt, notre maire général, de remettre ma lettre en Mains 
propres au commandant du camp. Schmidt me fit Savoir peu 
après que le commandant avait compulsé mon dossier et 
déolaré qu’il ferait suivre ma lettre, bien que toute cette his- 
toire n’eût aucun sens, Il n’avait jamais été question de m'extra- 
der et il ne pouvait même pas en être question, étant donné 
les dispositions à mon égard des autorités Supérieures amé- 
ricaines, lesquelles n’avaient aucun motif de me considérer 


comme « criminel de guerre », seul Cas qui aurait pu éven- 
tuellement motiver mon extradition. 


mée, Jy 
Prise à 
uvais effectivement 


Je n’y comprenais plus rien ! J 
souvent avec quelle facilité les foncti 
tion militaire américaine mentaient 
l’ombre d’un scrupule, mais, 
sible de déceler lequel des d 
qui mon fils s’était entretenu à Fra 
Camp. Par la suite, je pus me rendre compte que le menteur 


était le colonel de Francfort, mais ce n’est que beaucoup plus 
tard que j'en eus la certitude absolue. 


onnaires de l’administra- 
et se contredisaient sans 


ncfort, ou du commandant du 


TN CE PEN SEA PTE ES ES SRE 7 ee 


Les jours Suivants, ordre fut donné de dresser la liste de 
tous les non-Allem 


. ands internés au Camp, puis une autre liste 

mentionnant cette fois le nom de tous les généraux, tant alle- 
1 : ED . y . 

Mmands qu’étrangers, qi résidaient encore à Kornwestheim. Il Y 


° nous ne prêtions plus aucune espèce 
oses. Des dizaines € 


avait longtemps qu 
d'attention à ces ch: 


! J'avais pu constater assez 


en l’occurrence, il m'était impos- 
EUX avait menti, du colone] avec. 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 195 


tre exceptions : Rogozaroff, un autre Bulgare et deux 
avait que ES Virgil Gheorghiu et moi-même. Tous les que 
Roumains demandions non sans anxiété pourquoi nous n'avions 
ous Ç 
ee envoyés avec les autres à Darmstadt. 
ele 
pas 


>acorit des Américains ne connaît sans doute pas les 
L'espTils ments logiques que celui des Européens. S'il en 
mêmes CHERE ve le fait que mes trois compagnons partirent 
fallait une De aussi pour Darmstadt la fournirait, Quant à 
un me LR prendre une autre direction. 
oi, 


jours après le départ d’un convoi de 150 étrangers, le 

ee me fit savoir que le lendemain 17 juin je serais 

DORRReE compagnie de sept généraux allemands, au camp 

Re ce prisonniers de guerre de Neu-Ulm. Je rassemblai 

nue plus mon maigre bagage et je fis mes adieux à mes 
camarades. 


Le lendemain, à l'heure dite, jets Kornwestheim, = 
regrets. Ce camp était le reflet fidèle de la nt 
où était tombée l'Allemagne, et le symbole de 3 imp Re 
des Américains à légitimer leurs Jcnane Es Le 
monde avait plus que DE sr d EE = = ne 

i et équitables, celles de lhuma 
ne blient Pidéal de toute vraie DONNER et a ee 
et hypocrite démocratie d'exportation qui n’est en ee ï : 
nouvelle forme de tyrannie, tout aussi eruelle et in es s = 
n'importe quelle autre tyrannie. Tout au Jong == ae De 
ie venais d’y passer, j'avais eu tout loisir de m’en c 


n| 
} 
11 


£ 
È 


port - x 


PORN 
ant 
cm 


D OES- CUUNRE 


TROISIEME PARTIE 


AUTRES ASPECTS DE LA « DEMOCRAFIE D'EXPORTATION > 


2 


w| À NEU-ULM 


Pas plus à mon départ de Kornwestheim que lors de mon 1 | 
13 arrivée à Neu-Ulm, mes bagages ne furent contrôlés. C’était la 1 1e 
3 première fois que la « démocratie >» me traitait de façon aussi 

: courtoise. Le camp de Neu-Ulm était installé dans une caserne ji 
+ d'artillerie, Environ six cents généraux allemands s’y trou- 13 
Et | : vaient internés, ainsi que deux compagnies S. S. qui assuraient À 
le service du camp. Il y avait également l'état-major d’un 143 
bataillon d’infanterie américaine et une petite unité de garde. ‘3 
Ces quelques chiffres donnent une idée de la différence exis- : 
tant entre les conditions de vie à Neu-Ulm et celles de ma 
précédente résidence, Ici, un block abritait à peine 300 per- 
sonnes tandis qu'à Kornwestheim il en contenait de 1.500 à 
3.000. J'avais l’impression d’avoir atterri sur une autre planète. 
Ces grands espaces libres, un mode d’existence dont je m'étais 
déshabitué depuis longtemps, le calme surprenant qui régnait 
ici, tout cela contrastait étrangement avec le yacarme et la 
confusion que j'avais connus à Kornwestheim. La chambre où 
je fus conduit était occupée par cinq personnes : deux ingé- 
nieurs, les généraux d'aviation Weïdinger et Hertel, le général- 
magistrat Rôderer, le général-major Krepel et le général de 
parachutistes Lothar Schulz. La chambre était spacieuse et 
assez bien meublée; chacun de nous avait un lit confortable 
avec sommier et matelas. Je n’en croyais pas mes yeux ! Et 
lorsque j’'entendais mes nouveaux compagnons se plaindre des 
«conditions misérables» dans lesquelles ils étaient obligés de 
vivre, je ne pouvais m’empêcher de sourire. Au demeurant, 
leurs plaintes étaient justifiées, eu égard aux stipulations de la 
Convention de Genève concernant le traitement des prisonniers 
de ‘guerre. La Convention prescrivait en effet d'attribuer à \4 
chaque général prisonnier une chambre individuelle, @ la 
rigueur, une pour deux), et de lui assurer des conditions 


D 


A 
# 


2 « 284 


DETTE 


png gant mr gtins stapittonr saine sh 
Ce er ne 


200 LES PETITS-FILS DE L’ON 


CLE SAM 


d'existence semblables à celles dont jouissent. en service te 
rieur, les officiers de même grade de l’armée OPposée té. 
l'occurence l’armée américaine. Je ne pouvais m’empêches en 
me représenter la mine hilare des militaires américains à de 
on aurait rappelé les dispositions de la Conve qui 


RE 6 : : ntion de Genève 
et les obligations qui en découlaient Pour eux, I] est d’aillen 
probable qu’ils n’en avaient jamais entendu parler, 3 


La façon dont les Américains trait 
sonniers ne correspondant en rien, mê 
ladite Convention, les plaintes des 
donc parfaitement justifiées. Mais 
certaine expérience de la façon do 
se comporter les Américains, 
les choses, non dans l'absolu, 
bien dire que l'existence des 


aient les génér 


aux pri- 
me de loin, à p 


esprit de 


.PA8NONS étaient 
pour moi Qui avais une 


ni ont Pouvaient, à l'occasion, 
J'étais bien forcé q 


adressée, Tout cela, je 
malheureusement diff 
dont nous étions parf 
dant du camp, 


érente. 


ois l’objet, même de 1] 
Mmodifiaient sensiblement 


es administratives 
a part du comman- 
ceS conditions. Le 
était le lieutenant 


censurer les lettres, 
Munich où elle demeurait des semaines entiè 
mois ât à : i 

; Seat à y jeter un Coup d'œil, Le 
étaient retournés au 


US fait l’impression d’être un fieffé gredin. 


Yeloppe jointe à mon dos- 


+. naiveté. Bien entendu, je ne 
Ponse. C’est bien à juste titre que les Alle: 


ON 201 
LES pETITS-FILS DE L ONCLE SAM 


urnommé l’armée U,S.A. : « Uhren-Sammel- 
Au HE l'armée des ramasseurs de montres. 
, | 
c'est 


onsable allemand du camp, de colonel-général 
un jour, le resP auquel l'officier le plus vieux en grade, en 
von Lindemann neo von Küchler, avait délégué ses 
J'occurrence Je us annonça que le camp recevrait bientôt la 
attributions tre suisse, délégué de la Croix-Rouge interna- 
visite d’un EApÈES ann comptait beaucoup sur lui pour faire 
tionale. Von EL ee t les abus dont les prisonniers étaient 
Jess irAasseniesse ; ê ne oreille-attentive à 
: 11 espérait le voir prêter une RS Du 
n sorte que les abus de pouvoir com à 
Jeurs doléances, € ls d'objets précieux, confiscation illégale e 
les Américains go Sent d'aliments ou de tout autre objet) 
correspondance, détourn ise la sanction qu’ils méritaient. Von 
recevraient par son re qu’il était, avait dressé une liste 
Lindemann, en bon es PE tes les dérogations à la Conven- 
minutieuse et détaillée de toutes Re. 
j ève dont lui-même et ses coilèg so hie 
NS ce donc avec une impatience bien compré = 
re don le résultat de l'entretien de yon er 
que es ae helvétique. La déception des Dos Es 
dautat plus amère que leu espoir aval té lu gran. 
délégué de la Groix-Rouge déclara que ee ee prescrip- 
saient purement et simplement de se RS Han Ch 
tions de la Convention de Genève. Lensr e a ES EN 
au camp devait elle-même être considérée ee ses 
exceptionnelle, et ce n’est qu'après de Se ïre. Les plaintes 
démarches qu’il avait eu l'autorisation de la fa ee ES 
et les réclamations des prisonniers Dares ne Domfone 
d'être prises én considération. Le délégué FRS HER: pe 
internationale exprima ses regrets de RE 2 car il n’était, 
Prendre acte des abus qui lui étaient Se ont il pouvait 
disait-il, autorisé à faire état que de faits Re 
éventuellement être le témoin et qu’il aurait P AE 
visu, Pour cela, il aurait fallu qu'il TSRUE Le Américains 
SR Rs 
ne lui eussent DRE ARE ER ES % méliorer notre ser- 
Cas, Il put seulement promettre d'essayer d'amè 
vice postal, 


mands 4 
Armee ?» 


cesse À 
les victimes, 


: à Neu-Ulm, le 

A chacun des six cents généraux ins l'impression 

délégué de la Croix-Rouge pe quee en vain 

d’un homme qui se souciait peu SL rte sans aucun doute, 

l'existence, certain qu’il était, par expér tions qu'il aurait pu 

de ne voir aboutir aucune des réclama 1e leur seul résultat 
adresser aux autorités américaines, et qu 


+ ee RPÉCMNA Lables asne 2 cmers requete À 
seed anesl 


"LE Lt cu 


Ë 
3 
$ 


es crue 
Ca 


À 


AS US 


202 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


aurait été de compromettre inutilement les rare 
qui restaient à l'organisme international 


es Possibilite, 
qu’il représentait 
d’intervenir en ‘Allemagne. 


re 
ve 


À Neu-Ulm, l’atmosphère du cam 
différente de celle que j'avais conn 
les prisonniers se comportaient en 
reconnaissaient à peu près tous les fa 
mentales du régime national-socialist 
des aspirations allemandes. Mais auc 


oublier qu'il était Allemand et que le fait de se déchirer entre 


frères ne pouvait avoir d’autre résultat que de les Précipiter 
encore plus bas que ne les avait jetés l’issue catastrophique de 
la guerre et l'effondrement de la révolution « 


national-socia. 
liste ». Il y avait bien entendu quelques exceptions. On me 
cita le cas de certains 


p était incontestablement 
ue à Kornwesthiem. Ici 
général décemment, Is 
utes et les erreurs fonda- 
€, ainsi que la démesure 
un d'eux n'avait réussi à 


l’opprobre par 
La grande majorit 
Ulm s’abstenaient de toute ac 
Toutefois, ils n’étaient Pas sans exprimer Je 
légard de tel ou tel Mouvement politique du moment : c’est 
ainsi que la plupart d’entre eux étaient dans 
rables à l’Union démocrate chrétienne, + 
peu nombreux d’ailleurs, inclinaient ve 
Quelques-uns à peine ét 


ur sympathie à 


andis que d’autres, fort 


ait une personnalité très marquée. 
es généraux prisonniers, ceux dont 
nes ouvé et dont l'esprit était d'une rare 

“valent donné les preuves de leur énergie 


et Fee 
VE one Évitaient soigneusement de prendre part à 
een était devenue la proie, 


avait été épro 
CEUX qui 


é des généraux ; 
tivité politique. 


ensemble fayo- 


Aucun des vingt généraux 


9 
LES PETITS-FILS DE L’ONCLE SAM 03 


A 


autant le niveau moral, pourtant déjà bien bas, 
qu'apaisser ee 


mand. 
ie = h resque tous les généraux éprouvaient le 
ee ie < nt quelque chose, n'importe quoi 
DEsQLe ee que cela Jeur permit de dépenser leur trop- 
ie RE BeiteouD d’entre eux, bien qu'ayant Targement 
Dee te fréquentaient avec assiduité les nom- 
dépasse Es ; étaient professés au camp, surtout ceux de 
De Te et plus spécialement d’anglais. On pouvait 
Jangue? STE à dongueur de journée en Æ sérvant de 
ee Morte faits par eux sur des feuilles de e 
De et at aussi des cours- de travaux manuels, 
te son commerciale; des cours tech- 
Re se d'architecture et même de es 
a het La plupart de ces généraux synen = £ e 
É à ED e beaucoup d’'Allemands, comme j'avais déjà pe 
at Se les autres camps, -d’émigrer à l'étranger. Re 
nine allaient aux Etats de Are re es = < 
— si tous ceux qui re — 
le faire, l'Allemagne aurait é : ve EP Len 
Ce désir collectif de s’expa : en 
+. j les Allemands avaient maintenant de voir 
er à une vie plus normale avant longtemps. 


cé :bué arcelle du 
À chaque chambre avait été Ses ls soins des 
terrain situé derrière la caserne et RUES = ouvions de la 
prisonniers en un immense jardin potager. Nous Le frais, des 
sorte corser notre ordinaire avec See Comme nous 
radis, des oignons, des carottes, des BE étaient ornées 
faisions également pousser des fleurs, A demment, tout cela 
de jolis bouquets aux couleurs vives. Fe que nous n’avions 
requérait des soins continuels, d'autant ê = otre disposition. 
Pour ainsi dire aucun outil de jardinage à ne dangereuses 
Les Américains, les considérant comme au rigoureu- 
Susceptibles d’être utilisées à leur ER ES parfaitement 
sement prohibé leur emploi! riens it si loin que, même 
authentique. Leur absurdité à cet égard : — vraiment fertile 
dans ce camp où il fallait avoir Ses à la gorge d’un 
Pour croire qu'un prisonnier eût envie de if était interdite. Cela 
Américain, la possession d’un simple RATS un, Nous étions 
ne nous empèchait pas d'en avoir CR éviter qu'il ne soit 
évidemment forcés de le encher pour ées qui avaient. lieu 
découvert lors des inspections inopin 
quelquefois. 


ti 


ele énedhaleitis nmnéqn-mpmreg onde 4) HU 


3e. 


re 


M; 


204 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


Avec le concours des deux Compagnies S, &, qui étaient 
internées au camp, nous organisions souvent des Soirées mu. 
sicales. Nous montions des pièces de théâtre et même des revues 
d’une qualité surprenante, étant donné les moyens dont nous 
disposions. Beaucoup d’Américains, tant soldats qu'officiers, ; 
assistaient et ne ménageaient pas leurs aPplaudissements. 

L'heure des informations était cha la plus impae 
tiemment attendue. Chaque soir, à 19 h S NOUS réünis. 
sions dans la grande salle du block où 1, qui avait in 
appareil de radio à sa disposition, no au Courant de 
tout ce qu’il avait pu capter durant 1 en se tenant à 
l'écoute des principaux postes allem rangers, I] ac. 


compagnait son exposé d’ rt bien tourné 
e qu’elle ressortait 4 


es informations. 
oïrées en discussions Politiques 6n 
en parties de bridge ou de « skat >. 


que jour 
eures, nou 
un généra 
us mettait 
a journée, 
ands et ét 
un commentaire fo 


ve . . 


À notre grand 
lieutenant Ancell, fu 
et fut remplacé 
d’active, homme 


soulagement, le com 
t enfin appelé à d’ 
Par un capitaine d'’as 


mandant du Camp, le 
autres fonctions, I] partit 
sez bonne tenue, officier 
réhension et d’une non 


surprit beaucoup, Jusqu’alors, 
Major à la tête d’un camp. Dura 


je n'avais jamais eu affaire qu’à des sergents où tout au plus 
à des lieutenants. Nous devions bientôt avoir l'explication de 
ce changement, Le Commandant de la 9e Division américaine, 
el était était exaspéré par le 
laisser-aller et lindiscipline de l'unité qui assurait la garde 
e qu'on l'aurait été à moins, 

Mmportement de nos gardiens, 
amusaient beaucoup, Quelque- 
bornes. La nuit surtout, il n’y 
de dormir à cause des senti- 


NOUS n’avions jamais vu de 
nt toute ma longue détention, 


ceux des bois 


* Is ne si 


ON S 205 
LES PETITS-FILS DE L ONCLE SAM 


ï mitrailleur, histoire de rire et de passer le 
DÉSREE es jeunes gens débordants de vie, qui 
Een Pelé sans rien faire et dont la seule 
fdes- Journées à être de garde de temps en temps, 
cons de dépenser leur énergie et de secouer 
QE Tr en se livrant à des manifstations du 
jeur ennuis e ee nous étions les témoins bien Se 
genre de cel St que révéler leur manque total ee ne 
et qui ne ee mais d'éducation tout ue ee 
RL ee Is étaient absolument libres d’ag 
ne s'0CCUP 


guise. is cependant, mais rarement, un sergent un pen 
Quelquefois Fe ses collègues réussissait à pee 
DIUPACOUSUIERSES oignée d'hommes, et leur faisait faire 
À Rene d'en ete Il était alors donné tent 
DRRÉRUE PRE ds d’assister au spectacle le plus pe la 
pue ere aux vieux soldats qu’ils étaient tous. ar : 
HD OE CIS DIRES terdit de stationner sur le terrain lorsqu 
suite, il nous fut inte faisaient l'exercice. Les autorités du 
les soldats Ana eS remarquer les sourires ironiques 
’avaient pas € Re 
eos lors de ces exhibitions. 


des salve 


temps- 
restaien 
occupation 
n'avaient au 


i : ire des 
Derrière le block où je logeais, se trouvait le réfectoire 


: i s leurs 
locaux joliment aménagés, aux tables ns SE 
blanches et propres (elles avaient Se <rèqu SE one No 
de juste) et agrémentées chacune d'un bouq le mens patte 
les regardions d’un œil envieux ingurgiter TERRE 
gruéliques qu’on leur servait. SRE ER ne ait 
rés, ils bourraient leurs poches d’oranges et Sr 
Californie à l'intention des petites amies En qe daraient 
à la porte de la caserne. Pendant tout le HE SRE dE 
les repas, un orchestre de prisonniers +. ee Re 
morceaux de jazz, pas plus de trois ou quatre, js tapait tellement 
les reprenant sans cesse, jusqu’à satiété. Cela Me ee 
Sur les nerfs que nous préférions quitter SE réirre-les 
ne plus les entendre. L'étrange EE ES eee nous 
Soldats américains, pour ces flots RP pas Bien 
Surprenait au plus haut point. Eux ne Sa S SRE 

AU contraire, ils semblaient ne pouvoir s’en P 


SSSR UNE IR NET STE 


> it visiblement 

Le nouveau commandant du camp Sens hommes. 
de mettre fin au laisser-aller qui See S. S. s’éva- 
Peu de temps après son arrivée, plusieur 


arme 


ART. Tome 


Ce Lee ee 


206 - LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 

dèrent durant la nuit, ce qui eut le don de le mettre en fureur 
La conséquence immédiate fut un durcissement de notre régime. 
Toutes les recherches entreprises pour essayer de découvrir 
les moyens utilisés par les prisonniers pour s’enfuir demeurèrent 
vaines. Le major écumait de rage. Trois ou quatre jours plus 
tard l’un des fugitifs revint au camp par la même voie qu'il 
avait empruntée pour partir. Il déclarait avoir seulement voulu 
revoir ses parents Tous les moyens de pression employés pour 
le contraindre à révéler comment il avait réussi à s’enfuir — 
mise au secret, coups de bâton, menaces, restrictions alimentaires 
— furent sans effet, Il fallait que le chemin restât libre pour 
tous ceux de ses camarades $S. S. qui auraient envie de quitter. 
le camp — et, éventuellement, d'y revenir, 


Par ordre du major, tout Américain qui pénétrait dans 
l'enceinte du camp proprement dit devait obligatoirement ètre 
armé d’une matraque en caoutchouc, à seule fin évidemment 
d’humilier les détenus, car comment un Américain aurait-il 
pu être amené à s’en servir ? Des appels répétés nous obligeaient 
à nous lever plusieurs fois par nuit, et nous devions parfois 
rester plusieurs heures sous la pluie. Le major déversait de la 
sorte le trop-plein d’une rage impuissante sur six cents géné- 
r'aux qui, eux, n'avaient jamais rien fait qui pût justifier les 
brimades dont ils étaient l’objet. Le major était cependant 
persuadé que les généraux connaissaient eux aussi les issues 
AE qui permettaient aux soldats S, S. de se faufiler à 
Yextérieur du camp et d’y rentrer sans être vus. Il se trompait. 


re RS NEVER Tate red os 
ee ne me me en en 


er Rs d'août, arriva au camp une commission 
Het : LG chargée de répartir les six cents généraux 
LS & catégories : ceux dont le cas était «simple» et ceux 
PR ot «grave». Dans cette dernière catégorie 
grade de chef _ commandants de grandes unités, jusqu'au 
PRNE RE “armée inclusivement, tous les officiers qui 
ceux qui AR grand état-major, et en général tous 
forces américain clarés_ « dangereux pour la sécurité" des 
lequel était een ee oi donner une idée de l'arbitraire avec 
TER de Defte répartition, il me suffira de citer un 
normalement êt A général-major Hugenberger, Il aurait dû, 
n'avait eu mas classé dans la catégorie des « simples », s’il 
pendant le tem eme impardonnablé de déclarer que 

“CPS qu'il avait passé aux Etats-Unis comme pri- 


sonnier de guérre (il avai 6. fai i i 
lui était arrivé de es One en. 


LES PETITS- 
TS-FILS DE L'ONCLE say 207 


— comment AVEZ:YOUS été traité lorsque vous étiez aux 
Etats-Unis ? lui avait demandé l’un des membres de la com. 
mission- z . É 

— Cela dépend, répondit Hugenberger, An début, j'étais 
très bien traité. Par la suite, cela à changé et il m'est arrivé 
parfois de souffrir de la Eu, tant la nourriture était mauvaise. 
— Vous mentez ! s'écria le sous-lieutenant qui Pinterro- 
au comble de l’indignation. Comment osez-vous prétendre 
que l'on puisse souffrir de la faim dans un camp américain ? 
Cela est invraisemblable ! 

__ Si vous n'êtes pas disposé à croire ce que je suis en 
mesure d’affirmer, je ne vois vraiment pas l'utilité de cet inter- 
rogatoire, répliqua le général. Je le répète et je l’affirme, il y 
a eu des périodes pendant lesquelles j'ai souffert dé la faim. 
e me croyez pas, interrogez tous ceux qui, comme moi, 
-Unis. Il y en a quelques-uns dans 
i-même que durant toute la durée 
été très bien traités; ce m’est 
is fin que nous commençämes à 


geait, 


Si vous n 
É ont été internés aux Etats 
is ce camp. Je préciserai mo 
des hostilités nous avons 
qu'après qu’elles eurent pr 
l'être fort mal. 

__ Si je vous comprends bien, vous insinuez que tant que des 
militaires américains se trouvaient encore prisonniers en Alle- 
magne, les Américains, par crainte de représailles, er 
bien les Allemands, mais qu'après la capitulation de re 
cette crainte ayant disparu, nous aurions eu la mesquinerie de 
nous comporter différemment à votre égard ? 

_ Je n’insinue rien, répond 


it Hugenberger. Je ne fais 
répondre de la façon la plus exacte possible à la question que 
vous m'avez posée. 


Le général fut classé dans la cat 


Lorsque mon tour arriva de COMP Re 
sion, un de ses membres, en entendant prono 
S'écria = ; 

— Mais vous n'êtes à x 

—— Non, répondis-je, je SUIS Roumai S SR 
— Mais vous avez êté général, n'est P 


F : i e ! £ 
sente er l'armée allemande ? 


= Hum... ! Avez-vous SeFV! © RS Re use 
a js servi qu 
— Non. Je n’ai jamais $ pie 
i as ici ? 
— Mais alors, q 
— C'est ce que Je Se ne 
es : 
u intrigue, a 
Quelque pe de 1 me 


pulsa un instant mon dossi 
— Que pensez-vous de la gu 


— À quel point de vue ? 


que 


égorie des & Cas graves >: 


araître devant la commis- 
on nom, 


pas Allemand | 


ue faites-Vot À 
:< bi oir à = 
drais DIR _ m'interrogeait con 


demanda : 


nu] ” Ty 1 
208 LES PETITS-FILS DE L’ON 


qui se posent à eux 
En : : < 

J'avais l'impression d’être un petit garçon é 

— Hum, EC 

J’ignore encor 

de me classer. 


est bon. Vous pouvez partir, 


Dans celle des € cas 
j graves » 
ment, étant donné la complexité de ma situation. 


Parmi les six cents généraux avec les 
Je retrouvai beaucoup d’amis et de cor 


tains camarades que je n’avais pas revus de 


Je connaissais beaucoup d’entre eu 


tant diplomatique de mon pays à Berlin. Il me fut souvent 
donné de parler de nos souvenirs communs, les uns agréables, 
les autres, au contraire, assez tristes. Parmi ces derniers, je 
citerai seulement ceux qui se rapportent à l'effondrement de la 
Roumanie. C’est ainsi qu’il me fut particulièrement pénible 
d'écouter le récit que m’en fit le général Krepel, lequel avait 
commandé une division allemande sur le front de Moldavie, 
dans la région de Targu-Neamtz. La division qu’il commandait 
était encadrée de troupes roumaines. À sa gauche se trouvait 
la brigade mixte du colonel Teodoresco. Dans la nuit du 22 au 
23 août, Krepel fut informé que le flanc gauche de sa division 
avait essuyé des coups de feu en provenance de la brigade Teo- 
doresco. On lui demandait s’il était au courant de ce qui arri- 
vait et s’il pouvait l’expliquer. La division n’en savait évidem- 
ment rien! Krepel envoya immédiatement un commandant 
pour demander des éclaircissements. À leur entrée dans le 
secteur roumain, le commandant et son escorte furent immédia- 
tement cernés et arrêtés. Deux soldats purent néanmoins s’échap- 
per à la faveur de l’obscurité, et regagner les lignes allemandes. 
Entre temps, Krepel avait téléphoné à ses supérieurs pour leur 
demander s’ils avaient connaissance des-incidents en cours, et 
s’ils pouvaient expliquer l'attitude surprenante des troupes 
roumaines. L’échelon supérieur n’était encore informé de rien. 
Ce ne fut qu’au petit jour que la division Krepel reçut une expli- 
cation officielle des faits qui l'avaient si fort étonnée. Le 
23 août, l'officier de liaison roumain auprès de Krepel avoua 


CLE SAM : 


au ge 
veille; 
où se tr 
roumaine = 
accompPp 
mon 
reodoresco: 


ésoudre par 
répondis-je, 
; n trai 

répondre à son maître d'école, - LE 


e dans quelle catégorie la commission décida 
très probable- 


lement 
groupe d'a 
avait eu ve 
paraient- I 
ainsi qu’aupres 
Jl Jui avait été T 
quiéter, que les 
manie depuis fort long 


quels j'étais interné, 
anaïssances, et même cer- 
: : puis trente-trois ans, 
époque à laquelle j'étais élève de l’école militaire de Potsdam. 
x pour les avoir rencontrés 
lors des démarches que j'avais dû faire auprès des autorités 
allemandes en tant qu’attaché militaire, puis comme représen- 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 209 


néral que dans la nuit du 21 au 22, c’est-à-dire l’avant- 
une entrevue avait eu lieu au monastère de Ceahleau — 
ouvait le poste de commandement d’une grande unité 
entre le chef de celle-ci et un général soviétique 
agné de son état-major, lequel avait été conduit au 
astère à travers les lignes tenues par la brigade du colonel 


CREUSE RES Lars Fr Ven ve e 
AS 


J'eus l’occasion, à plusieurs reprises, de m'entretenir éga- 
avec le colonel-général Fliessner qui avait êté chef d’un 
rmées germano-roumaines. Fliessner me dit qu'il 
nt, dès avant le 23 août, des événements qui se pré- 
1 s’en était ouvert auprès de la légation d'Allemagne 
s de la mission militaire allemande en Roumanie. 
épondu qu’il n’y avait: aucune raison de s’in- 
bruits qui l’alarmaient circulaient en Rou- 
temps déjà et qu'il ny avait pas lieu 


de soupçonner la loyauté du maréchal Antonesco. Les soupçons 
e sou 


de Fliessner, pourtan 
s'évanouirent cependant lor 


Moldavie, le maréchal 
ne Fe Fliessner, auquel le maréchal avait accordé plusieurs 


entrevues, en était reparti convaincu que celui-ci ee 
situation avec confiance et qu’il était Re F RE 
Vimpossible pour maintenir le front en Ma Lee Re 
rabie. Je demandai à Fliessner S'il avait EE Re 
faite par Antonesco peu de temps ALTER BR 
tier Général allemand. Il en avait enten rt coisaieat 
savait rien des plus récentes divergences de vue q 


< svélé telle évi- 
Antonesco et Hitler et qui re SE CARTES Anto- 
dence lors de leur entrevue du 2 a0u à ner, et ce dernier, 


ertir Fliess 
nesco n'avait pas jugé bon d'en avertir ss al avaient ébranlé, 
que la confiance et l'optimisme du M Le nce lui avait 
fit taire ses soupçons. Un nouveau sujet de m 


nt 
de commanda 
A £ < e changement & re 
pourtant été fourni par le brusqu Le général Racovitza avait 
z LA 


à la tête de la 4° armée roumaine. RE 
ST EE eo Datorméient 
temps avant le 23 août. Fliessner re 4 RTE) <e 
aux informations qu'il avait:pu- TE SA où était attendue 
piné de direction dans le secteur le ee. Jet ‘êre 
l'offensive soviétique, était. en a: Mo croire Fliessner, 
nements qui se préparaient à Buearéi: © En 
le maréchal Antonesco avai 


t été averti RUES fût remplacé 
à ue Aa 
Puisqu’il avait de lui-même ordonné 4 14 


t confirmés par ses sources d’information, 
s de l'inspection que fit, sur le 
Antonesco, quelques jours avant 


ses.. 


| 


“f 
; LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 211 4 
210 LES PET : | 
*S PETITS-FILS DE L'O) £ | 
Née d’autres durent patienter jusqu’à midi. Les contacts 

par Steflea,. Racovitza fit d’ailleurs arti 
du COup d'Etat, i i tn 


10 heures > es étaient rigoureusement interdits, ce qui semblait 
P 


d : entre grou les départs auraïent lieu dans des directions dif- 

Sant de sav res de Fliessner, 1] pfirmer que 

Coup d'Etat du 23 aoû T que Fliessner, aussitôt après ] | ce tes. ER à 

tout prix y août 1944, TEÇçut d'Hitler l’ordre de for £ 1 féren e dont je faisais partie était le plus nombreux. 

Fe ll Se <-BOUvernement Toumain, à l’aide dé EL : à Le pre enfin et nous fûümes enfassés dans des 

es ne e de rétablir la Situation et de te F Notre tour a tous nos bagages. Cest à toute allure, pour ne 
Ma: RENE uellement Sur la ligne des Carpathes. = j camions avec ue nous traversämes les quartiers en ruine de 

Fier DE de lécroulement du front roumain it | pes RE im pour-sboutr-2-laspere où ee sHenquens 

lon ans l'impossibilité d'appliquer les instructions rente | Nate armés. Là, les groupes furent conduits vers des 

S TOUmMaines ayant re u lo d À , Ë s gar es > 
froupes soviétiques où ayant ose one Der ele : 
qui rendait to 


= : 
É à 
ifférents et embarqués dans des wagons de 3° classe, 
; a ds 
+ qe Ge < des soldats S. S. qui furent mis dans des wagons 
3 < 
lexceptio ? 
ses. 
marchandi , = 
= :que les différentes rames de wagons eussent été =: = 
ne ne former qu’un seul train, nous étions cepen = 
re les groupes qui avaient été constitués avec tan 
persuadés que les £ 


i i é n cours de route. 
rstè minutie devaient se séparer € ; 
Site ec tene à quoi auraient rimé toutes ces pré- 
: ’il en 
tions ? 
— à ussi, quel ne fut pas notre étonnement de voir noire 
GARMISCH-PARTENKIRCHEN 2 À ; 


i Pil 
convoi tout entier passer par Augsbourg = re = F5 
avait été formé au départ, à Garmisch-Par se ee 
débarquâmes à la tombée de la puis n Re T 
sur la caserne de la ville — celle d'un re ee RE 
chasseurs alpins où avaient été détenus jus re 
civils, transférés depuis peu à Mosburg. Nous n 


Vers la fin du mois d’août, no 
OCcupants du camp de Neu 
Comme de bien entendu, u 
commencèrent à circuler 


us apprimes que tous les 
-Ulm allaient être transférés ailleurs. 
ne multitude de bruits contradictoires 
quant à notre desfination future, sans 


*e RE son- 
réunis à nouveau tout comme nous LT Ulm. In 
même qu’on püût en dégager un indice quelconque. La seule 5 dables mystères de l’administration PR Nous y étions 
chose qui nous parut certaine, c’est que les prisonniers seraient Notre nouveau camp était assez conforta £ Se ÉE 
scindés en deux groupes, et dirigés sur des localités différentes, relativement bien logés. Les chambres ee RSS 
tandis que les compagnies de S. S. seraient transférées dans des à aménagées, et le mobilier fort See a Rutetin 
Camps qui leur étaient spécialement réservés. Nous en avions la EL tables, chaises, matelas de paille et Re S See 
confirmation par les dispositions prises par les autorités du 2 état. Quant au régime lui-même, il était in nie Re 
camp en vue de notre transfert, lequel devait avoir lieu 16 22 que celui que nous avions connu à Neu-U TRE ESS 
1° septembre: Plusieurs groupes avaient été CONSNRES à cet = derniers temps. Le commandant du Dre RME ER 
effet et leurs départs respectifs prévus à des heures différentes. américain, était d’une très grande SR ER ReR as du 
Nous passâmes la nuit du 31 août au 1° septembre à faire = | — le soin de tout le service intérieur RS Ru les prison- 
bagages, nettoyer les chambres et brûler tout ce qui ne pouvai eu aux responsables allemands désig 
être emporté. : Û ES sait 
nFe que le départ du dernier groupe eût été fixé à 10 Le ms Le temps était merveilleux. Un beau Ses er 
res, le rassemblement de tous les groupes dans Ja ae " ee 'esplendir les montagnes SES re ot renture et d’escalader 
| 6 5 heures, Chaque groupe devait se tenir à l'écar 25 pris de l'envie lancinante de partir à l’aventt SN: 
D en là, il pleuvait, de sorte que nous Fons a -©S Cimes qui dominaient l'horizon de tous côtés. Les 
. Tids : n à pee 
 . os. Les plus favorisés attendirént jusquà 


Cependant, me rappelaient à la réalité, qui me barraient tous 


x 


212 LES PETITS-FINS DE L'ONCLE SAM 
les chemins menant vers les hauteur 
empêchaient heureusement pas de 
c'était un plaisir dont nous ne nou 
grandioses et dénudées où les omb 


soleil, offraient à nos yeux ébloui 
deur inoubliable, 


S ensoleillées, Ils ne nous 
contempler le paysage, et 
S privions pas. Des masses 
res bleues jouaient avec le 
$ Un spectacle d’une splen- 


Peu de temps on nous fit 

: : me : = 
enfin savoir qu’il Tecevoir des visites, 
tous les mardis de 13 heures à 16 heures, Des centaines de 


Le mardi suivant fut une véritable fête, 
les privilégiés du sort qui purent revoir 
leurs parents et amis 


non seulement pour 


sans plus attendre 
» Mais également Pour tous les autres, 
qui se réjouissaient du bonheur de leurs camarades, Des cen- 


taines de femmes et d'enfants envahirent les s 
été transformées en parloirs 
en conséquence par les 
tables qu'on y avait a 
fleurs des champs. Le 


de leur café pour en-offrir à leurs visiteurs, L’6 
était d'autant plus forte que dix-huit mois de 
écoulés depuis le jour de la Séparation, 
sible à qui que ce fût de reprendre c 


extérieur autrement que par lettres, Les pleurs se mêlaient 
aux cris de }j 


oïe et forçaient les moins sensibles d’entre les 
spectateurs à se sentir émus. À ma grande surprise, 
nonça qu'une certaine Mlle Edel désirait me voir. C? 
jeune amie de ma femme, celle-là m 
pagnés sur la route de l'exode, 
Gastein et au Tyrol. Elle ay 


motion générale 
captivité s'étaient 
sans qu'il eût été pos- 
ontact avec le monde 


on m'an- 
était une 
ême qui nous avait accom- 
au printemps 1945, de Berlin à 
ait partagé avec nous toutes les 
peines et les péripéties de ce voyage de cauchemar. Comme elle 
habitait maintenant relativement près de Garmisch, elle avait 
eu la délicate pensée de me rendre visite, 


, Maïs c’est dans une véritable fièvre que j'attendis le mardi 
suivant, Mon fils m'avait annoncé qu 


’ou bien lui ou bien sa 
mère viendrait me voir, Le temps accordé aux visites touchait 
presque À sa fin, et personne n’était encore là, Enfin, un quart 
d'heure à peine avant la ferme 


ture des portes, mon fils arriva. 
| Ma femme, ne se sentant pas bien, n’avait 
Quant à Jui, 


Ps pour bavarder ensemble, mais notre 
oins grande : elle était à la mesure de 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 913 


Mon fils m’assura que ma femme viendrait certainement Je 
di suivant, J'étais évidemment heureux, bien qu'un si long 
mar dans les conditions de transport qui régnaient alors en 
ss ne fût pas sans me donner quelque inquiétude pour 
see tout étant donné la fragilité de sa santé. Cette visite 
elle, Pie ne devait cependant pas avoir lieu. I] était dit 
en que je ne la reverrais pas de sitôt ! 

é 


Les jours qui suivirent furent marqués par l'arrivée d’un 
oupe fort nombreux d’autres généraux, lesquels avaient été 
Le nus internés à Dachau. D’autre part, on annonçait l’arri- 
ee d'un second groupe, en provenance d’Allendorf, compre- 
V 
nant environ 200 généraux. 


Parmi ceux qui venaient de Dachau, je revis avec PES 
deux anciennes connaissances : les généraux Foertch ee 
Mellenthin. J'avais connu le premier en 1913-1914 : _ 
militaire de Potsdam. Je ne Pavais TEvU ensuite Le ee 
à Athènes, où il remplissait les fonctions de che = = ee 
du groupe darmées du Feldmarschalk List, à Les ne 
visite du théâtre des opérations des Balkans, vise = qu 
avaient été conviés tous les attachés militaires à Berlin. 


EE : à la tête 
Quant à von Mellenthin, il avait Rs 2 
-de la section des attachés militaires, à létat-maj NE Re 
armée allemande, Nous avions beaucoup de — Eds 
 muns, car j'avais eu fréquemment à le rencon = ee TE 
raisons de service, Von Mellenthin me a ae dirigeants 
Voyé à Nurembérg, où se déroulait Je RES chematt- aie 
nalionaux-socialistes et des chefs de PE auxquelles il 
longue déclaration sur les NET Les Cette décla- 
avait pris part lorsqu'il était au dit Rue assez gênant 
ration contenait entre autres choses un Fe visite officielle 
pour les Américains, à savoir celui de ke colonel Peyton, 
qu'avait faite l’attaché militaire Re Halder, le lende- 
au chef de l'état-major allemand, E Se rmée allemande, dans 
Main même de la prise de Varsovie par bon officielles de 
le but de présenter à celui-ci les € fé tes victoire alle- 
l'Armée américaine pour celte magn! 

mande ».….. 


Re 
Ca ENS ETES 
RER RS ET ENT 


Î j rais 
on me fit savoir que je se 


Î ; était un 
PERReRRRARS S uvelle destination: C'était 


RES no 
dirigé le lendemain vers une 


PS SENS VAR SL à à 


or on 


LT 0. 


1 


214 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


samedi, J'étais on ne peut plus navré, car je savais que ma 
femme devait venir me voir deux jours plus tard. Je demandai 
à mon vieux camarade, le général von Bessel, qui travaillait 
dans ies bureaux allemands du camp, de bien vouloir feniter 
impossible pour faire télégraphier où téléphoner à ma femme 
de ne pas se déranger inutilement. Comme le lendemain, 
dimanche, le prêtre catholique de Garmisch devait venir dire 
la messe au camp, von Bessel me promit de le prier de faire le 
nécessaire. Je partis de Garmisch sans être assuré que cela 
serait possible, Peu de temps avant mon départ, von Bessel 
m'avait fait savoir que ma nouvelle destination était : Infelli- 
gence Service Center, Oberursel. 

Bien que ne m’expliquant 
autorités américaines à me tr 
réputation, d’après ce que j'en 


Pas Ce qui avait pu inciter les 
ansférer dans un camp dont la 
savais, était fort mauvaise, ét où 
les prisonniers en cours d'enquête étaient soumis à un régime 
assez déplaïsant, je me réjouissais cependant de voir enfin 
approcher le jour sinon de ma délivrance, du moins d’ 
men approfondi de ma situation, 
Pabsurdité de ma détention. 

À vrai dire, cette pensé 
dans mon esprit. Pour li 
tage c'était de ne 
tant espéré, 


un exa- 
qui ne pouvait que démontrer 


e n’occupait plus la première place 
nsfant, ce qui me préoccupait davan- 
pouvoir revoir ma femme, ainsi que je l'avais 


Je me trouvais depuis un mois déjà à Oberursel, lorsque 
la première lettre que jy reçus des miens m'apprit qu’en 
dépit de la diligence de von Bessel et du prêtre de Gar- 
misch, le télégramme était arrivé trop tard à Kissingen : ma 
femme était déjà partie pour Garmisch. Je mimaginai sa 
déception en apprenant que javais été transféré à Oberursel. 


ITT 


OBERURSEL 


Mon départ de Garmisch eut lieu le dim 
au matin, Le temps était magnifique, Je 
jeep, accompagné par deux sérgents am 
fort bonne Compagnie. Après être sort 


anche 22 septembre 
fis le voyage dans une 
éricains, tous deux de 
is de Garmisch, nous 


. 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


215 

.mpâmes les pentes septentrionales des Alpes de Bavière, 

EE descendre sur Augsbourg. Je quittais à regret le camp 
ou 


sArmisch où l'existence était relativement supportable, alors 
Je bee velle résidence vers laquelle je me rendais était con- 
que la Dre une des plus détestables parmi celles que pou- 
IE arte la démocratie et la civilisation américaines d’ex- 
vaie ; 


portation. 


Tandis que la jeep roulait à vive allure sur une route en 
te nvefforçais de deviner les raisons de ce change- 
pee résidence. Le sergent que javais devant moi compul- 
Le a ar curiosité soit par désœuvrement, les papiers qui 
eu — été confiés et qui constituaient mon dossier. J’es- 
D He de lire du coin de l'œil ce qu'il contenaif, mais les 
Te la jeep rendaient mes efforts inutiles. À un carre- 
ee cependant l'auto dut stopper un instant et je pus alors 
re ee la feuille adressée au Military Intelligence Service 
ne où je me rendais, tout d’abord l’objet de 1a ne 
dance : Clearance of evacuation, et, plus bas, une mention 
qui sans doute me concernait : {o evacuate. 


C’en fut assez pour exciter ma curiosité et re 
mon désir d'arriver au plus vite à Oberursel, où Es 
enfin connaître les décisions qui Do été er Se 
sujet. Je ne croyais plus beaucoup à ee ee 
extradition, rassuré que j'étais pas le SR re RS 
rités américaines à l’égard des « internés — ne s ee = 
dus coupables d'aucun crime de guerre », dans Hess 
défini attaché à ce terme. Mais alors, que pouvait RES 
la mention placée en regard de mon nom sur 
Clearance of evacuation ? 


: La 
Vers midi nous arrivâmes à Stuttgart. = et ee 
temps dans les rues de la ville. Nos ss EFuie des rares 
cher quelque chose, Ils arrivèrent enfin — RS 
maisons qui étaient encore debout, et au <e n'était pas fait 
lisait l'inscription : Military Prison. Cela E 
Pour me rassurer. 


Es i ur aller 

L’un des sergents qui m'accompagnaient See coiffé 
discuter à l'entrée de l'immeuble avec un so “pauts et m'invita 
d'un immense casque de M. P. Il revint es liqua que nous 
À en descendre avec mes bagages. Il ee Re voyage avant 
n'avions plus le temps d'arriver au ‘orme rais à passer la nuit 
la fin du jour, et qu'en conséquence Sc bonne heure. Tandis 
ici: Nous devions repartir le RIRES sergents bondirent 
es EE ous vitesse, impatients qu ils 


À re papes aps 


rire 


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Gags»; Fm 


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216 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


étaient de ne rien perdre des distractions qu’offrait ce centre 
important de l’occupation américaine en Allemagne. Dans les 
garnisons la vie n’était pas folâtre. Aussi, à chaque fois qu'ils 
passaient par Stuttgart, les boys se rattrapaient-ils. Je Compris 
soudain pourquoi mes convoyeurs semblaient si Peu pressés 
d'arriver à destination. 


À mon entrée dans le hall de la prison militaire, je fus pris 


en charge par le gardien, un être minuscule dont le visage 
émacié étaif orné d’une moustache en broussaille et de deux 
yeux vifs au regard perçant. I] n'avait pas l’air d’être allemand. 
Il était vêtu d’un uniforme crasseux et tenait à la main un 
énorme trousseau de clés. Il m'enferma dans une cellule, Mon 
Premier regard fut pour le Scheiss-Kübel, analogue à celui dont 
s'était tant ému le consul hongrois Mibalcovicz à la prison 
d’Augsbourg, et qui se trouvait immanquablement dans toute 
prison allemande. La Puanteur lourde, âcre, fétide qui se déga- 
geait de ses flancs semblait avoir imprégné non seulement 
l'atmosphère mais également les murs de la cellule, Dans un 
coin, à même Je sol, était posé un lit, Il était pourvu d’un mate- 
las crevé et d’une couverture graisseuse, souillée de déchets 
d'aliments. I] Y avait en outre une table et une chaise. Je déci- 
dai de passer la nuit assis sur cette chaise, le lit et la couver- 
ture étant par trop répugnants. 

Afin de tuer le temps, 


j'examinai les murs en détail. Ils 
étaient couverts dinscripti 


ons dont la plupart révélaient la 
stupidité de leurs auteurs. Certaines, pourtant, n'étaient Pas 
dépourvues d'intérêt ; elles reflétaient assez fidèlement l'esprit 
du temps. Il en était d'assez drôles. Un Prisonnier avait écrit : 


Wer hat uns verralen ? 
— Die Sozial-Demokraten ! 
Wer machte uns frei ? 

— Die Nœi-Partei | 


Un autre avait désespérément invoqué Staline : Stalin! 
Stalin ! Komm schnell j 


Quelques-uns de ces graffiti étaient en anglais, Des soldats 
américains éfaient eux 


aussi passés par ici. Take it easy! 
recommandait l’un d’eux, Philosophiquement. Mais la plupart 
des inscriptions étaient 


en russe, 
Vers la fin de l’après-midi Je 
me tendit un bol re n 
blement d'herbes hac 
du soir des détenus. J , et pourtant 
j e la journée, Enfin Ja nuit arriva. Je 


ee 


DLL ET 


(ODA 2 PP ANS DL US 


Me 3, os EG 


LES PETITS-FILS DE L’'ONCLE SAM 217 
bras sur la table, y posai la tête et essayai de 
croisai les Je n’eus pas de peine à trouver le sommeil tellement 
, dormir. 
m'en 


re us dormir assez profondément, car je ne 
j'étais RHpurs es ee de la nuit et seulement à cause du 
me ee 2 ui «me transperçÇait jusqu'aux os. Peu après 
froif nee AE une horloge voisine sonner trois quarts: 
nee Eee A d’un quart d'heure l’horloge sonna un coup. 
RCE < uestion de dormir, car le froid me faisait 
Der RTE Le silence fut soudain déchiré par des cris 
RES “ étaient poussés par une femme, jeune, d’après sa 
rene ns is qu’on venait de l’amener. Elle abreuvait ses 
Re re Son vocabulaire indiquait qu'il s'agissait 
Es Re re légères. Elle éfait probablement ivre, 
ot jour elle n’arrêta pas de hurler, tapant du poing 
Jusqu LE pee ee la porte de sa cellule. Je crois que le gardien, 
LE pie se a pour la faire taire. Je n’entendais pas les 
D à ae devinais à la façon dont les cris TER 
ee Pintenaitée Les heures qui s’écoulèrent ainsi jusqu’au jour 
Re nroteet interminables. 


j alai 

À l'aube, le gardien entrouvrit la porte Re == 
en m'invitant à balayer ma cellule. = me | = SR en 
le seau à ordures puis apporter de er. tard, le 
n'en contenait pas plus de deux litres, He et une tranche 
geôlier m’apporta un gobelet plein de ne café IP E 
de pain, Le pain était assez bon ; UE fait. L'aspect en était 
possible de savoir avec quoi il Ava ét [a = Snre-de Dos 
des moins engageants : on aurait LE. ue 
noirci au goudron. Je m’abstins tons :  — 

Vers huit heures, on vint me dire de RE avec mes 
et de sortir. La jeep m'attendait eS x A demanda : 
deux sergents. L’auto démarra et l'un d'eu 


— Have you had breakfast ? = 
— Yes! À weed-soup ! répondis-je. 
. Le sergent eut un sourire amusé. 


a notre 
Se ET ous arrivâmes au ter ce 
Re sue + côtés, ns pour le 
donnees Je AR GE demeure. Je entretenues. La 
que serait Ar n &e de baraques assez Te avec mes ba- 
moment qu’une ant l'une d'elles et je desce orter l'enveloppe 
jeep stoppa es = des sergents allait à par la fenêtre, 
see SERRE au bureau. J'aperçu 
contenan 


LE Ra nee Le ane 


218 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


assis dans un fauteuil et les pieds allongés sur la table, un 
staff-sergent noiraud, lippu, les cheveux en désordre, f] me 
semblait bien l'avoir déjà vu quelque part. Je finis par l’iden- 
tifier, C'était le beau Johny ! Ma vieille Connaïssance de Bären- 
keller aux premiers jours de ma détention ! 
Jobhny était monté en grade. De soldat il] était 
dant. Maintenant il pouvait se permettre de 
chaussés de grosses bottines sur le rebord d 
en mastiquant nonchalamment son éternel c 
I sortit dans le couloir. 


— Pose tes paquets le long du mur, m'ordonna-t-il]. 
Puis il me fit signe d’ôter mon P 


mal ce qu’il voulait dire. Mon parde 
bagages. 


Passé adju- 
poser ses pieds 
es bureaux, tout 
hewing-gum, 


ardessus, Je comprenais 
SsSuS alla rejoindre mes 


— Le chapeau aussi, ajouta Johny. 

J’enlevai mon chapeau et le mis avec Je reste. 

Puis un soldat me conduisi 
de part et d’autre du couloir 
portait le numéro 10 B. 


— Sors tout ce 
soldat. 


t dans une des cellules disposées 
central de la baraque. La cellule 


que tu as dans tes poches m'ordonna Je 


Je m'exécutai et déposai le tou 
mon mouchoir, Le soldat S’approcha et fouilla chacune de mes 
poches, les retournant pour les tâter et les examiner sur toutes 
les coutures. Puis il tâta la doublure de mes vêtements, centi- 
mètre par centimètre, S’étant ainsi assuré que je n’avais rigou- 
reusement plus rien sur moi, il se releva et me dit : 


— C'est bon! Maintenant retire tes lacets, 
tes bretelles. 


t sur le lit, Tout, y compris 


ta ceinture et 


À peine eus-je ôté mes bret 
à mes pieds, comme un sac Ÿ 
devenu beaucoup trop large, 

— Comment voulez-v 


si je n’ai pas de bretell 
sur le seuil. 


elles que mon pantalon tomba 
ide. J'avais maigri, et il était 


ous que je fasse tenir mon pantalon 
es, dis-je au soldat qui se tordait de rire 


-— Je n’en sais rien. Ça vous regarde. C’est le règlement. 
I partit en 


emportant mes affaires, sans o 
la porte à clé. 


Je commençais 
cela signifiait, 
cellule, 


üublier de fermer 
à être inquiet, me demandant ce que tout 
ris de passer l'inspection de ma 
anda qu'un court instant, car, en 
, elle ne contenait strictement rien, 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 219 


e une chaise. Quant au lit, il était garni d’un matelas 
pas ot le contenu, réduit en poussière, s’échappait par 
de paille s de la toile. Deux couvertures crasseuses complé- 
tous les che peu engageant. 
taient étais là de mon inspection lorsque la porte s’ouvrit 
à au et la sentinelle cria laconiquement : 


_ Diner ! : Pr je 
Je me conduisit au fond du corridor où avait été amené 
El : chariot contenant la nourriture, Je reçus une tranche 


We-peË é assiettée de soupe de haricots, 
i uart de café et une 

sepatree. Une dans ma cellule et l’on referma la porte 

puis Je 


3 ur derrière moi. 
à double to 
Je regardai avec perplexité autour de moi, me demandant 
j Sr bien poser mon assiette et mon café, et je dus 
RE it. J'avais à peine commencé 
signer à les mettre sur le lit. 
Es ouvrit à TOUVEau : 
A manger que la porte s’ou ee 
: - i inelle, et elle me conduisit à 
Mach snell! cria la sentinelle, et nee 
nouveau au petit chariot pour le deuxième Le es = 
navais pu terminer mes haricots, le deuxième Le LE 
c . > 
sur ce qu’il en restait. C'était une espèce de ragoû e = 
de terre à la sauce tomate. Je retournai dans = ne = 
sentinelle referma la porte. Mettant les es ee RE 
me mis alors à avaler le contenu de men se a EE 
prendre la peine de respirer. Bien m'en prit, RUES 
peine terminé que la porte s’ouvrit encore = tes 
i i ari 
porter l'assiette, le quart et la CHER Se Re 
contrôla le tout avec soin, de peur que J'eusse s 

Tous les détenus étaient traités de la er te 
faisait sortir de leurs cellules un par un, + meet 
pouvait apercevoir son voisin. Le PR Emo ea 
la fermeture des portes était si rapi e # HI IE 
consommation des repas étaient terminées, 0 

‘h: 
que, en moins d’un quart d'heure. 

— Mach snell! Mach snell! See 
nelles, C’étaient là les .seuls mots pe ee 
connaissaient, et ils s’en servaient à F3 
la moindre occasion. RS hate di couioit 

J'aperçus dans lé mur qui Se ESS Romane 
un anneau sous lequel était écrit en ae 


e I vèt t uni. 
i ù neau out abus sera sé emen æ » 
: tinelle, tourner l’an au. 1 


ns cesse les senti- 
d que les soldats 
de journée et à 


W. 
Je voulais justement aller au 
l'anneau, Aucun résultat. La.senti ES 
de rien, Ce ne fut qu’au bout de 


i être aperçue 
L emblait ne s’ètre À 
ET inutes qu’elle consentit 


a! 


VA rt ch an WF 


220 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


à entrouvrir la porte. Je compris qu’elle entendait 
affirmer son indépendance à mon égard; elle n’ouvr 
lorsqu'elle le voulait bien, et non pas lorsque je le 
mandais. 


— Qu'est-ce que tu veux ? 


Par }} 
ait que 
lui de- 


— Je voudrais aller aux cabinets, 


Le soldat m'y conduisit et s’immobilisa devan 
Comme je le voyais tourné vers moi et ne faisan 
de s’en aller, ou tout au moins de se retourner, j’ 
instant. 


t la porte, 
pas mine 
attendis un 

— Mach snell ! Mach snell ! s’écria-t-il en me voyant hésiter. 
J’eus ridiculement honte de faire autre chose qu'uriner, Le 
cow-boy ne me quittait pas des yeux. Je me rendais bien 
compte qu’il ne faisait que se conformer à la consigne — 
d’ailleurs générale — qui enjoignait aux sentinelles de surveiller 


les détenus même lorsqu'ils allaient aux latrines. C’était évi- 


demment répugnant et pénible, Je mis qu 
à vaincre ma gêne, Après, je faisais comme si la sentinelle 
qui me contemplait dans l'exercice de mes fonctions naturelles 
n'avait pas existé. : : 
Quelque temps plus tard, je devais apprendre Ja raison de 
semblables consignes. Dans cette prison de l’/ntelligence Service 


Center, beaucoup trop de suicides s'étaient produits, Ces me- 


sures de surveillance continuelle, et l'interdiction faite de 
posséder quoi que ce soit susceptible d’être utilisé comme 
moyen de suicide, avaient pour but d’enrayer cette épidémie. 
Mais c’tait là un cercle vicieux : on 
des mesures draconniennes les détenus 
mêmes mesures les Poussaient au désespoir. 

Jamais peut- 


que durant cette première nuit que je passai dans ma nouvelle 


déprimé, incapable de débrouiller 
S Causes qui avaient amené mes 


À l'aube, 
jefa un balai. 
dant, comme | 


atre ou cinq jours 


voulait empêcher par 
de se tuer, mais ces 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 291 


: me fut arraché des mains et la clé tourna par deux fois 
e balai 
ds ja serrure. 


t un long moment, je n’entendis dans le couloir 
Re des portes que l’on ouvrait et refermait sans cesse, 
que rs Les détenus étaient ainsi dans l'impossibilité 
RUP* de se voir entre eux. 
ne 6 e manège allait se répéter. Les prisonniers furent 
ee un aux lavabos où se trouvaient une cuvette 
DR Past Les Mach snelll Mach snelll retentirent à 
HR milieu du vacarme des portes ouvertes puis refer- 
on une. Après quoi ce fut lé petit déjeuner. Chaque 
He f conduit au chariot, au fond du couloir, où il 
Ent ee anche de pain, la tasse de café et l’assiettée de 
a rt I] était ensuite reconduit à sa cellule et la 
are était fermée à double tour. Elle était ouverte quelques 
He . lus tard, lorsqu'on supposait que le petit déjeuner 
ae et la sentinelle reprenait Vassiette, la tasse et la 
ile et verrouillait la porte. C'était à PCR ie 
= Ces manœuvres absurdes et répétées me gènaient Le 
plus que je devais retenir en permanence, soit — e 
soit même avec le coude, mon pantalon -qui, EE ee 
tombé à mes pieds, pour la plus grande joie on Se 
soldats qui étaient dans le corridor. Je me Es ie 
mieux pour éviter de provoquer je brutes à ë ere - 
sentais parfois un désir ardent d'utiliser la 
Caoutchouc qui semblait leur démanger le poign ses 
Pendant les entractes, enfermé dans . Se si 
sur le lit, je regardais le plafond et donnais li Fos eu 
imagination. J’attendais avec impatience d’être s ee = 
bonne fois, afin de ne plus avoir à vivre ce Ca 
rimant. 
: Vers midi, à en juger par la position du soleil, un soldat 
entra, un pulvérisateur à la main. 
=— Vous êtes Roumain ? me demanda-t-il. 
— Oui, répondis-je. s RE : 
— Je Se allé en Roumanie, moi aussi, il y a quelqu 
temps déjà. 
— Vraiment | Et à quelle occasion ? RAS 
— Cela, je n'ai pas le droit de vous le dire. 1 
à Targu-Jiu en avion. ne madenoe 
it appris quelques mots et naïf, mais 
+ Aie RSR ». Il était CE Se 
au fenieurant bon garçon et mème brave ty 


’ai été 


AM à AA 


wie sors 


ro 


nd EE Re en pme 


22 rer osé pepe 


222 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


— Ïl faut que je vous passe au D, D. T 
avez des poux ? 

— Ce n’est pas la peine, dis-je, 

— Ça ne fait rien. 
même de l’insecticide.. 

J’enlevai ma veste et la lui tendis. 


trois coups de pompe dans les 
ennuyé. 


me dit-il, Vous 


je n’en ai pas, 
Il faut que je vous pulvérise quand 


Il donna deux ou 
manche et bâilla d’un air 


— Ça ira comme ça, déclara-t-il, C’est pour la forme, que 
voulez-vous ! Le règlement c’est le règlement ! 


—— Pourriez-vous m'expliquer, lui demandai-je, 


Pourquoi 
le règlement est si sévère, et surtout si bizarre ? On se croirait 
à Sing-Sing ma parole ! 

— Sévère? Bizarre ? fitil d'un air étonné. Vous failes 


erreur... C’est toujours comme ça. C’est le règlement | 
Il réfléchit un moment puis reprit : 
— Vous avez besoin de quel 
— Merci pour le tabac, 
pouviez m'apporter de quoi li 
— Bon, dit 


que chose ? Tabac 2? Livres ? 
je ne fume pas. Mais si vous 
Te, ne vous gênez pas | 
-il, je vous apporterai un livre. 

Il partit et je ne Je revis 
avait dû oublier sa promesse, 


Maïs un autre soldat vint qui m’ordonna de le suivre. Il me 
conduisit à travers un labyrinthe de couloirs au bureau d’en- 
registrément : ]n take office. 

Dans ce bureau, 
dossier, Derrière lui 


que quelques jours plus tard, I] 


» les murs étaient couverts de photo 


état de squelettes vivants, 
€ Mort aux nazis ». 


m'ordonna le caporal, 


e le mur et c’est dans cette position 
Pondre aux questions habituelles concernant mon 


and écriteau : 
— Tournez-vous face au mur, 
Je mis le nez contr 
que je dus ré 
identité. 
— Emmenez-le, dit-il, 
m'avait escorté. Donnez- 
à dents, mais pas plus ! 


Je fus reconduit à ma cell 


Trois jours plus tard, la sentinelle du corridor m’invita 
à accompagner. Elle me c 


donnait sur le couloi 


après avoir terminé, au soldat qui 
lui une servielte, un savon, une brosse 


* amas - 


LES PETITS-FILS DE-L'ONCLE SAM 223 


c C'était là que débouchaient les corridors secondaires 
rincipal. Wing À, Wing B, etc, parallèles entre eux; donc 
dénommes laires Se couloir principal. La disposition des 
RER ait la surveillance extrêmement facile: 

Jocau 


ouvelle cellule ne différait en rien de la première. 

_ re lors m'en avoir fait changer ? Au moment du 
LES ir, cependant, je me rendis compte que ma situation 
QU qu is peu améliorée. En effet, dans cette partie du 
<= Le au lieu d’aller prendre leur nourriture un à Un, 
PR s allaient en groupe. Je-fus tout étonné de me 
ee side avec une dizaine de prisonniers qui faisaient 
es di vant le petit chariot. La distribution du premier 
Re = nous fûmes reconduits dans nos cellules et en- 
re ne ortes des cellules s’ouvrirent à nouveau pour 
ee nr d’aller prendre le deuxième plat, puis se refer- 
tion nous les eûmes réintégrées et ainsi de suite. 


I1 ne m'était pas indifférent esse rene 
Re de ee Re ne mails me dire 
Re pente sensation d'isolement que j'avais éprouvée 
depuis mon arrivée s'était dissipée. ; ee 
Javais remarqué que le rectangle de pee Se 
porte de ma cellule, au lieu de porter la Re aie 
rouge, comme avant, était maintenant a ee tes 
apposés sur d’autres portes portaient des in = ru ee 
S en bleu, simple ou barrée, ou bien la Le ne UE 
plus tard la signification. e<S> voulait dire RE Re 
ment»; «D», «dangerous». Quant aux bille 2 
indiquaient les détenus qui bénéficiaient des es Rr nt 
où des sorlies en groupe lorsqu'elles avaient Le re 
Pas régulier. Quelquefois, nous sortions un Lee Mn BrE 
les jours, ou bien nous restions 3 ou 4 jours, pa 

sans sortir, 


RER à e des billets 
Ainsi j'étais passé de la RSR : Sr et sans que 
blancs sans que l’on m'en eût De classé dans une 
j'aie jamais pu deviner pourquoi j'avais 
Catégorie plutôt que dans une autre. 
RU ete Saerture et de ferme- 
locaux, les interminables manœuvres « seul but -d'empêcher 
ture des portes, tout cela avait 24 s détenus que le CIC: 
toute espèce de communication entre le: prisonnier désigné 
avait RORCATRRSSS ROME RE éqrit encore une 
Par la léttre S (barrée où non? ce était autorisé À Savoir 
différence de régime) ou da lettre D, 


la disposition des 


294 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
avec qui il se trouvait interné dans cette étrange 
avait d’ailleurs des succursales dans tous les bât 
C.I.C. mais dont celui-ci était le centre, une sorte de maison- 
mère. Le local lui-même avait été édifié par la Gestapo nazie 
dont nos «éducateurs» avaient pris la suite, méthodes y 
comprises. 


Prison, laquelle 


iments- du 


Ma nouvelle classification comportait quelques autres menus 
avantages, Ceux de la catégorie des billets blancs recevaien! 
de temps en temps quelques journaux allemands et des livres. 
Chaque semaine, on leur donnait une enveloppe et une feuille 
de papier pour leur permettre d'écrire à leur famille. L'adresse 
que nous devions indiquer à nos correspondants n’était pas 
une adresse directe, mais celle d’une boîte postale : €. €. D. 
Offenbach, Box 133. Les lettres que nous recevions étaient 
d'abord dirigées sur un bureau de censure militaire d’où on 
nous les renvoyait. De la sorte, aucun de ceux qui nous écri- 
vaient ne pouvait savoir où nous nous trouvions. 


Co 


Je profitais des rares instants où les détenus à billet 
blanc étaient autorisés à se promener ensemble pour échanger 
quelques mots avec mes compagnons. J'étais curieux de savoir 
avec qui je me trouvais interné, et ce qu’on leur reprochait, 


dans l'espoir que je Pourrais, par recoupement, découvrir les 
raisons de ma présence à Oberursel, 


Cest ainsi que je fis la connaissance d’un amira] allemand, 
Schulz, qui avait été fait prisonnier par les Anglais, mais qui 
avait été prêté par eux aux Américains aux fins d'enquête. 
Il avait donc été emmené aux Etats-Unis où il avait séjourné 
plusieurs mois, puis il avait été ramené en Allemagne et interné 
à Oberursel, dans une cellule € D ». Dix-sept semaines durant, 
il y fut tenu dans l'isolement le plus complet. Il ne pouvait 
ni lire, ni écrire, ni recevoir de lettres. Il finit par protester 
auprès du commandant de la prison contre le traitement auquel 
il était soumis, sans raison apparente. Il ne reçut aucune 
réponse mais la lettre «D » qui était sur la porte de sa cellule 
fut enlevée et remplacée par un billet blanc, sans qu'aucune 
explication lui ait été donnée, De toute évidence, il n’y avait 
Pas eu de raison sérieuse de le maintenir au secret absolu 
pendant dix-sept semaines ; du reste il n’avait jamais été 


interrogé, de sorte qu'il ignorait totalement pourquoi il se 
trouvait ici, 


Le cas du Docteur Windelmann, 


à lequel faisait commerce 
d'objets d'art, était différent. Bien que 


ciloyen allemand, il ne 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 225 


scidait plus en Allemagne depuis de longues années déjà, 
SE PE à l'étranger qu’il exerçait sa profession, I] avait été 
et ges n Italie, sans explication, et interné à Oberursel, Le 
Re du G. I. C. qui était chargé de son cas ne désirait 
nie autre chose de lui qu’une déclaration de ses avoirs 
, : nger. C’est pourquoi il avait été emmené en Allemagne, 
pen # + possédât plus aucun domicile, mais où, en 
Le Fe la Joi sur la confiscation des bien allemands à l’étran- 
oueee e voyait obligé de faire la déclaration de ce qu'il 
Fe Fe Windelmann sy refusait avec obstination, préten- 
té la loi en question ne s’appliquait pas à ceux qui ne 
Das Le as habituellement en Allemagne, et qu’il n'avait en 
De mé aucune raison de faire ce qu'on lui demandait. 
etaiste du C. I. C. n’était évidemment pas de cet avis, 
ee at mordicus à ne pas laisser échapper une aussi belle 
role Le séjour de Windelmann à Oberursel menaçait donc de 
rolonger à l'infini. Se 
se ee = détenu, jeune lieutenant de réserve ne 
avait été arrêté et interné à Oberursel sur le Sue RTE 
Rs 
ister en Allemagne. Il protestait de s , 
nina valt pee entendu parler d'un Et 
dé résistance, et qu’en tout cas il n'avait été 2 Fee £ 
Néanmoins, cela faisait déjà plusieurs mois LS il à Ce qui le 
Oberursel, bien qu’on n’eût rien pu prouver con Est le 
rendait suspect aux yeux des Américains, c'est a RE 
fait qu’il était un exemple parfait de DES ae Ve be 
le régime nazi en avait popularisé le type P il était appelé 
de sa propagande raciste, De temps en temps 
au bureau : : ë : s 
— Alors, fils de Wotan ? Tu ne veux toujours rien nou 
dire ? lui demandait l’enquêteur. ane en 
D ARDE-eN RUES Men ere een ne Polonais 
je pus échanger quelques mots, se EL l'armée allemande, 
et un Français qui avaient combattu Ne arrêté pour la seule 
un Bulgare, un Allemand qui avait € nt Gross Deutschland, 
raison qu'il avait fait partie du régime 
et un Ukrainien: 


cellule : 
Le lendemain, un caporal entra STE 


it-il. 
— Habillez-vous et suivez-mof, ss long des corr 
Je me rendis en sa compagnie, le 


idors, tout 


15 


à 


296 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


au fond des baraquements. Il me fit pénétrer dans une sorte 
de petite pièce étroite, puissamment éclairée. Je compris que 
je me trouvais dans un cabinet photographique. Le caporal 


m’accrocha au cou une plaque où était écrit mon nom, et 


me photographia par deux fois, de face et de profil. C’était la 
première fois que l’on me photographiait depuis que je me 


trouvais interné, alors que la plupart de mes compagnons de 


captivité l’avaient été depuis longtemps déjà. Je ne pouvais 
m'empêcher d’avoir honte à l’idée que cette photo ne pourrait 
que donner l’image du malfaiteur classique, car ma barbe était 
vieille de plusieurs jours, j'étais sans cravate et j'avais un 
veston presque en loques. 

Cette opération une fois terminée, je fus reconduit dans 
ma cellule. En passant devant la sentinelle qui était de garde 
dans le couloir, un Mexicain café-au-lait, je crus m’apercevoir 
qu’elle avait cligné de l'œil à mon intention. J’en étais encore 
à me demander si le Mexicain avait effectivement voulu me 
faire signe, ou si au contraire cela n’était chez lui qu'un tic 
nerveux, lorsqu'il ouvrit la porte de ma cellule et me demanda 
à voix basse : 

— Pourquoi êtes-vous ici ? 


; PET ES ’ ; 
— Je n’en sais rien, répondis-je. Du reste, je ne crois pas 
que quelqu'un le sache... 


Le Mexicain me gratifia d’un sourire. 
— J'ai renoncé à-comprendre, ajoutai-je, 


-- Est-ce que vous vous imaginez par hasard que nous 
on y Comprend quelque chose ? répondit-il. I1 se tut un 
moment puis me demanda : 


— Comment avez vous appris le français ? 

— Et comment savez-vous que je sais le français ? 
— Je vous ai entendu l’autre jour à la chancellerie. 
— Je Pai d’abord appris à l’école, puis en France. 
— Vraiment ? fit:il, à la fois étonné et ravi, 


Il projeta vers le sol un long : : È 
, & jet de salive, 
d’un ton encourageant : puis conclut 


— Take it easy ! 

Peu de temps après son dé 

; part, un sergent vint me cherch 
et, m'emmena au bureau de l'enregistrement, e 


— Tournez-vous face au mur, me dit-il, 
et date de naissance... C’ést bon.. 


Il me reconduisit à ma Cellule et f 


Nom..., prénoms, 
Allez-vous en... 


erma la porte à clef. 


lieu 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 227 


OTIÉ S. : : 
L histoire de fous continuait, J'avais, du reste, bien 
Jimpression de me trouver dans un asile d’aliénés. 


Un peu plus tard, on frappa à la porte de chacune des 


_cellules du couloir. Après chaque coup j’entendais demander : 


— Doctah ? 


C'était la prononciation faubourienne du mot Doctor. 
Le représentant du service social de la prison demandait ainsi 
à chaque détenu s’il avait besoin de consulter le médecin. 
Puis, le Mexicain ouvrit à nouveau ma porte et me demanda 
si je voulais aller me raser. Sur ma réponse affirmative, il 
me conduisit aux lavabos et me tendit un rasoir. Dans la 
cuvette se trouvait un petit morceau de savon. 

— Vous n’auriez pas une glace par hasard ? lui deman- 
dai-je. 

— Nous non plus on n’en a pas ! me dit-il. 

— Vous voulez rire... 

— C’est pourtant vrai. Dépêchez-vous ! Vous n’avez que 
trois minutes. C’est le règlement ! 

La lame de rasoir avait déjà été utilisée de nombreuses 
fois, car elle arrachaïit la barbe plus qu’elle ne la coupait. 
J'opérai à l’aveuglette et à toute allure. I} n’était pas question 
de me raser de près. La sentinelle était à la porte des lavabos 
et ne me quiftait pas des yeux. 

— C'est le règlement, répétait le Mexicain comme pour 
s’excuser. Cest pour éviter les suicides. 


Il me réconduisit à ma cellule et m’y enferma. Après quoi 
il ouvrit la porte à un autre détenu qu’il mena aux lavabos, 
et ainsi de suite, Tous se rasaient avec la même lame qui 
passait de l’un à l’autre sans être désinfectée ni même lavée. 

Fe 

Chaque jour, j’entendais dire que l’un ou l’autre de mes 
compagnons avait été conduit à l’interrogatoire. J’attendais 
avec impatience d’être interrogé moi aussi et les jours s’écou- 
laient lentement. Par bonheur, le préposé au service social 
nous distribuait quotidiennement trois ou quatre journaux. Les 
seuls à bénéficier de ce privilège étaient bien entendu les 
détenus à billet blanc. N'ayant rien d'autre à faire, je les 
lisais tous de la première à la dernière ligne. La déchéance 
morale de l'Allemagne s’y révélait dans toute son ampleur, et 
j'y observais plus particulièrement l'erreur volontaire, la véri- 
table escroquerie historique que les Alliés tentaient d’accréditer 


om Te it ee he 


225 LES PETITS-TILS DE L'ONCLE SAM 


dans le monde, à savoir que le national-socialisme 
avait été non la métamorphose spontanée et révolution- 
naire de la nation allemande tout entière, mais un vulgaire 
complot ourdi par une bande de criminels sans scrupules, qui 


avaient réussi traitreusement à s'emparer du pouvoir. À en 


croire les journaux, on n'aurait jamais pu imaginer que l’idéo- 
logie nazie avait été partagée par les neuf dizièmes au moins 
de la nation allemande, laquelle s'était enthousiasmée, et avec 
quel éclat ! s'était sacrifiée, avait souffert, lutté, combattu aux 
quatre coins du monde pour faire triompher l'idéologie nou- 
velle, avait déclenché pour cela une guerre sans exemple dans 
l’histoire, s’était donnée corps et âme à ses chefs et pour eux 
avait sombré dans le désastre le plus complet. Non, tout cela 
était faux, tout cela devait être rayé de l’histoire. Selon eux, le 
peuple allemand n’avait été composé que d’enfants innocents, 
induits en erreur, trompés et mystifiés par la bande des cri- 
minels nazis, lesquels avaient abusé de la candeur de ces bons 
Allemands pour arriver au pouvoir et provoquer une guerre 
malheureuse, dans le but de servir des seuls intérêts égoiïstes 
des membres de la clique nazie. Telle était la version officiselle 
de l’avènement du nazisme et des causes de la deuxième guerre 
mondiale ! 


* 
LES 


Après avoir attendu encore longtemps, et en vain, d’être 
une bonne fois interrogé, j'écrivis au chef du C. I. C, pour Île 
prier de faire en sorte qu’il me soit enfin permis de connaître 
les raisons de mon internement dans cette singulière succursale 
de la Gestapo américaine qu'était Oberursel. 

Je ne reçus aucune réponse, mais le jeune soldat qui 
m'avait dit avoir été en Roumanie vint me voir. Il était une 
des rares figures sympathiques de l’endroit. ; 

— Everything O. K.? me demanda:t-il, 


— Comment voulez-vous que tout soit O. K.! dis-je avec : 


humeur. Cela fait déjà-quatre semaines que je me trouve dans 
cette cellule et personne ne m’a encore jamais dit pourquoi ! 
: — Vous êtes Roumain, n'est-il pas vrai ? 
| : Je le regardais sans comprendre. 

— Mais vous le savez bien, répliquai-je. 
— Qu'est-ce que vous avez fait en Roumanie ? 
— Ce que j'y ai fait? Qu’entendez-vous par là ? 
— Quel était votre métier ? 


7 Je suis général, je vous l'ai déjà dit! 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 229 


— Ah oui ! En effet, je me rappelle ! Et que désirez-vous ? 
Vous voulez retourner en Roumanie ? 

— Certes non! Du moins pas encore ! Mais pourquoï mé 
le demandez-vous ?-En serait-il question par hasard ? 

— Oh non ! 


— Mais alors, que me veut-on à Ja fin ? Je voudrais Parier 
à quelqu'un du C. I. C., je n’en demande pas plus. Cela est-il 
vraiment impossible ? 

: — J'en parlerai au capitaine, me dit-il. 

Quelques jours plus fard, j’eus l’occasion de le croiser uans 
le corridor, à l’heure du repas. 

-— Alors ? lui dis-je à voix basse, Vous avez parlé au ca- 
pitaine ? \ 

Pour toute réponse il me cligna de l'œil comme pour me 
dire de ne pas m'inquiéter, que tout était O. K. 

Je né le vis plus jamais. Sans doute avait-il été transféré 
ailleurs. 

# 

Chaque semaine nous avions droit à un petit paquet de 
tabac. Au bout de quatre semaines, ayant mis de côté les petits 
bouts de ficelle avec lesquels ils étaient attachés. jen eus 
assez pour faire tenir mon pantalon et l'empêcher de- tomber. 
Enfin délivré de ce souci stupide, je pouvais désormais me 
mouvoir plus à l'aise. 


Un. jour, en revenant des lavabos, j'aperçus dans le cor- 
ridor un officier américain petit de taille, qui inspectait les 
sentinelles. C’était le premier officier que je voyais à Oberursel. 
Comme-je passais près de lui, il se retourna, et je pus à peine 
en croire mes yeux ! L’officier n’était autre que ma vieille 
connaissance des premiers jours de captivité à Bürenkeller, 
le petit Napoléon. c’est-à-dire Kahn, Sur ses épaules brillaient 
les deux barrettes argentées qui indiquaient le grade de capi- 


 taine auquel il avait été promu. Les loyaux services ‘qu'il 
* avait rendus à la démocratie lui avaient valu cette récompense, 


bien méritée assurément. Ainsi donc, c'était le petit Napoléon 


qui était le chef redouté de ces lieux ! 


x Le lendemain, le règlement de la prison fut affiché dans 
chaque cellule. C'était une feuille ronéotypée, rédigée en 
anglais, en français, en allemand et en russe, Je lus avec 
attention l’énoncé de toutes les sanctions, punitions, châtiments 
qui nous attendaient à la moindre infraction au règlement éla- 
boré par Kahn, ainsi que les récompenses promises à tous ceux 


DOTE PASS Let maple 


eat D 2 ur ee 


2 tolé 


230 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


dont la conduite serait exemplaire. Ges derniers pourraient 
se promener tous les jours, se raser trois fois par semaine ct 
même aller le dimanche à la messe ! Comme de bien entendu, 
seuls les articles concernant les punitions étaient DADECRES ; les 
récompenses étaient le plus souvent oubliées. Ainsi, les détenus 
qui étaient surpris à regarder par la fenêtre, bien que ceux à 
billet blanc eussent le droit d'ouvrir la leur, étaient aussitôt 
privés de courrier, de tabac et de journaux, ceci à la première 
infraction, sans compter qu’ils n'avaient plus le droit d'ouvrir 
leur fenêtre. Le règlement prévoyait des sanctions plus sévères : 
mise au cachot, au pain sec et à l’eau, privation dé lit, etc. 
Quant aux récompenses, personne ne songeait à nous en faire 
bénéficier, L’exercise n'avait lieu que lorsque le beau Johny 
était bien luné ; quelquefois tous les jours pendant dix minutes, 
à moins qu’il ne nous laissât enfermés durant toute une se- 
maine sans mettre le nez dehors. Pour nous raser il en était 
à peu près de même, et la plupart du temps nous n’y allions 
guère plus souvent qu’une fois tous les huit jours. I] nous 
arriva même de garder une barbe vieille de douze jours, jusqu’à 
ce qu'un soldat parmi ceux qui bâillaient d’ennui à longueur 
de journée, se décidât enfin à nous mener aux lavabos, On 
imagine aisément le plaisir que nous ressentions à couper une 
telle barbe, en trois minutes seulement, sans miroir, à l’aide 


d’une lame ébréchée et rouillée et: d’un peu de savon de 
lessive ! 


— Mach snell ! Mach snell! 


Quant au service religieux, uniquement catholique, il était 
célébré le dimanche après-midi à la chapelle par un aumônier 
américain, et seuls les détenus 4 billet blanc avaient le droit 
de s’y rendre. Durant quelque temps, nous y ffmes conduits 
essez régulièrement, puis cela cessa sans que l’on sût pourquoi. 


Un fait qui eût passé inaperçu partout ailleurs, mais auquel 
nous attachâmes de l'importance parce qu’il rompait Je cours 
monotone de notre vie à Oberursel, se produisit. À proximité 
de la prison, une horloge se mit à sonner les heures, les demi- 
heures et les quarts d'heure. Qu'elle nous semblait douce, cette 
chanson écrite sur une seule note. Elle nous reliait à l 
Elle nous redonnait courage et nou 
quelque peu à l’engourdissement qui 
du corps dans 
respirions tous. 
je l’entendis est 
quelque chose de 
quelques jours à 


extérieur. 
S permettait d'échapper 
s’emparait de l'esprit et 
cette atmosphère de morne absurdité que nous 
La joie que j'éprouvai la première fois que 
impossible à décrire, Enfin, me dis-je, voilà 
sensé! Mais cette joie ne devait durer que 
peine, L’horloge se tut. Sans doute avait-on 


LES PETITS-FILS DE L'OXCLE SAM 231 


estimé en haut lieu que le son en était subversif et constituait 
un danger pour la sécurité des forces américaines. 


Un autre fait survint, qui nous arracha à notre torpeur. 
Une femme avait été arrêtée par les Américains, Dieu sait pour- 
quoi, et internée à Oberursel. C'était une Russe. A en juger par 
ses cris et sa façon de parler, car personne n'avait pu la voir, 
elle devait être assez jeune et fort malade. De véritables crises 
d’hystérie la prenaient parfois et la faisaient hurler pendant 
des heures sans discontinuer. Sa voix en devenait EL 
enrouée qu’on aurait pu croire à la présence non pas d un être 
humain, mais d’une bête sauvage aux abois. Elle criait ne 
épuisement complet, jusqu’à en perdre connaissance, Æ sol- 
dats qui étaient de garde dans les couloirs en devenaien ma- 
lades, surtout la nuit. On sait en effet que le premier ee 
d’une sentinelle américaine consiste à Sayoir comment = 
pourra dormir à poings fermés. Or cela n’était plus possible, 
car les hurlements de la femme n'auraient permis à personne 
dans la prison de fermer seulement un œil. 


— Warum suda ? Warum suda ? (pourquoi ici ?) criait-ellé à 
tue-tête lorsque la sentinelle n’y tenant plus entrait dans la 
cellule pour la faire faire. 


— Warum suda? Warum suda? 


Cette expression mi-allemande, mi-russe était er 
la seule qu’elle eût à sa disposition pour se faire compren = 
Elle la répétait inlassablement, même lorsqu on la faisait sor : 
dé sa cellule pour l'emmener à l'interrogatoire. Ses cris | 
répercutaient dans le corridor puis s’affaiblissaient graduelle- 
ment à mesure qu’elle s’éloignait. a Se 

Le soir, elle recevait habituellement la visite du mé ue 
de la prison, lequel lui administrait de force une us = 
calmant quelconque. Elle tombait alors en es e ee 
avions enfin la paix. Puis tout à coup, au beau + Le SE 
nuit, nous sursautions en l’entendant répéter à tue-tète la 
phrase : 

— Warum? Warum suda? Warum? Aaaah? Warum 
suda? Aaaaahl!.… 


- “ 


L'espoir que j'avais d’être Le seb re Æ Se 

i i mes demandes réitèrées. L = 

une fois de plus, en dépit de ï _ ES 
tence que je menais à Oberursel devenait de plus : plus ee 
ttres que je recevais de ma fs l 

ragéante, Au début, les le + 
is parvenaient avec deux ou trois semaines de retard. Mais i 


RER PETER 
the 


venise 
ner equipee 840 


op 


232 LES PETITS-FILS. DE L'ONCLE SAM 


y avait longtemps que je n’avais plus rien recu des miens, et 
lorsque nous étions autorisés à nous promener dans la co 
demandais à mes compagnons si leur correspondance leur arri- 
vait régulièrement. Mais cela ne me fournissait aucune indica- 
tion précise, car aucun de nous n’était soumis au même traite- 
ment, bien que nous fussions classés dans la même catégorie, 
celle des billets blancs. Les uns n'avaient jamais reçu de lettres ; 
d’autres en étaient privés depuis des semaines et parfois des 
mois, Je ne savais que penser et le manque de nouvelles de ma 
femme et de mon enfant était, de tout ce que j'avais à endurer, 
ce qu'il y avait de pire, 


Certains des soldats qui nous gardaient m’étaient devenus 
odieux, et j’éprouvais une répulsion instinctive à les voir, même 
de loin. On aurait dit de véritables gangsters, Ils étaient 
dépourvus non seulement de toute intelligence, mais encore de 
toute chaleur humaine. D’autres cependant étaient parfaitement 
convenables, et accomplissaient leurs tâches avec une extrême 
correction, bien que celles-ci fussent le plus souvent dénuées 
de sens commun. Parmi Jes premiers se détachaient particu- 
lièrement deux brutes parfaites : l’une d’origine polonaise, 
lautre d’origine hongroise, Ces deux gardiens étaient chargés 
de distribuer la nourriture. Sans le moindre motif, ils acca- 
blaïent d’injures tous les détenus qu’ils approchaient. Si l’un 
de nous, après le repas, lui redonnait sa tasse avec lanse à 
gauche, la sentinelle Pinjuriait pour ne pas l'avoir mise à 
droite, et vice versa, Lorsqu’il parlait, la bave lui coulait sur 
lé menton. Il faisait attendre une heure, parfois deux, le détenu 


qui demandait à aller aux cabinets. Et, même alors, il lui cher- 
chait noise : : 


— Toi, je t'ai vu rire, disait-il, l'œil mauvais. 
— Mais non, voyons. Je n’ai 


Pas ri! répliquait le détenu 
accroupi à ses pieds. ; 
— Tu mens ! hurlait l’autre. 


Ou bien : 
— Ouvre la fenêtre ! 


Le détenu s’exécutait, 


— Je ty prends à regarder dehors ! 

Et cela recommençait, 

Lors d’une de n 
Hammes, Qui avait ét 
la guerre, me racont 
il se passait des ch 


0S promenades dans Ja cour, un certain- 
é conseiller de légation à Madrid pendant 
à que dans la cellule voisine de la sienne 
oses peu ordinaires, Un lieutenant sovié- 


ur je 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE S4m 233 


tique inculpé d'espionnage y était, Paraïit-il, enfermé, sans lit 
et sans couverture. Comme en ce début de novembre la tempéra- 
ture était assez basse et que sa cellule n'avait pas de vitres, le 
Russe gémissait de froid toute la nuit. Hammés prétendait 
méme qu'un soir son voisin avait été déshabillé et inondé 
d’eau glacée. Je ne saurais dire avec certitude si l'histoire est 
vraie ou non, et je la relate sous tontes réserves, Toujours est-il 

wun matin j’entendis le Russe passer dans le couloir en don- 
nant plutôt l'impression de se trainer que de marcher. u avait 
la démarche caractéristique des ivrognes et ne pouvait faire 
trois pas sans s’écrouler sur le sol. 


— Mach snell ! Mach snell ! criaïent les sentinelles. 


L'homme se relevait, faisait deux ou trois pas et tombait 
= F 
à nouveau. 


Une nuit, la porte d’une cellule proche de la mienne fut 
ouverte toutes les cinq minutes. Le bruit que faisait la Re 
chaque fois qu’on ouvraïit et refermait la Arr AT 
un sourd. Je ne comprenais pas à quoi cela rimait et j Ru ; 
intrigué. Le lendemain, la sentinelle recommença e je jee 
la nuit cela continua. Un détenu, voisin de la cellule en ge 
tion, m’expliqua, lors de notre promenade dans la Ste 
raisons de ce manège, Son voisin était un Ro Le a 
« préparait >» en vue de l'interrogatoire en SE = 
dormir pendant trente-six heures De ne 
serrure et de cadenas n’avaient pas d’autre bu = ur 
< mettre à plat » à la fois par manque de FE Se 
Vexaspération que provoquait ce bruit REA TE 
terrogatoire, les enquêteurs du CIC. n'auraie SRE 
eux qu’une sorte de chiffe sans volonté et incapa 


s Se Et r dans un 
Noël approchait. J'étais navré d’avoir à RS + 
H » 
lieu aussi détestable qu'Oberursel, et si loin de 


ë i édante me 
y f me question obsé 
_ nouvelles d'eux, Et toujours la mè q 


è : rolongeait- 
tourmentait : pourquoi mon absurde ÉneE Sora 
elle ? Pourquoi ne m'en donnait-on pas la a à coup, sans 
adoucissait-on mon sort pour me replonger 


NE 5 

i ue j'avais Con 
explication, dans un enfer pire que ee . i IL 
nus ? À quoi rimait tout cela ? Mes chang 


#: érale fluctuante, 
s’inscrivaient-ils dans une ligne Res Re à 
ou bien les différences de traitement Le j 
à l’autre n’étaient-elles imputables ge 
perverse de ceux qui les dirigeaie 


à la nature plus ou moins 
+ Je penchais pour cette 


ï 
: 


234 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


deuxième hypothèse. Placez un Lissanetz dans un camp jusque- 
là habitable, il en fera immédiatement un enfer, 


A Oberursel comme aïlleurs, je constatais chez les Amé- 
ricains ce même manque d'unité et de logique dans leur con- 
duite, ce même souci de fuir toute responsabilité, cette même 
propension à n’agir que selon leur bon plaisir, qui avaient 
compromis toute l’œuvre qu'ils s'étaient proposé de ré 


aliser 
en Europe. 


Je m'étais imaginé qu’il existait un motif quelconque légi- 
timant mon transfert à Oberursel, motif qui, logiquement, pour 
être valable, devait être précédé ou suivi d’une enquête, car 
c’est bien en cela que consistait la mission principale de cet 
organisme du Service Secret américain sous la coupe duquel 
je me trouvais présentement. Or j'étais à Oberurse]l depuis près 
de trois mois et personne encore ne m'avait dit pourquoi. Il ne 
me restait plus qu'à m’armer de patience en attendant la pro- 
chaine tuile qui me-tomberait sur la tête. 


Dans la semaine qui précéda Noël, un haut-parleur de Ja 
prison nous fit entendre au moins deux fois par jour des enre- 
gistrements de chants de Noël, et entre autres «€ Stille Nacht, 
heïlige Nacht », au milieu de disques de danse et de chansons 
américaines de music-hall. Au début, ces disques bien que déna- 
turés et affadis par les chœurs de girls, me touchaient profon- 
dément. Je voyais défiler devant moi, 


à travers les larmes qui 
me brouillaient la vue, 


les heureux noëls du passé, alors: que 
j'étais encore au milieu de ceux que j’aimais. Mais d’entendre 
les mêmes sons nasillards, deux fois par jour, cela finit par 
me taper sur les nerfs et par me faire grincer des dents. 

La nuit de Noël, j’entendis qu’on ouvrait les portes des cel- 
lules June après l’autre, Lorsque mon tour arriva, la clé tourna 
dans la serrure et j’aperçus dans l’encadrement de la porte le 
valeureux commandant de notre prison, le capitaine Kahn, 
accompagné des préposés au service social. J’en demeurai bou- 
che bée, me demandant ce qu’ils venaient faire. Kahn m’adressa 
la parole : 

— Ich wünsche Ihnen ein 


frôhliches Fest, me dit-il en fixant 
sur moi Son regard froid. 


— Thank you, répondis-je, éberlué. 


— Îch schenke Ihnen 


diese Kleinigkeit, poursuivit-il en 
me tendant un paquet. 


— Thank you, répétai-je d’une voix étranglée, 


— Vorläufig kann ich nicht mehr für Sie sein machen. Ich 
hoffe aber dass dus nächste Jahr sin besseres für sie sein wird. 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE saw 


235 


Je regardai Kahn avec étonnement, ne s 
répondre, Quant à lui, il semblait sur le poin 
quelque chose, mais il y renoncça, 


achant plus que 


— O0. KE. ? me demanda-t-il seulement, d’un ton engageant. 
Je le regardais toujours sans rien dire, 


— 0. K.? dit-il lui-même pour conclure. Et il partit, La elé 
tourna par deux fois dans la serrure, La cérémonie officielle 
de Noël était terminée. J’ouvris le paquet et y trouvai deux 
petits sacs de tabac, une minuscule fablette de chocolat, une 
plaque de chewing-gum, un savon de toilefte, une boîte de pou- 
dre dentifrice, et... une paire de calecons d'enfant ! Ce fut le 
Noël le plus triste de ma vie, 


Trois jours plus tard, je reçus d’un coup six lettres de ma 
famille. Elles m’avaient été adressées six mois auparavant, alors 
que j'étais encore à Neu-Ulm ! Ce simple fait indique à = seul 
Vincohérence et le désordre qui régnaient au sein de ladmi- 
nistration américaine. Le lendemain, je reçus enfin une letire, 
plus récente, celle que j'attendais. Elle avait == expédiée un 
mois auparavant; quant au mois précédent, l'absence de ss 
velles s’expliquait par le fait qu’on ne m'en avait Le ee : 
Ma femme avait été gravement malade, et-tant qu elle Es 
débattue entre la vie et la mort, mon fils s'était volontairemen 
abstenu de m'écrire. Cette lettre m'accabla. Les nouvelles ee 
mon fils me donnait étaient, du fait mème des rs =: 
des précautions qu’il croyait encore ievais ee ue 
vagues. Ce ne fut que beaucoup plus tard qu'il se UE 
décrire en détail la maladie dont avait souffert ma fe ae 
avait été victime d’une attaque d’apoplexie qui + SRE 
un début de paralysie du cerveau, nee es re 
Caractérisée par des effets d’aphasie. Lorsque = L PRO 
me furent révélés, je n'étais déjà plus à rer a 
je les ignorais complètement, et tout ce que ee ete 
ma femme était au plus mal. Au comble de li Es Sels me 
cessais de me tourmenter jour et nuit en se SR HE 
demandant ce qui avait bien pu provoque 
heur 
; ins camps les 
ournaux os a 
lade. De toute évidence, 


J'avais appris par les j l 

i o 

Américains accordaient à leurs SR 
lorsqu'un des leurs était GARE 
j'ignorais encore le véritable ca 


ctère de l'administration 


t de dire encore - 


erhcmirasneciltianish hante se earranrere morte 


go mr 


RE PNEU SR 


TP Th ENT E  | Se 


RENE EAN 


ET EC 


RE ERA LS ns 


VUTPIT 


236 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


d’Oberursel, puisque j’eus la naïveté d'introduire une demande. 


I n’y fut pas répondu. 


% 
à 


Le nouvel an arriva, Rien n’avait changé pour moi, J'étais 
cependant content de savoir que cette malheureuse année 1946 
était enfin terminée. C’est donc plein d’un nouvel espoir, et 
armé de mon inébranlable optimisme, que j'abordai 1947. 


Le 2 janvier, je fus conduit à noire shower hebdomadaire, 
en Compagnie de deux détenus. Quel ne fut Pas mon étonne- 
ment en reconnaissant dans l’un d’eux le prince August-Wilhelm 
de Hohenzollern, le propre fils du Kaiser et l’un d 
paux leaders nazis ? J'avais fait sa Connaissance l6rsque j 
ministre à Berlin et je l’avais rencontré à plusieurs r 
au cours de diverses réceptions. August-Wilhelm était 
nant méconnaissable, i] n'avait plus 


eprises 
mainte- 
guère que la Peau et les 
boitant, chaussé de gros 
caine, Pendant Jes quatre 
our le shower, le prince eut 
du camp de Darmstadt, et 
Ludwigsburg où avaient été 
trouvaient à Darmstadt après 
les Américains. Il ignorait 
Oberursel, qu’il connaissait 
se plaignait de ne pouvoir 


rien manger à cause de son estomac malade, C’était donc lui 


nelles américaines pour être 
ce qui n’était pas pour plaire aux soldats 
qui commençaient à être excédés et qui le houspillaient sans 
ménagement, 

— Mach snell ! Mach snell ! You dirty big pig ! 


Pauvre prince | Grandeur et décadence... 


Fa 


Au matin du 3 janvier 
le soldat du service social 


fois Cependant, cela me parai 
cloison et demandai à voi 
reçu ses journaux. 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


Oui, me répondit-il, et vous ? 
__ , 
Pas encore. Je me demande s’il la fait exprès. 
En effet, c’est curieux. 
Cinq minutes ne s’élaient pas écoulées que le beau Johny 
ji 


: rte. 
rit ma po 2 Le 
ns Vous avez dix minutes pour faire vos bagages, me dit-il. 


11 
ue 2e n coup au cœur, Ce n'était pas trop tôt! J'échappais 
ï Pre te maudite prison de la Gestapo américaine qu'était 
enfil e I1 m'était totalement indifférent de savoir _où 
Le tout était de sortir d’ici, et le plus tôt serait le 
j'allais, 


mieux. 
Johny revint un peu plus Due 
_— Allez ! Suivez-moi ! me dit-il. es 
J'étais prêt depuis longtemps. Il Fe are Se cu 
je vis mes bagages |) ; 
ie, Devant la porte, je vis Se 
be avec ceux de trois autres détenus 2 Se 
“a fir en méme temps que moi. En regardant mes RE F 
ee 7 mon manteau, mon € 
ès, je m’aperçus que à : = 
re avaient disparu. Je refusai de signer le récép 


i i ait. Je- 
que Johny me présentait et réclamai Ce qui manqu 


S here 
is en effet avec terreur au voyage que etes 
Re froid intense et dans un camion ouvert à tous SES 
net ni chapeau, voyage qui ee ects Se 
eut-être. Les soldats se mirent en grognant * te done 
tie manquants. Au bout d’une demi-heure, = = ARE 
derrière des caisses. J'étais soulagé, bien q RER 
mon manteau eût été mangée par les Re de deler 
qui était dans ma serviette. Celle-ci était tou 
crottes. 
= — Mach snell ! Mach snell ! = 
Je grimpai dans le camion et nous par 5 


IV 


LUDWIGSBURG 


uittâmes Oberursel. 
rt-Karlsruhe, nous 
tadt. Donc nous 


ÎL gelait = pierre fendre St Set 
Où allions-nous ? Sur LENS de Darms 
laissâmes derrière nous la rot 


donnee dame 44e 


ii 
ñ 


! 


238 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


n’allions pas à Darmstadt ainsi que je l'avais S 
d’abord. Puis, notre camion abandonna l’autostrade et s’en- 
sasea sur la route de Stuttgart, Notre nouvelle destination ne 
pouvait donc être que Heïlbronn ou Ludwigsburg. J'avais pour 
Compagnons de voyage deux anciens officiers allemands qui 
avaient été détachés pendant la guerre à la légation d'Allemagne 
à Lisbonne, et un fonctionnaire civil de cette même légation. 
Tandis que nous roulions, je réfléchissais au sinistre Séjour que 
j'avais fait à Oberursel. J’y étai e trois mois 
sans que l’on eût jimais songé + Mon transfert 4 
Oberursel était- était-il le fait de 


ais pu constater les méfaits 


upposé tout 


En fin d'après-midi, 


nous quittâmes la grande route pour 
prendre celle qui menait 


Au Camp de Heilbronn, dont on aper- 
t les tours de guet, Heïlbronn était-il 
nation ? Je savais qu'il ne s’y trouvait 
onniers de guerre. 

Le camion stoppa à l 
2CCompagnait sortit de Ia 
et fit descendre l’un des deux officiers 


éré à Heïlbronn ; notre 


jusqu'au block qui nous ét 
que nous avions eue dès l’ 
ment, C'était en effet le 
inbumain de tous ceux 
Commandant, Je major Da 
comme des plus conscience 
d'abandonner tout le soin 
détenus eux-mêmes, 
et la surveillance gé 


ait assigné, L’impression favorable 
entrée devait se confirmer ultérieure- 
Camp le mieux organisé et le moins 
que javais connus jusqu'alors. Son 
1, était un homme des plus affables 
icux. Il avait eu l’heureuse idée 
de Padministration intérieure aux 
se Confentant d’assurer la garde du camp 
nérale, et de fournir Ja nourriture. 

Toute l’organisation intérieur 
sement, service social, 
fonctionnait admirablem 


€ — poste, intendance, héber- 
Programmes d'instruction, loisirs, — 


ent sous Ia direction du Docteur Vogt, 


a 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 239 


s la chambre où je me trouvais Maintenant, l'ambiance 

pen lus agréables. J'étais en compagnie de plusieurs 
était des re ne les colonels Eckstein et Egelhalf, les 
officiers = Pfahlbusch ct Feldmann, ainsi que du Doctsur 
comurandan ien médecin légiste de Stuttgart, et de deux adju- 
pickert, en d’eux n’avait autre chose à se reprocher que 
dants S. S. i sa patrie ; aussi les rapports étaient-ils cordiaux. 
d’avoir Sep à eux, pleins d’entrain et d’optimisme, I] aurait 
Tous ee je pas se sentir à l'aise parmi eux, et Pon 
été emo au rythme du camp. Tout ce que l’on 
Anne y entendre était digne d'intérêt : conférences, 
pouvait . ee concerts donnés avec le concours des us 
be mbus Je rencontrai là, évidemment, beaucoup d’an- 
de Lu : 


: étai 
i e ations Le bar On von Steengracht, ancien secrétar 

; I . rétaire 
ciennes 


ê Ô ien chef 
d'Etat aux Affaires étrangères, et von Ce . S 
rotocole au même ministère, vinrent me voir le = 
Là A e L 
= arrivée, et nous évoquâmes beaucoup - 
ee Le camp, d’ailleurs, regorgeait d’anciens 
irs communs. e F : RD 
diplon 1 nds : les ambassadeurs Ritter, von bn, 1 
diplomates allema 3 ; : ER 
baron von Haälem, le Geheimrat Ruhe, etc. SR e 
eu affaire autrefois. I1 s’y trouvait également == ee 
dustriels et fonctionnaires supérieurs, Je ee ee 
jour, à ma grande surprise, un de mes plus _ LES 
de captivité, le consul général Wüster ee + es 
Bärenkeller. Lorsqu'il en était parti, es re a Ni 
allait être libéré. En réalité, il ee en tGn RTS 
i i . Sa principale t Le 
Muse = ’on È nfectionnait des jouets, des arti = 
diriger les ateliers où l’on co : Tandne ce de Corn 
en céramique et autres objets d'art. FR ET 
également au camp mon ancien ESS a: ee oi 
_Westheïim, le ministre bulgare Rogozaro ue qui étaient 
-Qu'il était interné à l’infirmerie. Re le dé 
. RS ee Le général croate von 
plusieurs de mes anciens SR Sie Colonel sorate 
Dessovic avait été libéré en octo ë vaquie. Tous ceux qui 
Androvich avait été envoyé en RIRE LE ET ERaR EE 
avaient été autrefois à Kornwestheim Des ER ns sans 
enfin à Ludwigsburg, passer par di de ces déplacements 
qu'ils aient jamais pu déceler le pourqu 
continuels, 


“ 


ge. Après examen de 
ait être relâchée ; une 
Ceux-là étaient retenus 


è tria 
Ludwigsburg était un ee Se Fée 

leurs dossiers, une partie des PERS 

autre devait être dirigée sur Dac 


240 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


comme témoins à différents procès ou comme suspects. Mais 
la plupart d’entre nous devaient être transférés dans les camps 
allemands où il leur faudrait passer devant les cours de déna- 
zification. Une question non encore résolue était celle des étran- 
gers. Il y avait au camp plusieurs citoyens roumains, minori- 
taires allemands de Transylvanie, On leur avait donné à opter 
soit pour la nationalité roumaine, auquel cas ils auraient à subir 
les effets de la «détention automatique» en leur qualité 
d'anciens volontaires S, S., soit pour la nationalité allemande, ce 
qui aurait pour conséquence de les faire passer devant les cours 
allemandes de dénazification, Parmi ces Allemands de Transyl- 
vanie, je rencontrai le colongl Dengel, qui avait été autrefois 
officier dans la cavalerie roumaine mais avait démissionné pour 
s’enrôler dans l’armée allemande comme S. S, et le colonel 
Broser, des troupes de montagne, qui était dans la même situa- 
tion. Mais le cas le plus difficile était celui de ces jeunes 
Roumains qui avaient été envoyés en stage d'instruction spé- 
cialisée en Allemagne, et que le 23 août 1944 avait surpris 
alors qu’ils étaient encore dans ce pays. Les autorités allemandes 
leur avaient donné à choisir entre le camp de concentration et 
la continuation de la lutte dans les unités où ils se trouvaient. 
La plupart, bien entendu, avaient opté pour cette seconde so- 
lution. Certains d’entre eux, pour leur malheur, furent versés 
dans un régiment de S. S., ce qui leur valait maintenant d’être 
toujours prisonniers, car ils étaient des « automatiques », alors 
que ceux de leurs camarades qui avaient été versés dans l’armée 
régulière, c’est-à-dire la Wehrmacht, étaient libres depuis 
longtemps. Parmi ces anciens S, S. malgré eux, se trouvaient 
les sous-lieutenants Andreevici, Puscariu et Carabella. Quelques- 
uns auxquels on avait reconnu la qualité de légionnaire (rien 


de commun avec les légionnaires de la Garde de Fer) avaient 


cependant été relâchés. 


Chaque jour, des groupes importants de détenus étaient 
libérés. D’autres étaient transférés dans les camps allemands, 
entre autres les officiers d'état-major, Ceux qui devaient prendre 
part aux procès étaient dirigés soit directement sur Nuremberg, 
soit sur Dachau, dès qu’on les avait rangés dans telle ou telle 
Catégorie. De toute évidence, le camp de Ludwigsburg était en 
voie de liquidation, car l’activité intense qu'on y déployait 
en vue de classer les détenus rompait nettement avec les habi- 
tudes américaines, J’attendais avec l’impatience que l’on devine 
la décision qu'on allait prendre à mon égard. Comme je 
YOyais que beaucoup d'étrangers, surtout des Ukrainiens, étaient 
remis en liberté par groupes entiers, je sentais croître en moi 
l'espoir de me voir bientôt relâché moi aussi. 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 241 


Cet espoir fut déçu une fois de plus. Ordre fut donné en 
effet, on ne sait trop pourquoi, de remettre immédiatement Je 
camp AUX autorités allemandes. Cette pASSAtON de Pouvoirs 
devait être effective deux jours plus tard, c’est-à-dire le 11 
février, date à laquelle le camp devrait passer aux mains des 
dites autorités, Cette hâte aussi insolite qu'inexplicable, fit 
e les opérations de classement furent-brusquement interrom- 
és Pour simplifier les choses, les détenus furent partagés en 
pee catégories : ceux qu’on avait décidé de remettre aux 
3 ités allemandes, et ceux dont le cas n’ayait pas encore 
mere nché. Les premiers, qui étaient les plus nombreux, seraient 
tee ‘en détention à Ludwigsburg, dans le camp devenu 
Aa #d ; les seconds seraient transférés à Dachau, seul camp 
américain d’internés civils subsistant en Allemagne, en vue 
d'achever leur classement. J'étais désolé. Cela retardait d autant 
ma délivrance, sans compter que j'aurais à supporter une fois 
de plus les désagréments d’un nes dans un RE. 
les fatigues du voyage, les difficultés d’une nouvelle ee Fe 
tout cela en plein hiver, par un froid intense. Il faudrait at = _ 
des semaines, des mois peut-être, avant que soient Re . 
opérations de classement si malencontreusement — Hs = : 
Notre transfert fut décidé pour le lendemain se = 
le 10 février). Par une ironie du sort, je ER : 
le camp de triste mémoire de Dachau le jour RE Es 
signature du traité de paix entre les Etats-Unis (e 
et la Roumanie. à £ 
Au matin du 10 février, tous ceux a LR 
durent se lever à 4 heures. Il gelait à tel point LE ee 
avions le souffle coupé. Nous fûmes entassés ne RE a 
les uns par-dessus les autres ainsi que nous ee En irenf 
pris l'habitude, dans des camions ouverts, qui RRRE Es es 
à toute allure à la gare par les rues désertes es Ne ue 
Aux fenêtres des maisons, nous pouvions enire Ms anions tt 
des femmes et des enfants que le Tom LE 
les jurons des cow-boys avaient effrayes : es 
rideaux pour voir ce qui provoquait + ap RER 
Notre convoi stoppa sur le quai SE = chat at 
rame de wagons délabrés nous y atten e agon, Le plancher 
commença à raison de vingt personnes p Mehe d'ordures gelées. 
de ceux-ci était recouvert d’une épaisse C0 


fortune, en 
Dans chacun d'eux avait été installé un Re rot 
tôle rouillée, auprès duquel se trouvait un >: en Rs 
du wagon avait été percée pour faire ps Re 
et branlant qui aboutissait au pee Es SRE sait 
a 
impossible de la fermer, car les r ; 


ï 
4 
; 
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249 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


: : SE 
dû glisser étaient tordus et mangés par la rouille. Nous n’avions 
aucune provision de route. Avant même de partir, nous étions 
déjà glacés jusqu'aux os. Que serait-ce à notre arrivée à 
Dachau ? 


Un soldat américain grimpa dans le wagon, les poches 
pleines à craquer de chocolat et de cigarettes. Enfin, le train 
s’ébranla. Il était onze heures passé et nous grelottions déjà 
depuis un long moment. Le poêle ne réchauffait pas l’atmos- 
phère. En revanche il dégageait une fumée noire et âcre qui 
nous faisait tousser et déposait une couche de suie sur nos 
visages. La sentinelle, après avoir fumé cigarette sur cigarette 
et grignoté un bon nombre de tablettes de chocolat, nous 
demanda si nous n’avions rien à lui vendre. Aussitôt, plusieurs 
détenus fouillèrent dans leurs poches et retirèrent de leur 
cachette divers objets, en particulier des bagues d'aluminium 
fabriquées par les anciens concentrationnaires, dont même des 
Papous n’auraient pas voulu. Notre sentinelle achetait ces bagues 
à raison de 40 cigarettes et une tablette de chocolat chacune. 
Satisfait, le soldat les enfila à ses doigts avec celles qu’il 
possédait déjà, puis il s’assit Sur une chaise et piqua un somme, 
son fusil à côté de dui. Si nous l’avions voulu, nous aurions pu 
nous sauver le plus facilement du monde. Près de Dachau, il 
finit par se réveiller et sursauta en s’apercevant qu'il avait 
dormi si longtemps. Après avoir regardé tout autour de lui, il 
parut content de voir que le compte y était. Il offrit une cigarette 
à chacun de nous. 


— Good boys! dit-il tout réjoui. 
Nous arrivames à Dachau. 


V 


DACHAU 


Dachau! Lieu de 
célèbre par les atrocités 
qu'une adroite propagand 
épingle, avec un luxe: in 
répulsion et au dégoût q 


sinistre mémoire, rendu tristement 
qu'y avaient perpétrées les Nazis, et 
€ avait particulièrement montées en 
oui de détails et de précisions, À la 
ue je ressentais aujourd’hui en passant 


me 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 243 


le seuil de l’ancien camp nazi devenu camp américain, se mélait 
pourtant une certaine curiosité, Tout bien considéré, je n'étais 
pas fâché de pénétrer dans ce lieu d’horreur et d’avoir ainsi la 
possibilité de faire par moi-même, et en toute impartialité, la 
part du vrai et du faux dans tout ce que j'avais entendu dire 
sur ce qui sy était passé, d'établir la comparaison entre la 
propagande et la réalité. 


Maïs que faisais-je moi-même dans ce camp ? Cette ques- 
tion, je me l’étais déjà posée plus de mille fois depuis les pre- 
miers jours de ma captivité, et jamais encore je n’ayais pu 
trouver de réponse satisfaisante, 


Tard dans-la nuit, notre convoi ralentit son allure et s’en- 
gagea en grinçant sur la voie intérieure qui desservait le camp 
de Dachau. Le train s'arrêta devant des hangars. Nous avions 
sous les yeux le même spectacle que celui auquel nous avions 
déjà assisté tant et tant de fois : des officiers du camp, Ciga- 
rettes aux lèvres et les mains enfouies presque jusqu'aux coudes 
dans les poches de leurs pantalons ; un essaim de sergents s’agi- 
tant dans tous les sens, enrouës à force de hurler : Get going ! 
Get going! surgissant de l'ombre dans la lumière aveuglante 
des phares, et y rentrant aussi soudainement. Nous n'aperce- 
vions pas d’autre lumière que celle de ces phares braqués sur 
le train, où les troïs cents nouveaux « hôtes » de Dachau atten- 
daient en claquant des dents, le visage noirci et la gorge dessé- 
chée par la fumée des poëles, qu’on leur donnât l'ordre de 
descendre des wagons. Un peu plus loin, une unité de merce- 
naires polonais attendait, l’arme à la bretelle, l'air mauvais, de 
passer à l’action si besoin était. 


Les cris des sergents redoublèrent d'intensité, et les Ge! 
goëng ! reprirent de plus belle. 


Nous sautâmes hors de nos wagons en jetant dans le noir, 
pêle-mêle, tous nos bagages. Nous nous mimes aussitôt en 
colonne, nos paquets à la main ou sur l'épaule. Les Polonais 
nous encadrèrent et nous fûmes comptès et recomptés par les 
sergents un nombre désespérant de fois. 


— Lets go! 

Notre colonne s’ébranla enfin, presque au pas de course, 
et nous longeâmes une barrière de barbelès haute de plus de 
4 mètres, puissamment éclairée par des projecteurs placés au 
sommet de chaque poteau. 


— C'est ici qu’on entre ? demandèrent plusieurs voix. 
— Non, répondirent d'autres qui connaissaient les lieux. 


< Re DE oh + VAS à PS 


244 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


C’est l'hôpital. Nous avons encore deux bons kilomètres à faire 
avant d'arriver au camp proprement dit. 

Tous les cent pas, nous nous arrêtions pour souffler et 
changer nos bagages de main. Nous avions pris avec nous tout 
ce que nous avions pu, en prévision d’un internement de longue 
durée, et cela pesait assez lourd, étant donné notre faiblesse, 


Nous apercûmes enfin une porte monumentale sur laquelle 
était écrit en grandes lettres noires : € S. S. Compound. » 


s A 


— Nous arrivons au logis, murmura quelqu'un à côté de 
moi, 

Plusieurs détenus étaient tombés en cours de route, épuisés 
de fatigue, ou bien avaient glissé sur l’épaisse couche de glace 
qui recouvrait le sol, Des Polonais étaient restés en arrière pour 
les ramasser. 


La colonne s’arrêta devant la porte du € S.S. Compound ». 
Nous fûmes à nouveau comptés et recomptés, puis répartis en 
groupes .de 50 chacun, Les groupes ainsi constitués passèrent 
l’un après l’autre la grande porte du camp. Sur les deux côtés 
de la grande allée qui partait de l'entrée, nous apercevions dans 
la nuit les files de baraquements en bois. 


Trois cents mètres plus loin, se trouvait une autre porte 
barrée d’une double rangée de barbelés, Notre groupe s'arrêta 
à nouveau et nous fûmes une fois de plus comptés. 


— C’est le camp des W.C.! dit quelqu'un, 
— Qu'est-ce que c’est, les W.C. ? s’enquit un autre. 


— War Crimes, espèce de gourde ! Tu n’as jamais entendu 
parler des criminels de guerre, peut-être ? 


SE Mais qu'est-ce qu’on vient faire ici ? fit un troisième 
“une voix tremblante, 


— Demandee à ta grand-mère, elle te le dira! 


Je profitai de notre halte à la porte du camp des War 
Crimes pour attacher une ficelle à mes bagages afin de pouvoir 
ainsi les traîner par terre, sur Ja glace, au lieu de les porter 
Je regrettais de ne pas avoir eu cette idée plus tôt, 


; Notre groupe fut mené à la baraque 135 par 
visage rébarbatif, Le bâtiment était divisé en qua 


Dans celui où nous fûmes dirigés, 
de répartir les lits disponsles, Plein 
tous ceux qui avaient 
Couchettes du bas, 
entendu, 


un Kapo au 
tre dortoirs. 


le Kapo de salle entreprit 
de sagesse, il décida que 
plus de cinquante ans occuperaient les 
dans la mésure où elles étaient libres, bien 
tandis que les plus jeunes devraient se contenter des 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 245 


couchettes supérieures, au premier où au second étage, selon 
leur âge. Les lits disponibles, cependant, étaient dépourvus de 
planches, car les détenus les avaient utilisées pour se chauffer, 
le bois qu’ils recevaient chaque jour n’y suffisant pas. Le Kapo, 
qui en tant qu’ancien garde-chiourme de camps nazis était 
suspect de crimes de guerre, ce qui expliquait sa présence à 


‘Dachau, fit appel aux locataires plus anciens, les priant de 


prêter aux nouveaux arrivants quelques planches de leurs 
propres lits. 


— Demain vous en aurez d’autres, leur dit-il pour les 
P 
encourager. On en distribuera ; c’est promis, 


Certains se laissèrent fléchir, mais la plupart firent la 
sourde oreille. J’eus la chance d’avoir pour voisin de lit au 
2° étage un jeune Autrichien à l'air sympathique, ancien offi- 
cier S.S., lequel me céda obligeamment trois planches dont je 
mis l’une sous ma tête, la seconde sous mon dos et la troisième 
sous mes pieds. Malgré ma fatigue, je ne pus trouver le som- 
meil. Il faisait trop froid. Le poële était éteint depuis longtemps 
et dehors il gelait à pierre fendre. Tard dans la nuit, vers deux 
ou trois heures du matin, le Kapo donna l’ordre d’éteindre 
toutes les lumières et de ne plus faire de bruit, Chacun se 
recroquevilla comme il put sur son lit de fortune, se demandant 
ce qu’allaient nous apporter les jours suivants. 


” 


- À six heures du matin, le Kapo cria : 


. — Tout le monde debout, Appel dans dix minutes devant la 


baraque ! 


Chacun saufa hors du lit et s’habilla en hâte, sans même 
prendre la peine de se laver. Dehors, un vent glacé nous trans- 
perçait jusqu'aux os. Nous nous mimes sur cinq rangs et le 
Kapo nous compta à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu'il fût 
bien sûr qu'il ne manquait personne. Le caporal américain 
arriva enfin. C’était un grand gaillard aux cheveux ébouriffés, 
au front étroit, Il ne retirait sa cigarette de la bouche que pour 
cracher. Il ne nous regarda même pas. Le Kapo fit son rapport 
avec gravité, d’un air pénétré, tout comme au temps où il était 
encore gardien dans un camp nazi. 


— Al right ! dit le caporal. Après quoi il s’en fut, les deux 
mains dans les poches et la cigarette au bec, vers une autre 


baraque. 


e Re F5 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


246 


Nous réintégrâmes notre dortoir et le Kapo nous annonça 
que personne n'avait le droit d’en sortir jusqu'à nouvel ordre : 
dans une baraque voisine, quelqu'un manquait à l'appel. 

Les yeux encore bouffis de sommeil, les détenus s’entas- 
sèrent autour dù poêle où l’on avait allumé un feu anémique 
en sacrifiant de nouvelles planches de lit Ghacun essayait de 
se garantir du froid en se couvrant de tous les vieux vêtements, 
de tous les chiffons en sa possession. 

A notre grand soulagement, nous apprimes que nous 
n’avions été placés que provisoirement dans la section des 
War Crimes ; que bientôt nous serions transférés dans ce que 
l’on appelait le « Camp libre ». A l'exception, toutefois, de ceux 
d’entre nous qui étaient classés dans la catégorie des « criminels 
de guerre». C’est toujours ainsi, paraît-il, que l’on procédait. 
Chaque nouvel arrivant devait passer quelques jours dans le 
«bunker», après quoi, suivant le cas, il était dirigé soit sur 
le <camp libre», soit sur le camp spécial (Sonder-Lager), soit 
sur le War Crimes Camp, à moins qu’il ne fût astreint à demeu- 
rer en bunker. Comme nous étions trois cents, et que le bunker 
était trop petit pour nous contenir tous, nous avions été mis, 
pour plus de sûreté, en Sonder-Lager. C’est donc ici qu’il nous 
fallait attendre la décision qui serait prise pour chacun de 
nous en particulier, 

C'était le jour de remise du courrier. La correspondance 
était assurée d’une façon très irrégulière. Chaque détenu avait 
le droit d'écrire une lettre et une carte postale tous les quinze 
jours, détachées des formulaires du type «Prisoner of War », 
distribués à cet effet au début du mois. Ceux qui n’avaient pas 
de formulaires devaient attendre le début du mois suivant 
avant de pouvoir écrire. Personnellement, j'avais ce qu’il fallait, 
mais j’hésitais cependant à écrire à ma famille, car j'avais 
entendu dire que la censure du camp appliquait sur nos lettres 
le cachet « War Crimes», et je ne voulais pas alarmer inutile- 
ment les miens. Mais on me dit que toutes les lettres expédiées 
de Dachau, quelle que fût la section, portaient le même cachet, 
et je me décidai en conséquence à envoyer ma première lettre 
de ce lieu mal famé, témoin de tant de misère humaine. Les 
lettres Partaient bien, mais, ainsi que je Pappris, leur arrivée 
À destination était fort aléatoire. Il en était de même des 
ei Te Leo ces dernières sans 
nous parvinssent re EE Reese ETES 
ne tronyions Men Fe Se tou 

plication. 

Nous receyions ch 
bouillie de farine, 


aqué matin le tiers d’un pain et de la 
avec parfois des flocons d'avoine ou -des 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 247 


macaronis ; à midi, de la bouillie de pommes de terre et de 
farine ; le soir de la soupe et 15 grammes de beurre on de 
margarine , quelquefois 50 grammes de saucisse, En ce qui 
concernait la nourriture, nous n’avions donc pas à nous plain- 
dre. Le plus sensationnel, cependant, c’était les distributions de 
tabac. Partout aïlleurs, dans Îles autres camps américains, cela 
faisait des mois que les détenus n’en avaient plus touché. Ici, 
au contraire, non seulement on en distribuaif, mais encore on 
en donnait tellement que les fumeurs les plus invétérés ne 
parvenaient pas à venir à bout de leur ration ! Chacun avait 
droit à sept paquets de tabac par semaine, et il nous arrivait 
souvent d’en recevoir davantage, Il ne fallait pas chercher à 


comprendre... 


Comme nous étions consignés dans notre baraque, il m'était 
encore impossible de me rendre compte des dimensions exactes 
du camp de Dachau, mais à en croire ceux qui s’y trouvaient 
depuis longtemps, il était immense. C’était une véritable ville 
formée de plusieurs camps distincts pour chaque catégorie 
de détenus, plus un camp réservé spécialement aux femmes. Il 
y avait des casernes pour les soldats américains, des villas 
confortables pour les officiers, d’autres casernes pour les Polo- 
nais, des bains-douches, d’immenses cuisines, des boulangeries, 
des hôpitaux et même un tribunal. Bien que chaque camp füt 
réservé à une cafégorie spéciale de détenus, les différences de 
régime étaient minimes. Le traitement était pour ainsi dire 
le même partout, sauf évidemment dans les < bunkers », soumis 
au régime des prisons américaines, genre Oberursel. Ceci mis 
à part, la nourriture, le courrier et l’ensemble des mesures 


administratives étaient les mêmes pour tout Dachau. 


Après le petit déjeuner, quelques-uns d’entre nous s’aven- 
turèrent à l’autre bout de la baraque, dans ce que l’on appelait 
les lavabos. Il y avait là deux fontaines circulaires, à hauteur 
de ceinture, au centre desquelles rayonnaient des robinets, 
comme les baleines d’un parapluie, L’ennui était que l’eau ne 
coulait que par intermittence. Le soir le débit était, parait-il, 
plus régulier. En revanche, l’un des murs comportait toute une 
rangée de robinets au-dessus d’une rigole de béton. Ils étaient 
malheureusement placés très bas, mais l’eau en coulait en per- 
manence : il fallait donc se mettre à genoux pour pouvoir se 
laver, mais c'était malgré tout mieux que rien. 


Après nous être débarbouillés de facon sommaire, nous 
courûmes nous réfugier à nouveau près du poêle. nl n'y avait 
vraiment pas moyen de faire autrement tant il faisait froid par- 
tout ailleurs dans le dortoir, Bientôt cependant, comme celui 


a are don ane < 


n 


Ed dr ot ren er het onde da dub me 


RTE Te 


248 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


qui manquait à J’appel avait été retrouvé, la consigne fut. 


levée, et la vie de la baraque reprit PHEARES) normal. En 
conséquence, notre demeure fut presque prise d’assaut par les 
agents du marché noir qui pullulaient au camp. Toute une 
foule d'individus, aux visages marqués par de longues années 
de camp de concentration, accoururent vers nous, les épaules 
chargées de sacs contenant les marchandises les plus hétéro- 
clites. Ils avaient flairé en chacun des nouveaux arrivants une 
dupe possible, et s'empressaient de traiter avec nous avant que 
nous ne soyons au Courant des prix qui avaient cours à Dachau. 
Le bruit courait d’ailleurs que les Américains eux-mêmes, et 
en tout cas les Polonais, étaient les premiers à approvisionner 
ce marché noir, Comment aurait-on pu expliquer autrement la 
présence entre les mains des détenus de café, cacao, sucre, 
conserves de viande, qui avaient depuis longtemps disparu de 
notre ordinaire ? Les fripouilles qui s’adonnaient à ce genre 
de commerce étaient pour la plupart d'anciens concentration- 
naires. J’en ai entendu un se vanter d’avoir douze ans de camp 
de concentration. La seule différence entre sa situation d'hier 
et celle d'aujourd'hui était que le camp, au lieu d’être alle- 
mand, était maintenant américain, Mais, à part cela; il n’y avait 
rien de changé pour lui. La monnaie d’échange, dans les tran- 
sactions du marché noir, était le tabac. Une paire de souliers 
neufs de bonne qualité valait 15 paquets ; une bonne chemise 
en valait 8; un pain, 2 ou 3 paquets ; une livre de café 8 pa- 
queis ; une livré de sucre, 6 paquets, etc, Comme tous ceux qui 
arrivaient de Ludwigsburg n'avaient plus vu de tabac depuis 
des mois, ils étaient prêts à vendre tout ce qu’ils avaient sur 
eux pour se procurer celui qu’on leur offrait en échange, Le 
tabac était fort bon marché à Dachau, étant donné la libéralité 
avec laquelle les Américains le distribuaient. Le prix du paquet 
était fixé à 30 marks, ce qui était relativement bon marché 
comparé aux prix du dehors. Les cours de Dachau exerçaient 
leur influence jusqu’à Munich, qui était la ville d'Allemagne 
Où le tabac américain valait le moins cher. De Dachau, il en 


sortait des quantités énormes qui allaient alimenter le marché 
noir munichois, 


Li 
LE 


- Le lendemain dans la matinée, la plupart des nouveaux 
arrivants furent transférés de la section des War Crimes dans 
le camp libre, Je m'y retrouvai en compagnie de plusieurs 


vieilles Connaïissances de l’ancien ministère des Affaires étran- 
Béres telles que von Dôr 


Tadden. S'y trouvaient ég 


nberg, von Haelm, Sohnleitér, von 
alement certains grands industriels : 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 249 


Henschel, Tengelmann, le Docteur Ringer, le chimiste Reppe, 
le banquier Rummel, ainsi qu’un petit nombre de jeunes Rou- 
mains qui avaient eu la déveine d’être incorporés de force 
dans des unités S, S, après le 23 août 1944. Jhabitais avec 
eux dans la baraque 153. Elle avait été évacuée peu de temps 


auparavant par ses occupants, de sorte qu’elle avait été aussitôt 


saccagée et pillée par les autres détenus, aïnsi que c’était la 
coutume. Les lits n’avaient plus aucune planche ; toutes les 
lampes avaient été volées et il manquait même des vitres aux 
fenêtres, mais le poêle était toujours là et il fonctionnait bien. 
Nous ne pouvions faire autrement que d’aller de baraque en 
baraque implorer tous nos amis et connaissances de bien vouloir 
nous céder une planche. Le résultat de cette quête fut plus que 
décevant. Cependant, l’un de nous s’avisa de regarder par le 
trou d’une serrure et aperçut dans une chambre fermée à clé 
plusieurs lits intacts. La porte fut bientôt enfoncée et tout le 
mobilier transporté en un clin d’œil dans notre baraque. Chacun 
de nous eut de la sorte suffisamment de planches pour pouvoir 
en garnir son lit. Comme la baraque 153 était restée vide très 
longtemps, il était presque impossible de la réchauffer, bien 
que le poêle dans lequel nous brülions toutes les planches inuti- 
lisables ronflât sans discontinuer. Ea nuit surtout, le froid était 
te] qu’il nous émpêchaïit de dormir. Il pénétrait par les inters- 
tices des planches, par toutes les portes à moitié sorties de 
leurs gonds comme par les fenêtres qu’on ne pouvait fermer, 
tant leurs cadres étaient rouillés. 

Le baron von Halem, ancien ambassadeur d’Allemagne à 
Lisbonne, fut élu par nous chef de baraque. Malgré la vie 
impossible que nous menions, notre bonne humeur ne nous 
abandonna pas un seul instant. Nous formions un groupe assez 
uni, et nos relations mutuelles étaient empreintes de suffisam- 
ment de civilité pour nous faire oublier parfois l’endroit où 


nous nous trouvions. Petit à petit, nous parvinmes à faire en 


sorte que notre demeure fût relativement habitable. Pour le 
service intérieur, nous fûmes répartis en plusieurs groupes 
chargés chacun, à tour de rôle, d’une corvée différente : corvée 
de cabinets, de balayage, de marmite, de bois, etc. Von Halem, 
par égard pour moi, avait manifesté l’intention de m'épargner 
certaines tâches particulièrement déplaisantes, comme celle qui 
constituait à nettoyer les cabinets, mais je le priai de ne rien 
faire dans ce sens, me refusant à voir mes _camarades de _capti- 
vité me remplacer dans cette besogne, aussi répugnante fût-elle. 


D 


Le 17 février, je recus l’ordre de me rendre sur-le-champ 


le lbs se. 


250 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


à la direction du camp. J'étais assez perplexe, et ce n’est pas 
sans inquiétude que je revêtis les habits d’un collègue, habits 
marqués dans le dos, sur les genoux et sur les hanches, des 
deux lettres P. W. (Prisoner of War), et sans lesquels je n’aurais 
pu sortir par la porte principale. Je me présentai donc à la 


Chancellerie. Là, je fus mis en présence d’un compatriote, le. 


prêtre gréco-catholique Octavian Barlea, membre de la Mission 
du Vatican auprès du quartier général américain de Franc- 
fort. Barlea avait fait le voyage de Francfort à Dachau exprès 
pour me voir. Il avait cédé aux instances de mon fils avec 
lequel il était depuis longtemps en correspondance. Il avait 
déjà cherché à me voir du temps où j'étais enfermé à Oberursel. 
Il lui avait alors été répondu que je ne m’y trouvais pas. Le 
fait qu’il ait pu découvrir ma présence à Dachau constituait 
pour moi une énigme. L’entretien que nous eûmes fut des plus 
étranges. J'étais évidemment fort touché de voir quelqu'un 
d’étranger à ma famille s’intéresser aussi vivement à moi, mais 
j'étais cependant surpris des questions qu’il me posait. Le père 
Barlea semblait en effet s’intéresser plus particulièrement à la 
nature de mes opinions politiques, par rapport à la situation 
de fait existant en Roumanie. Il s’enquit de ce que je pensais 
de l’attitude et de la politique du roi Michel et des principaux 
dirigeants actuels de la Roumanie occupée (Groza, Tataresco, 
Maniu, Stirbey). Barlea déclarait nourrir une admiration sans 
bornes pour les Américains. Il me fut impossible de discerner 
si les convictions qu'il affichait étaient sincères ou si -elles 
n'étaient que l’écho des instructions politiques données par le 


Vatican aux membres de la mission dont il faisait partie. Barlea 


se déclarait prêt à entreprendre quelque chose en ma faveur, 
mais il ne prit aucun engagement précis. Je ne pus discerner 
si les questions inquisitoriales qu’il avait jugé bon de me poser 
émanaient d’un sentiment naturel à un homme désireux de 
savoir à qui il avait affaire avant d'intervenir en sa faveur, 
ou bien si leur seul but était au contraire de recueillir 
des informations en vue de l'édification d’un tiers, Quelles 
qu’aient été ses intentions, la visite du père Barlea m’émut 
beaucoup et me redonna à la fois courage et espoir dans l’ave- 
nir, 


M 
LE 


Le lendemain, j’eus la surprise de rencontrer dans la grande 
allée du camp toute une foule dé vieilles connaissances, parmi 
lesquelles le colonel baron von Mengden, autrefois chargé des 
affaires roumaines à la section des attachés militaires de l’état- 
major général allemand, Von Mengden n'étant pas officier 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 251 


d'état-major ne pouvait donc pas se trouver ici en < détention 
automatique », cette merveilleuse découverte juridique améri- 
caine qui permettait de maintenir en prison des centaines de 
milliers d'hommes auxquels on n’avait rien d’autre à reprocher 
que d’avoir appartenu à certaines catégories de fonctionnaires 
supérieurs, ce qui suffisait à les rendre suspects de sentiments 
inamicaux à l’égard des Américains. Pourquoi donc avait-il été 
arrêté ? Von Mengden me dit comment de Bärenkeller, où je 
l'avais rencontré aux premiers jours de ma captivité, il avait 
été transféré à Ludwigsburg, l’un des camps dont la réputation 
était, à l’époque, des plus mauvaises. C'est là qu'étaient internés 
tous-ceux-que l’on soupçonnait d’avoir commis des crimes de 
guerre. Le régime y était des plus féroces, les € passages à 
tabac» et les tortures de pratique courante. Von Mengden avait 
eu la malchance, au cours d’un interrogatoire de déplaire à 
un caporal américain pris de boisson, auquel sa figure de 
colonel avait probablement déplu, et qui le déclara « suspect ». 
Il n’en fallut pas plus pour qu’il fût dirigé sur le camp n° 73, 
celui de Ludwigsburg. Von Mengden, en me racontant son 
arrivée au camp, avait la gorge serrée. Conduit dans une petite 
salle complètement vide, il s'était trouvé en présence de deux 
solides gaillards dont l’un était nu jusqu'à la ceinture. Ce 
colosse lui intima l’ordre de se déshabiller complètement, non 
sans-lui avoir fait auparavant les poches. Puis, sauvagement, il 
le frappa du poing au creux de l'estomac. Le colonel s’écroula. 
Un seau d’eau le fit revenir à lui et le second des deux acolytes 
le releva. Nouveau coup de poing dans le ventre. Remis sur 
pied et adossé à la cloison, ses deux bourreaux entreprirent 
alors de lui marteler la mâchoire. Von Mengden me montra les 
alvéoles vides de dents qui lui rappelaient cette séance de boxe 
où il tenait le rôle de punching-ball. Il fut abandonné, couvert 
de-sang, dans la pièce où il ne revint à lui que beaucoup plus 
tard. On ne lui expliqua jamais pourquoi on lavait traité de 
la sorte. Un soldat vint le chercher, lui ordonna de se rhabiller 
et le conduisit dans un block. 


De Ludwigsburg, von Mengden erra de camp en camp, mais 
toujours dans les plus mauvais, tel Zupfenhausen. I finit par 
aboutir à Dachau, à la section des War Crimes». Trainant 
toujours l’étiquette de «suspect ». Il y demeura de longs mois, 
astreint à un régime des plus pénibles, sans que personne ne 
se souciât jamais de vérifier le bien-fondé de l'accusation portée 
contre lui. Un jour, à Bärenkeller, un ivrogne l'avait déclaré 
suspect une fois pour toutes aux yeux des autorités. 


Après avoir séjourné pendant plus d’un an à la section 
des. War Crimes, il avait été transféré, sans explications, au 


« 


252 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


camp libre. Cela faisait déjà plusieurs mois qu’il s’y trouvait 
et il n’avait toujours pas la moindre idée de ce qui avait Li 
provoquer son arrestation, alors que tous ses collègues % 

ême grade avaient été depuis longtemps déjà remis en liberté, 


En sa qualité de vieux Pensionnaire de Dachau, von 
Mengden me fit une description fidèle de l'endroit. Je lui 
demandai où se trouvaient les installations célèbres 
révolté l'humanité tout entière, et où avaient été to 
sieurs centaines de milliers de personnes lorsque 
aux mains des nazis : 


qui avaient 
rturées plu- 
Dachau était 
chambres à gaz, crématoires, etc. 

Von Mengden me regarda d’un air soudain ironique. : 


— Vous n’aurez pas l’occasion de les voir, me dit-il, on a 
renoncé à les faire visiter. Au début, tous ceux qui étaient 
amenés au camp étaient conduits obligatoirement à la chambre 
à gaz, et on la leur montrait complaisamment, dans le but sans 
doute d’éveiller soit leur compassion, soit leur réprobation, 
soit leur rémords, 


— Et pourquoi n’en est-il plus ainsi? 


— Pour la raison toute simple que les réactions des visi- 
teurs était loin de répondre à celles qu’on attendait d’eux. 


— Je ne comprends pas. 


— Pour tout esprit impartial, il apparaissait en effet évi- 
dent que le nombre des victimes que lon prétendait avoir péri 
gazées et brüûülées était hors de proportion avec les dimensions 
des installations incriminées. La capacité de ces dernières 


était si réduite que, même utilisées à plein rendement, elles . 


n'auraient jamais pu anéantir le nombre exorbitant de vic- 
times qu'on a porté à l'actif de Dachau. On à avancé le chiffre 
de 200.000 supplicés. Ce chiffre comporte au moins un zéro 
de trop. 


— Vous trouvez, peut-être, que cela n’est pas suffisant ? 
Il ne s’indigna pas. Il eut seulement un sourire triste: 


— Vous auriez raison, si ce chiffre déjà notoirement plus 
faible ne comprenait pas, comme le savent tous ceux qui ont 
vécu à Dachau alors qu’il était nazi, le nombre de ceux qui 
sont morts des suites de l’épidémie qui a ravagé le camp ; ainsi 
que celui des victimes des bombardements alliés sur Munich, 
lesquelles ont été amenées ici pour y être incinérées. La preuve 
est maintenant faite — et il faudra bien que l'humanité entière 
en soit informée un jour ou l’autre — que parmi les milliers 
de photos qui ont été répandues à travers le monde pour stig- 


- hagée et où une scène a été 


LES PETITS-FILS DE L'ONGLE SAM 253 


matiser les horreurs nazies, de nombreuses personnes ont 
reconnu les cadavres de parents ou d’amis tués lors des bom- 
bardements alliés, et brûlés au crématoire de Dachau. 

—— Cela est peut-être vrai, et je l’ai déjà entendu dire, mais 
personne ne saurait nier que de nombreux israélites, et avec 
eux des criminels de droit commun, onf été d’abord gazés puis 
incinérés au crématoire de Dachau. É 


_ Cela est malheureusement vrai. Il n'empêche cependant 
que leur nombre a été intentionnellement gonflé pour les 
besoins de la cause, en l’occurrence la propagande que nous 


connaissons bien, et dans de telles proportions qu’il est apparu 


- invraisemblable à tout observateur impartial. 


< C’est pourquoi, conclut-il, on ne fait plus visiter à per- 
sonne les crématoires de Dachau. >» 

Personnellement, je n’eus pas l’occasion de visiter ces lieux 
d’épouvante, mais il me fut donné de constater, que le témoi- 
gnage de tous ceux qui avaient pu le faire concordait avec 
celui de von Mengden. 


Un jour, je vis passer dans l'allée principale du camp un 
groupe d'individus, sales, mal rasés, mal vêtus, l’air anxieux. 
Avec eux, Se trouvaient plusieurs femmes. Ils étaient encadrés 
pas des soldats polonais. Je demandai à un vieux pensionnaire 
du camp s’il savait qui étaient ces gens. 


— Ts vont au Schaubühne, au théâtre, me répondit-il. 
Chaque jour on y donne une représentation. Ce sont d’anciens 
prisonniers des K. Z. nazis. Ils constituent le public. N'ayant 
rien de mieux à faire, ils ont accepté de travailler au service 
des Américains. Ils habitent le camp, sont bien nourris et ser- 
vent aux confrontations. 


Je ne comprenais toujours pas. 


— Tous ceux qui sont internés aux War Crimes sont pour 
la plupart d'anciens gardes-chiourmes nazis. On en amène 
chaque jour un groupe dans une baraque spécialement amé- 
installée, comme dans un théâtre. 
Les: # Suspects » sont introduits un à un sur la scène, où un 
projecteur les éclaire en plein, ei on les oblige à faire quelque 
PAS, à se tourner, à se montrer de face et de profil tout comme 
des mannequins lors d’une présentation chez un couturier. Les 
Spectateurs sont ]à pour les identifier, pour dire quels sont 
CEUX qui se sont rendus coupables de mauvais traitements ou 


254 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
de crimes sur la Personne des ancien 
Lorsque l'un des suspects monte sur scène, le «€ régisset 
annonce par exemple : « Vous avez devant vous ee a : 
gardien au camp de Buchenwald. Y at-il quelqu'un qui ait a 
affaire à lui ? » Remous dans Ja salle, puis, selon le cas m Fe 
mures d’hésitation ou bien au contraire agitation menaces te 
lements hystériques. Lorsque le « suspect » n'est Feet ee 
personne, il passe en « réserve », et attendra d’être Das 
à d’autres spectateurs. Mais s’il est reconnu, l’enquête De 
mence aussitôt et le suspect est passé au crible. Pour qu’un 
suspect soit reconnu coupable, il est suffisant que deux specta- 
teurs témoignent lavoir vu donner une gifle à un détenn ou 
injurier l’un d’eux, ou faire partie d’un peloton d'exécution 
Presque toujours, le suspect mis en cause proteste de son oo 
cence, s’indigne, prétend qu’on l’a confondu avec quelque autre 
Jui ressemblant, affirme qu'il n’a jamais fait partie du service 
de garde de tel ou tel Camp, etc. Si deux anciens détenus des 
Camps nazis persistent à le reconnaître, l’homme est automati- 
quement et définitivement inculpé de crimes de guerre. Quant 


à se disculper, il ny doit pas songer. C’est matériellement 
impossible, 


S Concentrationnaires. 


Cette curieuse façon de rendre la justice est en elle-même 


des plus révélatrices. Elle est renouvelée des méthodes em- 


ployées au moyen âge. Elle procède de celles de l’inquisition 
et des plus sombres époques de l’histoire, 


Est-il besoin d’ajouter qu’elle est indigne d’une nation 


civilisée ? La plupart des pauvres bougres jetés ainsi en pâture - 


aux « spectateurs » étaient innocents. Soldats, en service com- 
mandé ils n’avaient fait qu’exécuter lés ordres reçus. Eussent- 
ils, d’aventure, été coupables, que les résultats en majeure 
partie négatifs de ce Schaubühne auraient été là pour démontrer 
labsurdité du système. Comment une nation civilisée en est-elle 
venue à se comporter de la sorte envers des êtres humains ? 
N’a-t-elle pas d’autres méthodes à sa disposition pour découvrir 
les vrais coupables ? 


Combien de fois a-t-on vu des hommes qualifiés de « sus- 
pects » par suite d’une similitude. de nom ? On ne compte plus 
les Meyer, anciens soldats S.S, maintenus en prison deux années 


durant, maltraités et tenus pour criminels de guerre parce : 


qu’un autre Meyer avait été dénoncé, mais était demeuré insai- 
sissable, 
Les « suspects » n'étaient pas les seuls à monter sur les 


planches du Schaubühne. On y poussait en effet souvent cér- 
taines personnalités marquantes du régime nazi, évidemment 


des spectateurs, par Ÿ « enquêteur > américain : 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 255 


pas pour être confrontées avec leurs victimes ou avec les 
témoins de leurs crimes supposés, mais simplement pour le 
plaisir pervers de les voir servir .de cible aux quolibets des 
« spectateurs ». Tenir à sa merci, Sous 1e lumière crue des 
projecteurs, un des anciens dirigeants de l’Allemagne, et pour 
voir l’accabler de lazzis, d’injures, de menaces, ne constituait-il 
pas, pour la foule, un divertissement de qualité ? 

C’est à un spectacle de cé genre que fut forcé de participer 
un jour  < Obergruppenführer » et Général S.S. Jüttner. Voici 
les questions qui lui furent posées, pour la pre grande joie 

== Vous êtes un fameux buveur, n'est-ce pas ? Du reste tous 
les chefs nazis étaient des ivrognes, n'est-il pas vrai? 

_—_ Comment se fait-il que vous ayez atteint un grade si - 


 ébce que tu as connu €< madame Hitler » ? 
= FEst-i] vrai qu’elle avait du sex-appeal ? 

Etc etc: 

Je laisse juge le lecteur. 


L'hiver semblait ne jamais devoir finir. Dans notre baraqus, 
nous grelottions. Nous nous pressions frileusement autour du 
poêle. La nuit, c'était pire que le jour. Le froid nous transper- 
çait. Dès l’aube, nous nous levions pour battre la semelle. 


Le camp tout entier était comme engourdi. Les milliers 
d’internés, ceux de la section War Crimes comme ceux du camp 
libre, demeuraient toute la journée à l'intérieur des baraques. 
Le seul événement marquant était l'apparition d’une quelconque 
commission étrangère, laquelle « venait chercher de la mar- 
chandise à conduire aux abattoirs ». Ces commissions, polo- 
naises, tchèques, françaises, se süccédaient à un rythme rapide. 
Elles faisaient la chasse aux «criminels ». Il suffisait qu'un 
détenu ait rempli une fonction quelconque dans l’administra- 
tion allemande d’un territoire occupé pendant la guerre, pour 
qu’il se voie réclamé « pour enquête » par les commissaires du 
Pays dont faisait partie ce territoire, puis jugé par les tribu- 
naux du dit pays. L'arrivée à Dachau d’une de ces commis- 
sions était toujours suivie d’un transfert massif de détenus. 


Entre temps, la voie de garage du camp devenait le siège 
d'une activité fébrile ; les wagons étaient préparés en vue 
du voyage. L'opération était assez compliquée, car les voitures, 


256 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE, SAM 
devaient être transformées chacune en une sorte de cage dont 
la porte était des plus étroites, de sorte qu'on-ne pouyaie y 
pénétrer qu’en rampant. Le poële en tôle qui se trouvait à l’in- 
térieur dégageait plus de fumée que de chaleur. Chaque wagon 
était relié aux autres par téléphone, de sorte que les sentinelles 
pouvaient communiquer entre elles au cas où serait survenu un 
incident quelconque. Les « criminels » étaient entassés par 20 
ou 25 dans chaque wagon. Ils passaient par la petite chatière, 
(la porte principale était condamnée) et on leur remettait des 
provisions pour toute la durée du voyage, ainsi que deux ou 
trois boîtes en fer-blanc pour y faire leurs besoins, Après quoi 


on tirait le volet et le wagon était déclaré paré pour le voyage. 


Les € criminels >» que l’on expédiait de la sorte en Pologne, en 
France, en Tchécoslovaquie, etc., n'étaient prévenus qu’à la 
dernière minute. Ils avaient tout juste le temps de rassembler 
leurs affaires personnelles. Ils étaient d'habitude conduits en 
premier lieu au bunker, pour vérification. Là, on leur prenait 
tout ce qui était susceptible de servir d’instrument de suicide. 
Cette opération était généralement accompagnée d’un délestage 
généralisé, et tout ce qui présentait un intérêt quelconque aux 
yeux des soldats chargés de l’inspection était systématiquement 
confisqué. A chaque transport de ce genre, les suicides élaïent 
assez fréquents. Ceux qui avaient effectivement commis des 
crimes n'étaient pas les seuls à mettre fin à leurs jours. Il y 
avait aussi tous ceux qui étaient à bout de nerfs et auxquels la 
perspective de la vie misérable qui les attendait dans une pri- 
son tchèque ou polonaise était insupportable. Il suffisait d’un 
coup de lame de rasoir pour s'ouvrir les veines du poignet. 
Faute de lame, certains désespérés avaient recours à d’autres 
moyens, particulièrement atroces, et se dépêchaient de se tuer 
durant les quelques instants qui précédaient leur entrée au 
bunker, C’est ainsi qu’un vieux général, en apprenant qu'il 
allait être remis aux autorités polonaises, n’hésita pas à se 
faire harakiri en se servant d’un vieux couteau tout ébréché. 
D’autres réussissaient à dissimuler sur eux une lame qu'ils 
utilisaient durant le voyage, 

Le caractère particulièrement tragique de ces transferts 
avait été amèrement mis en évidence par l'expression qu’on 
leur avait consacrée : « Achats aux abattoirs de Dachau. » 

On ne pouvait apprendre ce qui se passait lors de chacün 
de res transferts sans s’en indigner. 

Es 

Un jour, l’un Ye 4 A 
vint taire une ue DS he nn Lie REA p'ucCrines 

qui habitait notre bara- 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 257 


que: Il avait pu s’éloigner sans se faire remarquer de la corvée 
à laquelle il travaillait, Il était aux War Crimes pour avoir été 
soldat S,S. et gardien dans un camp de concentration : c’est 
pourquoi il était depuis plusieurs années déjà « suspect de 
crimes de guerre ». 


I] nous raconta avec indignation comment un jour il avait 
été conduit, en compagnie de plusieurs codétenus, au créma- 
toire du camp. Là, ils avaient été obligés de servir de figurants 
pour un film qu’on tournait. On leur avait ordonné de se 
déshabiller et de se placer derrière un rideau de flammes arti- 
ficielles, Ceux qui verraient le film auraient ainsi l’impression 
de les voir brûler vivants. Ces plans, pour paraître véridiques, 
devaient être réalisés avec beaucoup de soin. Les hommes 
choisis pour y figurer n'étaient pas prévenus du rôle qu’ils 
auraient à jouer, de sorte qu’ils ne savaient pas exactement ce 
dont il s'agissait, Soit par ignorance, soit par crainte d’éven- 
tuelles représailles, ils se prêtèrent à cette mystification ma- 
cabre, Par la suite, on leur demanda de venir tourner d’autres 
plans, mais ils refusèrent et les « metteurs en scène » n’insis- 
tèrent pas. Ils préféraient sans doute aller quérir d’autres 
naïfs. 


L'existence que menaient tous les occupants de la baraque 
153 était d'une monotonie désespérante. Le matin à six heures, 
nous étions tirés de notre sommeil pour nous rendre à l'appel. 
Chaque jour, à heure fixe, nous nous rassemblions dehors, 
devant la baraque. L'appel n’avait jamais lieu, car le caporal 
américain qui en était chargé était bien trop paresseux pour 
se lever de si bonne heure. Nous étions néanmoins forcés 
d'aller grelotter chaque matin un bon quart d'heure dans la 
neige, en attendant qu’on nous donne l’ordre de rentrer. 


Ce qui nous exaspérait le plus, c'était la situation créée par 
le mauvais fonctionnement du service postal. A Dachau, étaient 
enfermés environ 12.000 détenus. Or il y avait, paraît-il, seu- 
lement dix personnes au service de la censure. Evidemment, 
elles ne pouvaient suffire à la tâche, et le courrier s'accumu- 
lait. Des milliers ét des milliers de lettres se trouvaient ainsi 
bloquées, et nous arrivaient avec des semaines de retard. Par- 
fois, les réclamations étaient si nombreuses qu’elles parvenaient 
jusqu'aux autorités supérieures qui décidaient de faire lever les 
vannes retenant notre courrier. Plusieurs dizaines de milliers 
de lettres se déversaient alors sur le camp, et il arrivait qu’un 
détenu en reçoive plus de dix à la fois, dont aucune n’était 


17 


Sons CT 


RE . 


258 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 

censurée, Puis les vannes se refermaient et le CONS ES 

mençait à s’accumuler par tonnes à la censure. ET ee 
É iquà i rès la fiu de 

voulu que l’on m’expliquât pourquoi, deux ans après : s 

hostilités, on jugeait nécessaire de maintenir un service de cen- 


sure... 


pas, bien au contraire, La pénurie alimentaire, l'incapacité 
notoire des dirigeants, le manque de plan et de moyens qui 
faisaient que les meilleurs intentions demeuraient lettre morte, 
la généralisation du marché noir, tout cela avait pour résultat 
une démoralisation croissante de la nation, démoralisation 
dont les proportions devenaient alarmantes. L’horizon inter- 
national était sombre, bouché. Pas la moindre lueur d'espoir, 
rien qui se révélât de nature à redonner à l’Europe le goût de 
vivre et de prospérer. La plupart des nations, des chefs d'Etat 
limitaient leur politique à des prises de position vindicatives 
ou tout simplement négatives. Dans cette atmosphère de décou- 
ragement, se creusait- de jour en jour davantage le fossé qui 
séparait maintenant l'Est et l'Ouest, et s’accentuait l’antago- 
nisme qui opposait les deux impéralismes rivaux : le russe-et 
l'américain. Tant bien que mal, on était arrivé à conclure des 
traités de paix avec les pays dits « satellites >», mais il était 
déjà évident que l’application effective de ces traités dépendait 
essentiellement de la position de l’Allemagne en Europe et du 
statut qui lui serait donné. 


La conférence de Moscou, où les pays participants s'étaient 
proposé de jeter les bases de ce futur statut et donc de décider 
de l'avenir de l’Europe, semblait n’avoir d’autre but que de 
vérifier les positions acquises par Iles deux grands impéria- 
lismes rivaux. Ces derniers, en prétendant poser la première 
pierre du futur édifice allemand, n’avaient rien d’autre en vue 
que de placer l'Allemagne dans leur zone d’influence respec- 
tive. D’où la difficulté à s'entendre sur ce problème de façon 
claire et définitive, 


Quant aux malheureux internés qui étaient encore parqués 
comme du bétail deux ans après la fin des hostilités, un peu 
partout en Allemagne, les événements internationaux qui 
avaient obligé la politique américaine à s'orienter différem- 


ment devaient se répercuter sur leur situation. Il était en 


effet absurde dé continuer à maintenir derrière des barbelés 
des centaines de milliers d'hommes qui, dans leur immense 
majorité, n'avaient fait autre chose que servir leur patrie. En 
réponse à cette nouvelle orientation politique de Washington, il 
semblait que l'opinion publique américaine commençât à se 


LRAPATTOR & 24 


, 17: . 
Dans le reste de l’Allemagne, les choses ne s’amélioraient 


a 
? 
x 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 259 


dégager de l'influence démoniaque des forces qui lui avaient 
fait accepter le joug des servitudes imposées par le traité 
d'alliance avec la Russie soviétique. Subjugués par ces in- 
fluences néfastes, les Américains s'étaient révélés incapables 
de réaliser quoi que ce soit de constructif dans l’Europe 
d’après guerre, notamment en Allemagne. Ils avaient ainsi 
contribué dans une large mesure à saper ce qui pouvait encore 
demeurer dans ce pays d'assises morales. A y bien réfléchir, 
ils n'avaient pas tellement, comme ils le prétendaient, recher- 
ché le châtiment de ceux qui s’étaient rendus coupables d’in- 
fractions aux lois et coutumes internationales, on avaient com- 
mis des actes qui de toute évidence faisaient de leurs auteuxs 
des criminels de droit commun. Un autre mobile les guidait. 
Aussi bien en zone russe, où toutes les valeurs nationales alle- 
mandes étaient délibérément sacrifiées aux exigences de l’ex- 
pansion communiste, qu’en zone américaine où tout était subor- 
donné à la soif de vengeance, les valeurs nationales étaient 
poursuivies avec acharnement et détruites sans pitié, afin d’an- 
nihiler toute velléité de résistance morale du peuple allemand. 
Quel autre sens auraient pu avoir d’une part les privations 
de liberté ou les punitions dont se voyaient frappés tous ceux 
qui n’avaient fait que leur devoir en servant leur patrie, et 
d’autre part la mise au pinacle des traîtres et des incapables 
qu’on présentait comme des démocrates modèles ? On en était 
arrivé à punir ceux qui, dans l'exercice de leurs fonctions, 
avaient eu à poursuivre des traîtres ou des déserteurs! Le 
maintien de centaines de milliers d'hommes dans des camps, 
et l'impossibilité de leur reprocher rien d’autre que leurs 
opinions politiques ou d’avoir exercé des fonctions administra- 
tives, ne pouvait signifier autre chose que la volonté délibérée 
de détruire les valeurs nationales du peuple allemand. 


A cette époque, cependant, lantagonisme entre les deux 
impérialismes, le russe et l’américaïin, devenait de jour en jour 
plus aigu ; l'opinion publique américaine revenait de ses erreurs, 
mais on ne pouvait pas pour autant changer les choses du jour 
au lendemain. L’hypocrisie avec laquelle on avait réussi à en- 
dormir l'opinion avait poussé des racines beaucoup trop pro- 
fondément pour qu’il fût possible de les arracher sans d'infinies 
précautions. Une des premières conséquences de cette évolu- 
tion fut la liquidation des camps de concentration en Allemagne 
et en Autriche. La mesure n'était d’ailleurs par radicale. On 
abolissait définitivement les camps américains, mais en leur 
lieu et place on créait de nouveaux camps allemands I est 
vrai qu'à cette occasion des dizaines de milliers d'hommes 
furent remis en liberté, mais il est non moins vrai que des 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


260 


autres ne firent que changer d’enseigne. 
Au reste, les nouveaux Camps n'étaient allemands que de nom, 
et les Américains en étaient toujours les maitres, car perte 
ne pouvait être remis en liberté sans leur ASSSHUmÈT É s 
Américains s'étaient ainsi hypocritement déchargés de Jeurs 
responsabilités sur le dos des autorités allemandes, mais la 
réalité m'avait pas changé et les détenus restaient comme par 
le passé, Sous surveillance américaine. L'essentiel SH que le 
gouvernement militaire américain soit en mesure Œannonesr à 
l'opinion publique internationale qu’en Allemagne n existait plus 


3 


aucun camp de concentration américain, à l'exception bien 
entendu de Dachau. 


Quant au maintien de ce dernier camp, au renom sinistre, 
il semblait qu’un fort courant d'opinion aux Etats-Unis lui fût 
nettement hostile. À certains signes, nous pouvions aisément 
deviner que Dachau lui aussi allait bientôt être dissous. Une 
vive activité commençait à s’y déployer. On triait les prison- 
niers. Les non-e automatiques» étaient aussitôt rendus à Ja 
liberté, Les autres étaient remis aux autorités allemandes. Bien 
sûr, les prisonniers étaient heureux d’entrevoir la fin de leur 
calvaire, mais la détention aussi absurde qu’inutile qu’ils 
avaient dû subir durant de si longs mois avait rempli leur 
âme d’amertume. J’ai toujours été impressionné par la haine 
que les Américains avaient réussi à faire naître dans le cœur 
et l'esprit des Allemands. Dans les nombreux camps par 
lesquels j'étais passé, j'avais vécu au milieu des gens les plus 
différents, aussi bien par leur origine que par leur profession 
ou leur milieu. Cest donc en parfaite connaissance de cause 
que je peux affirmer ne jamais avoir vu lun d’eux ne pas 
ressentir à l'égard des Américains une sorte de mépris haineux. 
Je me suis toujours efforcé d'analyser ce sentiment avec le plus 
grand calme, en toute impartialité, et je crois pouvoir affirmer 
qu’il n’était dû ni aux privations subies ni aux vaines brimades 
dont nous avions été trop souvent les victimes, et qui avaient 
pour origine le côté foncièrement primaire de lAméricain 
moyen et non sa méchanceté, Il n’était dû ni à l’insupportable 
fatuité de prétendus «éducateurs», pour la plupart ignares, 
grossiers, totalement dépourvus des plus élémentaires notions 
de civilité, ni à leur ridicule-prétention de rééduquer les Alle- 
mands, ni même à leur hypocrisie manifeste; au contraste 
flagrant entre leurs déclarations et la réalité, c’est-à-dire les 
actes de banditisme, l’indécence, la vulgarité et parfois la 
cruauté de tous ces prétendus «missionnaires» de la démo- 
SIA en Europe. La véritablè cause de cette haine et de ce 
mépris était la déception douloureuse provoquée par leur 


dizaines de milliers d’ 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 261 


ignorance totale des problèmes européens et leur incapacité 
à réorganiser le monde en se fondant sur la justice et le bon 
sens, ce qu’ils avaient pourtant expressément promis de faire, 
et ce pourquoi ils prétendaient être entrés en guerre. Les 
hommes les plus simples ne pardonnaient pas à leurs vainqueurs 
de les avoir trompés, de les avoir déçus. 


Il était particulièrement pénible de se rendre à Pévidence, 
à une époque où le monde n’avait d'autre choix qu'entre les 
Etats-Unis, qui avaient comme je viens de le noter, déçu tous 
ceux qui avaient cru en eux et en leurs possibilités, et le 
communisme soviétique, contre lequel l’esprit des Européens 
se révoltait par un instinct de conservation facile à com- 
prendre. 


C’est dans la seconde moitié du mois de mars 1947 que 
commença la liquidation du camp de Dachau. Elle débuta 
par le camp libre, où des miliers d'hommes attendaient depuis 
des mois la délivrance. Chacun eut à compléter de nouveaux 
questionnaires, lesquels servaient de préliminaires aux inter- 
rogatoires. Ces formalités n’avaient d’autre but que de masquer 
Vinutilité d’une détention qui n’avait déjà que trop duré. Ceci 
fait, la liquidation proprement dite commença. Chaque jour 
des centaines de détenus étaient renvoyés à leurs foyers; 
d'autres centaines, considérés comme «automatiques» étaient 
transférés dans les camps allemands pour y être « dénazifiés >. 
Personne, semblait-il, ne devait continuer à résider à Dachau. 
Dans notre baraque on lut une longue liste, d’au moins soixante 
noms d’internés, lesquels étaient déclarés «CG. O. C.», c’est-à- 
dire à la disposition du ministère public au Tribunal de Nu- 
remberg (Chief of Council), soit comme témoins pour les procès 
qui allaient s’y dérouler, soit comme accusés (fonctionnaires 
du ministère des Affaires étrangères, représentants de la grande 
industrie, principaux chefs militaires, etc.). 

Tous ces prisonniers furent transférés de leurs baraques 
dans un local réservé à eux seuls. On tenait à les avoir sous 
la main, en cas d’un éventuel interrogatoire à Dachau même, 
ou d’un transfert inopiné à Nuremberg. Cette liste de soixante 
détenus C. O0. G comprenait tous les personnages les plus 
importants habitant notre baraque, à l'exception de Henschel 
et de moi-même, ce qui nous amena à penser que nous avions 
été rayés de la liste I. M. T. (International Military Tribunal) 
devenu à présent C. O. C., ce qui était exactement : même 
chose, à cela près que les initiales avaient changé. Nous nous 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


262 


félicitions tous deux d’avoir échappé à cette tuile, qui n'aurait 


fait que retarder davantag 

ES TRS : 
cratique justice américaine nava fret 
micux que d’enfermer les témoins des différents procès qui 


allaient se dérouler à Nuremberg, dans des cellules individuelles, 
et de les soumettre au régime des criminels qu'on s’apprêtait 
à juger. C’est ainsi que von Dürnberg, von Halem, le banquier 
Rummel, l'industriel Tengelmann, le directeur ministériel Dank- 
waerts, les chimistes Reppe et Ringer, les diplomates Sohnleiter, 
von Tadden et Senner, etc., furent transférés dans le baraque- 
ment réservé aux C. O. C. 

Tous ceux qui avaient rempli le formulaire de rigueur 
devaient subir un simulacre d’interrogatoire, et un beau matin 
mon tour arriva. Henschel m’y avait précédé de quelques jours, 
On lui avait promis sa libération pour une date proche. J'étais 
donc plein d’espoir lorsque je me rendis à la chancellerie, 

Celui qui s’apprêtait à m'interroger était un jeune Amé- 
ricain, probablement un étudiant. Il paraissait très timide. Il 
m'invita à m’asseoir, et plongea le nez dans mon dossier. 

— Qui donc à écrit ceci? me demanda-t-il en s’arrêtant 
de lire un des papiers. 


— J'ignore de quoi il s’agit, répondis-je. 
— Ce n’est rien! Ce n’est rien ! reprit-il en avalant sa 
salive, Tout est en règle, 


J'avais cependant remarqué, au bas du papier qu’il avait 
en main, la signature de mon fils. J'en avais déduit que le 
papier en question devait être la pétition que mon fils avait 
adressée au quartier général américain de Francfort, pour 
protester contre mon éventuelle extradition. 


— Qu'est-ce que la « Garde de Fer >»? me demanda le pré- 
posé aux enquêtes. : 
FR C'était un mouvement politique d’aspirations nationa- 
listes et de caractère fasciste, qui a existé autrefois en Rôu- 
manie, 

— En avez-vous fait partie ? 

— Non, jamais, 


Mon interlocuteur semblait fatigué à l’extré 
ué à l’extr ’arrêtai 
pas de bâiller. 8 xtrême et n’arrêtait 


— Pardon ! me dit- 


il en mett i 
Il sourit d’un air gêné. ant Ja main devant sa bouche. 


Je m'inclinai, puis il reprit : 


e encore notre libération. La démo- = 
it en effet rien trouvé de. 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 263 


— Vous avez été général ? 


1 


— Je le suis encore, répondis-je. 


Il plongea à nouveau le nez dans mon dossier et se mit 
à le compulser rapidement. 


— En vérité, me dit-il, votre cas est nouveau pour moi, et 
je ne sais trop que vous dire. Il vous faudra sans doute rester 
interné quelque temps encore. 


— Mais pourquoi donc ? m’exclamai-je. 


— Votre situation n’est pas très claire. Voyez-vous, la 
Roumanie a été en guerre avec les Etats-Unis. 


— Mais quelle importance cela peut-il encore avoir ? La 
guerre est finie depuis longtemps, et le traité de païx entre les 
Etats-Unis et la Roumanie a même été signé ! Que voulez-vous 
de plus ? Le fait que la Roumanie et les Etats-Unis se soient 
trouvés jadis en guerre à la suite d’un malheureux concours 
de circonstances, ne va tout de même pas m’obliger à rester 
votre prisonnier jusqu'à la fin des temps Nous sommes en 
paix à présent. 

— La paix ? Mieux vaut n’en pas parler me répondit-il 
avec un sourire triste. 

Je le regardai avec étonnement, car je ne comprenais 
pas très bien ce qu’il avait en tête en me parlant de la sorte. 
Le traité de paix signé par les Etats-Unis n’était-il donc pas 
pris au sérieux ? 

— Vous ne pourrez pas rentrer en Roumanie avant long- 
temps, me dit-il d’un ton bienveillant. 

— Je ne crois pas en effet que ce soit le moment. 

— Voilà ce que je vais faire, reprit-il, non sans avoir 
hésité un moment. Je ne peux, quant à moi, rien vous dire de 
précis. Revenez cet après-midi. Entre temps je demanderai des 
instructions. 

Je pris congé de lui, mais bien qu'un peu anxieux, je 
naugurais cependant pas trop de mal de l'issue de noire 
entrevue, Ma remise en liberté n’était sans doute plus très 


lointaine. 


après-midi, je retournai voir le jeune timide. 


_— J'ai examiné votre dossier, me dit-il. Jusqu'à présent, 


vous avez été en détention «automatique »: Mais vous avez 
érer être relâché 


cessé de l'être, de sorte que vous pouvez esp 


ES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


264 


i i jouta-t-il, sa 
d'ici trois à quatre semaines. Bien entendu, ajou , sauf 


opposition du quartier général. 


À 4 : ù 1 g 
Je respirai. Rien n’aurait pu me causer une P us grande 


oie. 

_— Alors ? me demandèrent mes compagnons de baraque 
lorsque je fus de retour. Et c’est avec émotion que je reçus 
leurs vœux à tous. 

Comme j'avais appris que le certificat médical que m'avait 
envoyé ma femme et que j'avais annexé à ma demande de per- 
mission lorsque j'étais à Ludwisgsburg, se trouvait dans mon 
dossier, je renouvelai ma demande. A supposer que je fusse 
obligé de prolonger mon séjour à Dachau, j’entendais au‘moins 
profiter de quelques jours de permission. Trois jours plus tara, 
on me fit savoir que ma demande avait reçu un avis favorable: 
J'avoue que, sur le moment, j'eus une certaine hésitation « 
devais-je ou ne devais-je pas profiter de la permission qui 
m'était enfin accordée ? Etant donné que je devais être bientôt 
libéré, était-ce vraiment la peine que je m’absente, au risque de 
compromettre peut-être ma libération maintenant proche ? Je 
me dis cependant qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, 
et je décidai de profiter de ce que l’on m'accordait, décision 
dont plus tard, je n’eus qu’à me féliciter. 


Mes deux semaines de permission passèrent comme un 
rêve. Je ne parlerai pas de l'atmosphère d’accablement qui 
régnait alors en Allemagne, du délabrement et de la saleté des 
trains, de la misère et de la privation dans les villes, de la 
démoralisation et du dévergondage surtout chez les jeunes, de 
l'incurie et de l’incapacité de la nouvelle administration, re- 
présentée par des hommes incompétents et dénués non seule- 
ment de caractère, mais même de bonne volonté, de l’indiffé- 
rence des autorités d'occupation, qui ne se préoccupaient que 
dé leurs seuls intérêts personnels, et dont les représentants 
ne songenient pour la plupart qu'à abuser des privilèges que 
leur conférait leur situation. Tout cela n'était pour moi que 
l'arrière-plan ténébreux sur lequel se détachait, claire et lu- 
mineuse, la joie que j'éprouvais à respirer à nouveau l’air de 
la liberté momentanément retrouvée. Qui dira le soulagement 
que l’on éprouve à ne plus avoir devant les yeux les kilomè- 
Re ere ARR e de tous ceux qui vivent 

ion ? Quel soulagement de voir 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 265 


s'éloigner pour un temps ce décevant cortège de petites, certes, 
mais innombrables misères, et de pouvoir regarder partout 
librement, sans que l'horizon se trouve limité aux murs d’une 
prison! C’est d’un pas alerte que j'arpentais les chemins qui 
s’ouvraient devant moi... 


Et quelle fut ma joie en revoyant ceux dont j'étais séparé 
depuis deux ans! Je frappai à la porte de bonne heure le 
matin. À l'intérieur, le silence se fit aussitôt. Qui pouvait 
frapper à la porte à une heure aussi matinale, devait-on se 
demander ? 


— Qui est-ce ? 
— C'est moi ! 


Cris de joie derrière la porte, que des mains toutes trem- 
blantes n’arrivent pas à ouvrir assez vite, puis des baisers. 
Aucun mot n'aurait pu alors sortir de nos gorges serrées d’é- 
motion. 


Et puis, il fallut se décider au retour. Il s’effectua dans 
un train archibondé et, je revis Dachau, triste et morne comme 
toujours. 


Après ces quatorze jours de détente, l'endroit me semblait 
encore plus sinistre qu'auparavant. Durant mon absence le 
camp s'était à peu près vidé, Quelques milliers de détenus 
avaient été remis en liberté. Quelques milliers d’autres avaient 
été transférés dans les camps allemands. Cependant le camp 
libre voyait affluer en masse nombre de ceux qui étaient 
jusqu'alors détenus aux « War Crimes ». Une enquête sommaire 
avait suffi à établir que ces hommes, qui étaient restés des 
mois et des mois présumés coupables de crime de guerre, sans 
qu'on pût en rien d’ailleurs étayer ces soupçons, n'avaient 
effectivement rien commis qui püût les justifier. Du jour au 
lendemain les chefs d'accusation étaient retirés, et ceux qui 
la veille étaient encore présumés coupables des crimes les 
plus atroces, se voyaient remis en liberté. Il y en avait ainsi 
plusieurs milliers qui avaient depuis longtemps abandonné 
tout espoir, et supporté, la mort dans l’âme, deux ans durant, 
les conséquences d’une criante injustice dont rien n’annonçait 
la fin. Ils étaient à présent comme fous, tant leur joie était 
grande, autant leur surprise. 


Dès mon arrivée, j'allai aux nouvelles, J'étais sûr que mon 
retour au camp n’était au fond qu’une simple formalité, et que 


266 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 

ma mise en liberté, sur laquelle je n’avais plus aucun doute, 
était imminente. À la Chancellerie on me déclara. cependant 
décision n’avait encore été prise à cet égard. J’in- 
u’aucune à Rs 2 

re pour en connaître les raisons. Je fus sidéré dappréntne 
| qu'il ne pouvait nullement être question de me relàc er pour 
le moment, car, entre temps, j'avais été à nouveau remis à la 
disposition du CG. O, C. Je dus déménager sans plus tarder 
et m'installer dans la baraque réservée aux détenus de cette 


catégorie. 

Que pouvais-je faire ? Je courbai les épaules devant ce 
nouveau coup du sort, et je souris avec amertume en pensant 
que j'avais certifié à ma femme que notre nouvelle séparation 
durerait quelques jours à peine, et que je serais définitivement 
de retour avant les fêtes de Pâques. 


Ma nouvelle prison était acceptable. Le milieu y était assez 
agréable. J'y trouvai d'anciens diplomates, d'anciens magnats 
de l’industrie et de la finance allemande, de grands fonction- 
naires et mème quelques hommes de science universellement 
connus. Certains d’entre eux venaient d'arriver de Nuremberg, où 
ils avaient passé de nombreux mois enfermés en cellule ; d’au= 
tres s’attendaient à y aller, et tous se trouvaient à la disposition 
de l’accusateur général américain, pour un temps illimité, Etant 
donné le climat des procès de Nuremberg, beaucoup de nos 
compagnons n’excluaient nullement l’éventualité de se voir un 
beau matin promus au rang d’inculpés. La plupart cependant 
ne participaient à ces mêmes procès qu'en tant que témoins. 
Mais témoin ou accusé, le régime était le même pour tous. 


Evidemment, je me demandais de quelle utilité je pourrais : 


bien être à Nuremberg, et dans quel but j'avais été incorporé 
parmi les «CG, O. C.» À mon sens, ce n’était là qu’un prétexte. 
En réalité, la Chancellerie n'osait prendre sur elle de me 
remettre en liberté, Toujours est-il que cette ingénieuse formule 


dite des C. O, G. était extrêmement commode et permettait 


de me maintenir en détention illimitée. 11 ne me restait qu’à 


mefforcer de garder mon calme et à attendre de sang-froid là 


Suite des événements. Les conversations que j'eus avec mes 
nouveaux compagnons me dévoilèrent certains aspects peu 
catholiques des méthodes américaines. Le cas n’était pas 
rare où il n’était nullement question de rechercher où de punir 
des coupables, 
telle ou telle institution bancaire ou industrielle, ou même sur 
certains individus, en vue de donner une forme légale à la 
confiscation de leurs biens, ou pour obtenir la révélation de 
certains secrets de fabrication. Von Schnitzler, l’ancien direc- 


mais bien plutôt d'exercer une pression sur 2 


Fe 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 267. 


teur général de Ja puissante I. G. Farbenindustrie, étaït con- 
vaincu que le procès qu’on avait intenté à cette vaste orga- 
nisation industrielle n’avait d’autre but que de légitimer sa 
mise à sac, Le Dr Pitsch, président de la Reichswirtschaftkam- 
mer, savant très connu pour ses travaux sur la fabrication de 
l'oxygène, continuait à être incarcéré pour s’étre jusqu’à pré- 
sent refusé obstinément à révéler certains procédés de fabri- 
cation, Le cas du Dr. Reppe était semblable, Ce chimiste avait 
passé de nombreux mois en cellule, aussi bien à Nuremberg 
qu’à Oberursel, où il avait dû subir un régime des plus sévères, 
pour avoir refusé de dévoiler le résultat de ses recherches dans 
le domaine des surpressions, dont il était un spécialiste émi- 
nent. Et toutes les fois qu’il protestait contre les brimades sys- 
tématiques dont il était l’objet, il se voyait répondre : 

— Tout cela est votre faute, Cela ne vous serait pas arrivé 
si vous aviez accepté de signer le contrat qu’on vous a offert 
pour aller continuer vos travaux aux Etats-Unis. 


Un jour, j’eus l’occasion de revoir Hencke, ancien sous- 
secrétaire d’Etaf à l’Auswärtiges-Amt. I] me fallut un certain 
temps avant d’en croire mes yeux, tant il était décharné. Son 
corps était maintenant pareil à celui d’un enfant, et il devait 
avoir perdu au moins 30 kilos, bien qu’il n’eût jamais été très 
corpulent. Il avait erré dans une multitude de camps avant 
d’échouer à Dachau, à la section des War Crimes, sans qu'on 
lui eût jamais dit ce dont il était accusé, sans qu'il ait jamais 
été soumis à d’autres interrogatoires que ceux relatifs à son 
identité, Il souffrait d’une infection du maxillaire, avec réper- 
cussion sur le cœur, et allait bientôt être admis à Fhôpital du 
camp. Je fus très impressionné par l’état de cet homme dont 
J'avais toujours pu constater l'extrême affabilité. 


VI 
LA DELIVRANCE 


Un mois s'était écoulé depuis mon retour à Dachau lorsque 
Sonna enfin pour moi l'heure de Ia délivrance. Ce moment tant 
espéré arriva alors que je m'y attendais 
encore plusieurs de mes COMpPAsNONns avaien 


ais le moins. La veille 
t été transférés à 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 


268 
Nuremberg. Cette fois encore le mauvais sort était passé près 
de moi re m’atteindre ! Le lendemain, le responsable alle- 


celui-là même qui avait été notre 
me fit appeler dans son bureau 
] en avait recu l’ordre du M.LT, 


mand du camp, le Dr Vogt, 
responsable à Ludwigsburg, : 
pour me demander, ainsi qu'i vai Re. 
(Military International Tribunal), si je Re oe 
personnes dont on lui avait communiqué le nom et si j'étais tie 
parent. Quelle ne fut pas ma surprise en apprenant qu'il 
s'agissait de Virgil Gheorghiu qui avait êté mon CoMpAagaon 
d'infortune à Kornwestheim, mais qui avait été relâché depuis, 
et de sa femme, Je répondis au Dr Vogt que je les connaissais 
en effet, mais que nous n’étions nullement de la même famille: 
Le Dr Vogt ignorait tout comme moi les raisons de cette cu- 
rieuse demande de renseignements. Quant à moi j'étais assez 
inquiet. J'avais peur en effet que Gheorghiu, qui habitait Lud- 
wisburg depuis sa libération, ne se soit livré selon son habitude 
à quelque nouvelle bravade. La similitude de noms pouvait en ef- 
fet faire croire aux Américains que nous étions parents Jui et 
moi. 


Le lendemain, le Dr Vogt me communiqua par téléphone 
l’heureuse nouvelle, à savoir qu’il avait vü mon nom sur la liste 
de ceux qui seraient remis en liberté dans les vingt-quatre 
heures. Je reçus cette nouvelle avec un calme absolu. Un épi- 
sode de ma vie vient de prendre fin, me dis-je, et sur le moment 


c'était tout ce dont j'étais capable, Tous mes compagnons dé - 


baraque, ayant deviné ce que l’on venait de m’annoncer, firent 


cercle autour de moi pour me féliciter et me poser les ques- 


tions habituelles en pareil cas 


— Où irez-vous ? où est votre famille ? Quels sont vos 
projets ? Avez-vous l’intention de revenir en Roumanie ? Quand ? 
Comment ? etc. 


Le lendemain à 9 h. du matin, je sortis avec vingt de mes 
anciens compagnons par la grande porte du camp, au-dessus de 


laquelle n'avait pas encore été effacée l’inscription tracée par 
les nazis : 


« Es gibt nur einen Weg zur Freiheit. Seine Meilensteine 
heissen : Arbeit ! » 


; re : 
J’eus un sourire amer en lisant pour la dernière fois cette 


que la non moins grande hypocrisie de la 
cratie » américaine n’avait pas hésité à faire 
inuait à s’étaler, en lettres énormes, tout 


hypocrite devise, 
prétendue « démo 
sienne, Elle cont 


LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 269 


comme autrefois, sur le fronton de la grande porte du camp 
de Dachau de tragique mémoire, 


Après deux ans de captivité, je me retrouvais enfin libre ! 


À cet instant solennel de mon existence, je pensais à tout 
le cortège d’absurdes cruautés, d’injustices flagrantes, d’infrac- 
tions manifestes et délibérées aux notions les plus élémentaires 
de la liberté et de la dignité humaines. J’entendais même réson- 
ner à mes oreilles les ritournelles papelardes que cette « démo- 
cratie » américaine d'exportation avait invoquées pour justifier 
en; toute occasion les inqualifiables méthodes dont elle avait 
usé pour maintenir enfermés, des années durant, dans d’innom- 
brables camps, des centaines de milliers d'hommes qui n’étaient 
coupables que d’avoir accompli leur devoir de patriotes, soit 
comme soldats, soit comme fonctionnaires, soit même comme 
simples citoyens. 


À quoi bon tout cela ? Et pourquoi donc avais-je été moi- 
même privé de liberté pendant deux longues années ? Il n’était 
encore impossible de le deviner, et aujourd’hui moins que 
jamais ! 


À l’école de la rééducation démocratique, dont les Améri- 
cains, soit par prétention naïve et puérile, soit dans le but hypo- 
crite et conscient de masquer leurs véritables desseins, s'étaient 
faits les champions, j'avais effectivement appris beaucoup de 
choses que je n'aurais jamais sans elle crues possibles. 


Je sortais de cette école, où la ridicule surestimation des 
Américains dans leurs propres possibilités, à l'exception toute- 
fois de leurs possibilités matérielles, m'était apparue dans toute 
Son ampleur, avec le même doute qui avait torturé l'esprit de 
tous ceux qu’il m'avait été donné de rencontrer dans les divers 
camps où j'avais séjourné : les Etats-Unis, auxquels s’accro- 
chent désespérément tous les peuples anxieux de voir enfin 
s’édifier un monde plus juste, pourront-ils dans un proche ave- 
nir répondre à cet espoir et réaliser ce miracle ? Personnelle- 
ment, parmi tous ceux qui, comme moi, ont eu l'infortune de 
passer par cette expérience de la prétendue € rééducation 
démocratique », je n’en ai jamais rencontré un seul qui fût sin- 
cèrement impressionné par un autre aspect de la supériorité 
américaine que celui de leur invraisemblable potentiel matériel. 
Cependant un espoir demeure, celui que les Américains arri- 
vent à se rendre compte du résultat désastreux de leur mé- 
thodes « démocratiques ». Les souffrances qu'ont eu à endurer 


270 LES PETITS-FILS DE L'ONCLE SAM 
eurent à subir les effets de cette « rééducation 
été vaines, pour peu De Amé- 
i Î d’i éférable de donne 
icai ’aperçoivent enfin qu'il est pr ( nn 
; Fanle e modestie, de l'honneur, de la décence, de le 
rit de justice et de tolérance, qui sont les Res re 
ments de toute démocratie réelle, plutôt que de se réclame 
tous les échos d’une démocratie dont on ne 1esnente pas soi- 
même les plus élémentaires principes, et qui Je pas autre 2 
chose qu’une démocratie destinée exclusivement à l'exportati ù. 


tous ceux qui 
démocratique » n’auront pas 


EN GUISE D'INTRODUCTION 2e Ee 


e PREMIÈRE PARTIE BR ns 


Intermède à l'hôtel de l'Ours Brun TÉSE 


L S. A. I. C. Bärenkeller 


LS. A. I. C. Bärenkeller ........... See D 
SAVE Seckenheim :............ PE ne FES 
£ = DEUXIÈME PARTIE 4 - “83 


FIN E Notre internement à Kornwestheim 


PR  .— -Y 


re e fU0 
DL Joies.et misères de notre vie de détenus ............ 115 


RS Se ee D nd ni: 
V: Premières nouvelles des miens RS De 136 


II. Les inspections de Sworobtchine .. 


Bad-Kissingen RS 
ni — 


IV. Le règne de Lissanetz ...… 


AVI La Mort. OUR: Un MÉGOE sr de 16 


NI. La randonnée d’Heïilbronn ...................... 151 = 


VOX. Autres événements heureux et moins heureux ...... 159 


‘IX. Premières lueurs d’espoir ................ ...... 171 


RD ae ; 
A ELa-chambrer 68e ere ne er 1 

RER = sr ere e- ; 

: © TROISIÈME PARTIE SE | 

& Autres aspects de la démocratie d'exportation 197 : 

END en 


I Garmisch-Partenkirchen se siesressessssss É 
HÉROS SRE SE ee 


Der 


AVE LudWisbure ee ae 
Ne Haha 
| La délivrance en 


ACHEVÉ D’IMPRIMER 
EN NOVEMBRE 1954 
SOUS LES PRESSES DE 
L’IMPRIMERIE NORMANDE, 
A DIVES - SUR - MER 
(CALVADOS }) 


LES PETITS FILS 
DE L'ONCLE SAM 


Cet ouvrage constitue moins 
un reproche qu'un avertisse- 
ment. Si son auteur a relaté 
avec minutie les exactions, les 
brimades dont furent l'objet 
des dizaines de milliers d'hom- 
mes, son dessein n'a pas été 
la vengeance, mais bien de 
metre en garde le monde 
libre contre certains procédés 
qu'il ne s'attendait pas à voir 


employés. 


“Les petits-fils de l'oncle 
Sam" n'est pas le procès de 
la Démocratie, avec un grand 
"D", c'est celui d'une forme 
kaïssable de la démocratie, 
une forme qui n'aurait jamais 
dû avoir cours chez des peu- 
ples réputés libres. 


Voilà pourquoi le volume 
"Les petits-fils de l'oncle Sam" 
intéressera tout homme vrai- 
ment épris de vérité.